LA LONGUE ATTENTE 1954
Il
se sentait maintenant bien seul. Plusieurs semaines s'écoulèrent, il en était
revenu à la ration normale, plus de soupe, plus de supplément de riz. Depuis
peu, une sorte d'abcès s'était formé au niveau du coude qui avait de nouveau
gonflé fortement.
Un matin il fut conduit sans explication
au petit bureau de l'entrée. L'officier âgé qui l'avait interrogé à son arrivée
au camp et qu'il n'avait fait qu'entrevoir depuis lui dit sans préambule:
"
Suivez-moi ."
Sous
le hangar, un forgeron tenait dans une main un burin et dans l'autre un gros
marteau. Il fit signe à Petit Louis de mettre sa jambe contre un bloc de fer
qui servait d'enclume et d'un coup sec fit sauter le rivet qui bloquait la
fermeture de la chaîne, l'autre jambe suivit. Tout surpris de cette libération
inattendue, Petit Louis fit un pas et s'étala de tout son long déséquilibré par
l'absence du poids qui lui était devenu si habituel. Sous le choc l'abcès
s'ouvrit et une sorte de sérosité jaunâtre se mit à couler le long du bras.
Il
se sentait soulagé, la sensation de tension qu'il percevait constamment au
niveau de l'articulation avait disparu.
Ramené
au bureau il subit un nouvel interrogatoire, presque identique à celui qui
s'était déroulé six mois, un an auparavant, il ne savait plus exactement. Un
autre bô doï assistait à l'entrevue. Le nouveau venu tira d'une vieille
serviette en cuir un document qu'il déplia sur la table.
"
Pouvez-vous nous dire ce que cela représente ? "
Petit Louis tira la feuille à lui,
c'était un schéma de circuit électronique. Il s'efforça de rassembler ses idées
et oublia d'un coup le décor.
"
C'est un récepteur de radio " dit-il " un appareil professionnel de
trafic. Ca ressemble à un BC312 américain de l'armée mais il y a des
différences. "
L'officier
avait l'air satisfait. Il jeta un regard interrogateur à l'autre soldat qui
acquiesça de la tête.
"
Vous pouvez nous dire lesquelles ? "
"
D'abord les tubes ne sont pas ceux de la série octale, il n'y a qu'un étage HF
accordé alors que le 312 en a deux . Pour le reste c'est fort semblable, deux
changements de fréquence, un BFO et une commutation en bande étroite pour la
graphie. "
Les
deux hommes se consultèrent un moment à voix basse.
L'officier
reprit.
"
Pourriez-vous écrire une explication détaillée du fonctionnement de cet
appareil ? "
"
Assez facilement " répondit Petit Louis " Mais cela dépend à quel
niveau. Pour des techniciens, ou pour des gens qui n'y connaissent rien ?
"
"
Supposons que ce soit pour quelqu'un qui doive tout apprendre. "
"
Cela représente un gros travail, en fait tout un cours d'électronique en
partant du début. Ca prendra énormément de temps. "
"
Nous avons tout le temps qu'il faut. Vous avez autre chose à faire ? "
Petit
Louis ne put s'empêcher de sourire, l'autre avait un certain sens de l'humour.
"
Bien, vous allez vous y mettre dès aujourd'hui. Vous serez dispensé de toute
autre corvée et si nous sommes satisfaits de votre travail vous aurez droit à
certains avantages. Mais n'essayez pas d'en profiter, sinon vous savez ce qui
vous attend."
Il
ne le savait que trop bien. A la réflexion il ne voyait pas le but de la
manoeuvre. Si les Viets avaient besoin d'un manuel d'électronique ils auraient
pu tout aussi bien l' acheter à Hanoi ou à Saigon. Pourquoi en faire rédiger un
de toutes pièces par un pauvre type perdu au fond d'un camp de concentration ?
Ca n'avait aucun sens.
En
attendant c'était pain béni. Au lieu de tourner le riz, il pourrait rester le
train sur une chaise quitte à rédiger un roman fleuve, c'était quand même moins
pénible.
Quelques
heures plus tard il entrait en possession d'une bouteille pleine d'encre
violette, d'un porte plume et d'un paquet de papier gris assez rugueux, on
aurait dit du papier de récupération. C'était probablement de la fabrication
locale, il était mal encollé, buvait pas mal et il fallait écrire assez gros
pour que ça reste lisible.
C'est
ainsi que Petit Louis se mit à rédiger l'ouvrage qui probablement devait lui
sauver la vie en lui évitant des fatigues insupportables et en lui permettant
d'attendre le jour de la libération. La
première chose qu'il fit, fut d'aller chercher un bambou de thé à la cuisine,
il lui fallait du remontant. Le thé du camp était en fait une infusion de feuilles
de mûrier mais ce n'était pas désagréable à boire et du moins les amibes
avaient été cuites.
Il
commença par le tout début: les définitions en courant continu, la loi d'Ohm,
les résistances, les tensions, les courants et leurs relations. Puis il entreprit
les sources de courant :les piles depuis celle de Volta jusqu'à celle à
l'iodure d'argent. Il indiqua les moyens d'en construire avec les moyens du
bord. Puis il s'attaqua aux batteries,
leur construction, leur entretien, leur utilisation.
Il
s'était prudemment abstenu de rédiger une tables des matières car si les Viets
avaient eu idée du nombre de chapitres à couvrir ils se seraient vu obligés
de prendre des dispositions pour
prolonger la guerre durant plusieurs années.
Il
avait épuisé ce sujet et son premier paquet de feuilles quand l'officier refit
surface pour voir où il en était. Le bô doï parut satisfait et un peu surpris.
Il ramassa les papiers et en fit rapporter une nouvelle provision sans faire
aucun commentaire.
Les
jours suivants Petit Louis s'attaqua au courant alternatif.
"
Je vais donner du fil à retordre au zèbre qui contrôle mes exposés "
s'était-il promis.
Pour
les calculs des circuits, il fit une étude des vecteurs tournants et des
imaginaires. Lorsqu'il aborda les inductances et les condensateurs, il rédigea
une introduction au calcul matriciel et présenta un réseau comme un espace à N
dimensions.
"
Le temps qu'ils décortiquent tout ça, je pourrai souffler."
A
sa troisième visite l'officier avait l'air soucieux.
"
Vous devez passer plus rapidement à des choses pratiques." annonça-t-il à
Petit Louis. De toute évidence l'expert qui contrôlait le travail s'était
définitivement planté.
Petit
Louis s'avisa qu'il avait commis une erreur et fait perdre la face à quelqu'un
qui lui en voudrait méchamment sans doute. Il résolut de s'en tenir à des
notions plus abordables quitte à délayer la sauce au maximum.
Son
travail était ponctué, tout au long du jour par le cliquetis des métiers à
tisser qui se trouvaient tout juste à côté de la petite pièce servant de
bureau. Par l'ouverture pratiquée dans la cloison de bambou et qui servait de
fenêtre il pouvait voir les bâtis de bois et de bambou d'où pendaient une
multitude de ficelles actionnant le mécanisme.
Au
début il avait eu bien du mal à comprendre comment cela pouvait bien
fonctionner. L'artisan se tenait assis sur une étroite barre transversale, la
main gauche maniant le peigne tassant le tissu, la droite tirant d'un coup sec
une sorte de poignée projetant la navette d'un côté à l'autre et les pieds sur
les deux pédales qui faisaient basculer les fils de trame.
Le
mouvement était curieusement dissymétrique: pied gauche en bas, main droite de
haut en bas, main gauche d'arrière en avant, pied droit et ça recommençait.
La
préparation du métier prenait un temps fou. Le tissu très grossier ne comptait
qu'une dizaine de fils au centimètre mais sur une largeur d'un mètre environ,
cela faisait un millier de brins de coton qu'il fallait coincer dans un
cylindre fendu en bois, puis dérouler le long du bâti et enfiler un par un dans
les minuscules anneaux de bois dur pendus à des cordelettes dont le mouvement
vertical faisait se croiser les deux trames. Puis l'extrémité des brins était
fixée à un deuxième cylindre à dix mètres de là et l'écheveau enroulé
soigneusement. Une corde enroulée autour des cylindres et attachée à un pierre
assurait la tension de la trame.
Le
fil de mauvaise qualité cassait souvent et provoquait des raccommodages qui se
traduisaient par des noeuds et des boursouflures dans l'étoffe.
Le
système de navette était très simple mais nécessitait un coup de main qui ne
pouvait s'acquérir que par une longue expérience. De chaque côté du cadre se
trouvait une poche en cuir replié, tendue par une corde lestée d'une pierre.
Les deux poches étaient réunies en triangle à une poignée. D'un coup sec en
travers le tisserand projetait la navette qui traversait les trames et allait
se loger dans la poche de l'autre côté. Un autre coup de poignet et la navette
faisait le chemin inverse.
Petit
Louis avait essayé. Chaque fois la navette partait un peu n'importe où ou
restait coincée entre les fils. Il n'avait pas la technique et il repartait à
ses schémas. Il en était maintenant aux amplis basse fréquence.
Au
cours des mois, il avait vu passer plusieurs Européens dans le camp, haves,
décharnés, prisonniers ou déserteurs punis pour vol, bagarres avec d'autres
détenus, refus d'obéissance ou seulement dénoncés par d'autres pour quelque
méfait réel ou supposé. En général ils ne faisaient pas long feu. Petit Louis
participait à toutes les funérailles, c'était maintenant une tradition
solidement établie.
Il
devenait un des plus anciens détenus du camp après les multiples transferts,
décès et les quelques libérations de prisonniers condamnés seulement à de
courtes peines.
Il
avait assez peu de relations avec les autres détenus tous vietnamiens, malgré
le fait qu'il puisse maintenant se faire comprendre assez facilement. Leur
tournure d'esprit totalement différente restait une barrière plus grande que
celle de la langue.
Voyant
un jour rigoler franchement le groupe des forgerons, il s'approcha pour
participer à la distraction. Un des hommes disait " Quinine " et tous
s'esclaffaient. Entre deux hoquets un autre prononçait " Nivaquine "
et le fou-rire redoublait. Quand un dernier sortit " Péniciline " ce
fut du délire. Petit Louis ne pigeait pas l'astuce. Il tenta de se faire
expliquer, en vain. Ils trouvaient ces mots follement amusants sans plus.
Pourquoi ? mystère. Peut-être était ce la sonorité des mots se terminant tous
par les mêmes syllabes...
Puis
un soir, il y eut un incroyable remue-ménage. Au cours politique le cadres du
camp parlèrent d'une grande victoire de Vo Nguyen Giap dans la cuvette de Dien
bien Phu. Les Français avaient capitulé, des pourparlers de paix étaient
engagés.
Petit
Louis reprit espoir. Depuis plusieurs semaines il n'allait pas bien. On lui
avait signifié la fin de ses activités littéraires et il avait du reprendre en
principe ses occupations manuelles du début. En fait il passait la plus grande
partie de la journée près de la cuisine, assis, les épaules coincées entre un
poteau et le fourneau de briques. Comme il ne se couchait pas, ce qui était
rigoureusement interdit en dehors du temps réglementaire, les gardes le
laissaient tranquille.
De
temps en temps l'un deux faisait du zèle et aboyait:
"
Di lam ! " ( va travailler )
Petit
Louis répondait invariablement:
"
Met qua..." ( très fatigué ).
En
général l'autre n'insistait pas ou alors Petit Louis allait faire un tour du
côté des forgerons. Il regardait un moment le gars qui fabriquait des aiguilles
à coudre en partant d'un bout de rail de chemin de fer et revenait au chaud. Il
les avait à l'usure. Il regardait le riz cuire dans les marmites en cuivre et
attendait en fumant une pipe de temps à autre quand il arrivait à trouver du
tabac.
Petit Louis possédait maintenant sa
propre pipe à eau qu'il trimballait partout, accrochée à sa ceinture.
C'est
tout un art de fabriquer une pipe de paysan en bambou, la cai dio cay. Le tube
de cinq centimètres de diamètre et d'une trentaine de long doit être coupé à
ras d'un noeud qui en forme le fond. Il faut percer un trou à quelque distance
du fond pour engager le fourneau. Là commence la difficulté. Il s'agit de
trouver une ramification de bambou de la bonne section afin d'obtenir un tube
conique creux ouvert aux deux bouts. L'astuce est un petit trou supplémentaire
percé latéralement dans la partie qui trempe dans l'eau. Une bonne pipe doit
émettre un sifflement entrecoupé de glous glous quand on aspire la fumée.
L'effet
d'une pipe garnie d'une boulette de 'thuc là' est radicalement différent de
celui d'une cigarette ou d'une pipe contenant du tabac normal. Après
l'aspiration vigoureuse de la fumée qui remplit les poumons, le coeur
dégringole à trente ou quarante pulsations minute, une sueur froide recouvre le
corps, une sorte de vertige brouille la vue. Mais ensuite tout repart, la
fatigue semble disparaître, le sang circule vigoureusement dans les veines
et on se sent tout réchoupillé.
Vainement
Petit Louis avait essayé d'obtenir de explications sur la fabrication du tabac
grossier, un peu collant utilisé dans ce genre de pipe. Il ne savait même pas
si les feuilles utilisées provenaient de la même espèce végétale que le tabac
normal.
On
lui avait parlé d'une fermentation obtenue avec du riz gluant et s'effectuant
sur des plaques de cuivre, mais il n'en était pas plus avancé.
Il
était recommandé de ne pas fumer la pipe à jeun. Petit Louis voulut quand même
essayer un matin. Après avoir tiré une bouffée, il s'abattit d'un coup et tomba
le nez dans les cendres chaudes du foyer. Le cuisinier qui l'avait regardé
faire avec inquiétude le saisit par les cheveux et lui tira la tête en arrière,
il n'y avait pas trop de dégâts.
Peu
après la bataille de Dien bien Phu, une douzaine de prisonniers français
arrivèrent au camp. Ils étaient tous blessés ou malades et le plus résistant ne
survécut que trois semaines. Ils avaient été relégués à l'écart et Petit Louis
ne put avoir aucun contact avec eux.
Au
fond cela ne l'intéressait plus guère. Il en était arrivé à un point où
l'avenir ne présentait plus aucun sens. Que les Viets aient gagné la guerre ne
lui faisait ni plaisir ni chagrin. Il se levait, mangeait, somnolait, mangeait,
allait dormir et un autre jour recommençait identique au précédent. Il glissait
peu à peu dans une torpeur qui recouvrait de grisaille tout ce qui l'entourait.
Seuls
des événements minuscules venaient rompre la monotonie de cette captivité qui
ne semblait pas devoir se terminer, comme cette nuit où il entendit marcher un
pou.
Il
dormait la joue appuyée sur un rouleau de grosse étoffe, une sorte de sac qui
lui servait d'oreiller. Durant la nuit il avait été réveillé par des allées et
venues et dans le silence retrouvé il entendit comme un petit crissement. Il se
concentra sur le bruit. C'était tout juste perceptible et comme à l'intérieur
de l'oreille. Il écouta encore puis leva la tête, un pou se baladait sur la
toile. Le grattement de ses pattes avait été comme amplifié par sa position
dans l'orifice du pavillon.
Quand
il se vit atteint de dysenterie, Petit Louis perdit tout espoir. Sans
médicament cela ne pardonnait pas. Le fond de son pantalon était constamment
taché de sang et il perdait à vue d'oeil le peu de forces qui lui restait.
Un
des cuisiniers, un vieux bonhomme grisonnant, l'avait pris en amitié et lui
donnait de temps en temps un de ces morceau de croûte dorée le 'thiay' qui
reste attachée à la marmite après la cuisson du riz.
"
Toi très malade. Moi demain donner herbe. Pas parler."
Le
lendemain alors qu'il étaient seuls le cuistot fit boire à Petit Louis une
décoction d'herbes et de racines qu'il s'était procuré on ne sait comment. Il
devait les avoir en réserve pour des cas semblables. C'était absolument infect.
"
Pas bon la bouche, bon le ventre. " dit le vieux " demain
aussi."
En
quelques jours les diarrhées cessèrent et Petit Louis put à nouveau manger
normalement. Le bouillon d'herbes semblait plus efficace que la combinaison
émétine-strychnine des toubibs militaires.
Un
matin le camp fut mis sens dessus dessous camp. Tout le monde déménageait. Les
prisonniers furent divisés en plusieurs groupes suivant des critères
impénétrables et franchirent la porte
pour une destination inconnue aussitôt expédié le repas du matin.
Petit
Louis fut mis à part, attendit une bonne partie de la journée et finalement
partit en isolé sous la garde d'un soldat. Ils prirent la direction du sud.
Il
était partagé entre l'espoir d'une libération possible et la crainte de
retomber dans un autre bagne où il devrait tout recommencer à zéro, amadouer
les geôliers et se refaire des connaissances sinon des amis parmi ses
compagnons.
Après
quelques kilomètres Petit Louis s'écroula au bord du sentier, incapable d'aller
plus loin. Ce la faisait plus d'un an maintenant qu'il n'avait plus parcouru
une si longue distance et il se sentait au bord de l'évanouissement.
Le
bô doï le contempla un moment, tenta de le relever et de l'aider à marcher puis
dut se rendre à l'évidence: le bonhomme confié à sa garde n'irait pas plus loin
sur ses jambes.
Ils
attendirent sur place presque jusqu'à la nuit . Lorsqu'un groupe de paysans
survint, il y eut une brève discussion entre eux et le soldat, deux hommes
soulevèrent Petit Louis et le portèrent jusqu'au village qui s'élevait au bord
d'une rivière.
Une
route importante traversait le village, plus ou moins réparée depuis peu et
nivelée grossièrement. Elle devait permettre le passage des camions. Petit
Louis entrevit une borne dans un tas de pierre sur le bord de la route avec
l'inscription encore visible: " Bac Quang 55 Km ".
Le
lendemain, il fut installé dans une charrette qui s'en alla en cahotant vers le
sud.
Le
reste du voyage ne lui laissa aucun souvenir. Il se réveilla plus au moins à
l'entrée d'un camp, encore un ...
Il
n'y avait qu'un seul dortoir , une quarantaine de détenus, les trois quarts
avec des chaînes aux pieds et deux Européens un Français Camproux et un
ex-légionnaire yougoslave nommé Petrini. C'étaient des ralliés, des déserteurs
qui subissaient leur peine dans cette prison militaire pour avoir enfreint le
règlement.
Camproux
qui était tout au bout de son rouleau n'eut jamais l'occasion de lui expliquer
quel crime il avait bien pu commettre. L'autre avait eu une liaison avec une
femme indigène aux environs du camp des ralliés de Chiem Hoa. C'est le genre de
chose que le gouvernement Viet ne pardonnait pas. Il avait ramassé deux ans de
camp en même temps qu'une blennorragie tenace qui le faisait souffrir
abominablement.
Le
régime de la prison présentait une sensible amélioration par rapport aux camps
5. Les détenus avaient droit aux mêmes rations que la troupe, des légumes à chaque
repas, de temps en temps de fruits et même de la viande. Un élevage de poulets
et de chèvres permettait un meilleur ravitaillement.
La
nuit, un tronc brûlait doucement entre les deux bat-flancs du dortoir
entretenant une température supportable. C'était l'hiver et aux petites heures
le froid devenait assez vif. Des marmites mijotaient autour du feu, cuisant de
papayes, du mais, du riz de montagne ou de petits morceaux de viande récupérés
du repas précédent.
Le
soir durant le cours politique, les trois étrangers se tenaient assis au
dernier rang, en attendant que ça se passe. Un soir, un miaulement se fit
entendre tout près. Deux mains avides s'abattirent sur le chat Petrini et Petit
Louis avaient eu le même réflexe. La bestiole fut étranglée en un instant.
Tandis
que le choeur braillait une chanson sur l'émulation patriotique, Petrini se
glissa sous le bat-flanc, écorcha et vida la dépouille avec une vieille lame de
rasoir et mit les morceaux dans une marmite sous une couche de riz. Son forfait
accompli il reprit sa place après avoir enterré la peau et les tripes.
Il
y eut une chaude alerte dans la soirée. Un garde qui patrouillait avisa la
marmite et renifla.
"
Thum lam. " ( Ca sent bon ) fit-il.
"
Thit bo " ( viande de boeuf)
répondit Petit Louis. Il en avaient eu une portion la veille.
Le
garde parut étonné qu'il y eut des restes mais n'insista pas.
Le
chat n'était pas bien gros et fut torché en quelques minutes part les deux
compères. Camproux qui était au plus mal agonisait un peu plus loin. Ce n'était
pas le moment de gaspiller.
Petrini
mourut lui aussi quelques semaines plus tard, complètement bouffé par les
gonos. Petit Louis fit le compte, depuis son arrivée dans les camps c'était le
trente sixième européen qui disparaissait. A part les prisonniers de guerre de
Kim Ton qu'il avait perdu de vue après quelques jours aucun n'avait duré plus
d'un an.
Petit
Louis reprit un peu de forces. La gale qu'il traînait depuis dix huit mois
maintenant s'atténuait grâce aux bains quotidiens à la rivière. Elle avait
atteint un stade chronique augmentant et régressant par périodes. La peau se
reformait sur les sillons puis se déchirait à nouveau en laissant apparaître
une multitude de petits trous ronds qui étaient autant de nids de ponte. Un
bain arrivait à éliminer une grande partie des parasites, mais il en restait
toujours et ça repartait.
Le
camp comportait une équipe de scieurs de long qui utilisaient de lames de trois
mètres de long et de trente centimètres de large, un peu moins aux deux bouts
et avec en grand l'inscription "PEUGEOT FRANCE".
Un
tronc était monté à quarante cinq degrés sur un chevalet. Un homme se juchait
dessus et tenait un des manches de la scie, son compagnon sur le sol tenait
l'autre extrémité et ils découpaient des planches jusqu'au milieu du tronc.
Puis celui-ci était retourné et ils finissaient l'ouvrage. Comme il était
presque impossible de faire se juxtaposer les traits de scie sur une telle
longueur, la partie centrale était sacrifiée sur près de cinquante centimètres
et servait de bois de chauffage.
Petit
Louis regardait le troupeau de chèvres. Il y avait deux boucs, un vieux qui se
considérait comme le chef du clan et un plus jeune qui aurait bien voulu
participer à la fiesta. Il attendait que son aîné soit bien occupé pour se ruer
sur une place vacante, mais l'autre abandonnait aussitôt sa besogne et se
précipitait pour déloger son rival à coups de cornes. La corrida se prolongeait
toute la journée. Ils avaient un comportement presque humain.
Un
grand python hantait les lieux. Chaque fois que Petit Louis traversait le
potager pour se rendre aux feuillées, il examinait le terrain avec
circonspection, un jour il s'était trouvé nez à nez avec le reptile ce qui lui
avait coupé l'envie tout net.
Il
vivait désormais dans son coin, ne parlant plus à personne. Il avait perdu la
notion du temps au cours de cette attente interminable. Malgré le régime
amélioré il sentait ses forces s'épuiser. Des accès de paludisme de plus en
plus proches le laissaient des jours entiers dans une semi-coma.
Quand
un bô doï vint lui dire:
"
Maintenant partir, aller France." il ne comprit pas et pensa qu'une fois
encore il allait changer de prison.