TIEN ICH 1953

 

 

 

         Petit Louis vit tout d'abord l'enceinte en treillis de bambou. La grand porte était surmontée d'une sorte de passerelle sur laquelle se tenaient deux soldats armés de mitraillettes. De l'autre côté du chemin creux bordé de haies une paillote longue et étroite entourée elle aussi d'un enceinte de sécurité se dressait un peu à l'écart en dehors du camp. L'odeur caractéristique qui s'en dégageait ne laissait aucun doute sur sa destination. Un chemin de ronde en cailloutis cerclait le camp séparé de l'extérieur par une haie d'épines.

         Il franchit la porte en compagnie de Diem qui semblait assez mal à l'aise. Le bô doï devrait sans doute fournir un rapport détaillé du voyage et si son récit ne correspondait pas en tout point à ce que donnerait l'interrogatoire de son prisonnier, il aurait des explications à fournir et en général ce genre de confron-tation se terminait mal pour les deux parties.


         La grande cour rectangulaire était encadrée sur deux côtés par des hangars ouverts qui abritaient une foule de vietnamiens occupés à des tâches diverses; au fond à gauche,les cuisines. La cour se prolongeait du côté gauche par deux longues paillotes, le logement des prisonniers sans doute. Tout au fond il distingua une autre enceinte, le logement des gardes semblait-il, l'entrée en était gardée par d'autres soldats.

         Il fut conduit dans ce qui ressemblait à un bureau, immédiatement à gauche une fois la grande porte franchie. Il y avait une sorte de banquette en rotin sur laquelle il s'assit avec un soupir de soulagement. Ca faisait du bien de poser ses fesses autre part que sur le sol. Il se tourna vers Diem pour lui parler mais le bô doï fit vigoureusement 'non' de la tête, l'heure n'était plus à la camaraderie.

         Après une attente assez longue un homme en uniforme vert entra. Il avait deux barrettes au col et Petit Louis se leva. L'officier s'assit derrière la table sortit d'une sorte de caissette en bois munie d'une poignée, une liasse de papier, un encrier et un porte-plume.

         " Asseyez-vous. " dit-il à Petit Louis. Il avait la cinquantaine au moins, des cheveux gris qui tranchaient avec son visage lisse et des lunettes à monture d'acier.

 

         Un nouvel interrogatoire commença. Cette fois l'officier notait les réponses et faisait préciser les points obscurs. Il n'eut pas l'air surpris du statut un peu spécial de son nouvel administré.

         Tout y passa une fois encore, écoles, études, service militaire. A l'encontre des cadres politiques que Petit Louis avait rencontré jusque là, il semblait particulièrement intéressé par ses connaissances pratiques.

         " Parlez-vous d'autres langues que le français ?"

         " L'anglais, assez bien, un peu l'allemand et quelques mots de vietnamien." Inutile d'en rajouter.

         " Quel est votre niveau d'études ?"

         La réponse lui fit lever les yeux.

         " Vous pourriez le prouver ? "

         " Facilement, si vous avez quelqu'un pour me faire passer un examen"

         L'officier ne releva pas le propos. Il montra le bras de Petit Louis.

         " Que vous est-il arrivé ? "

         Il écouta attentivement et conclut:

         " C'est regrettable, mais vous l'aviez cherché. L'infirmier vous mettra un pansement propre. Pouvez-vous vous servir de votre bras ? "

         " Pratiquement pas, je ne peux presque plus plier le coude."

         " Nous verrons ce que nous pourrons vous donner comme travail. Suivant les conseils du Président, toute réhabilitation passe par le travail manuel. Vous allez maintenant rejoindre les autres prisonniers."


         Il appela quelqu'un à l'extérieur, lui parla rapidement en vietnamien et sortit. Le nouveau venu avait la chemise brune des détenus, il lui fit signe de le suivre.

         " Un kapo ! " se dit Petit Louis et il s'arrêta stupéfait. Il venait d'entrevoir un Européen qui sortait d'une des deux chambrées, un fantôme d'Européen plutôt. La haute taille de l'individu augmentait sa maigreur apparente, la chemise et le pantalon qu'il portait étaient beaucoup trop petits et lui donnaient un aspect assez ridicule. Il avait le visage mangé par une barbe roussâtre et de long cheveux qui en faisaient un Christ dérisoire.

         Il aperçut soudain Petit Louis et se figea sur place la bouche ouverte puis à grandes enjambées il le rejoignit.

         " Soyez le bienvenu." dit-il. Il hésita puis ajouta très vite:

         " Venez, le temps presse."


         Assez surpris Petit Louis le suivit dans une des chambrées. Tout au bout du bat-flanc un homme était couché sur le dos les yeux clos, un Blanc lui aussi. Petit Louis nota le teint grisâtre, la respiration sifflante et irrégulière. Il se pencha et toucha le bras étendu, la peau était sèche et comme parcheminée. Il pinça légèrement la peau et le pli resta marqué.

         " Ce type est foutu " dit-il " il ne passera pas la nuit."

         Il regarda l'autre et maudit aussitôt sa brutalité stupide, des larmes emplissaient les yeux de l'homme.

         " C'est mon ami, le Père Kunch." dit-il doucement.

         " Le Père..."

         " Oui ! je suis le Père Bruneau. Nous étions tous deux professeurs au séminaire de Phat Diem. Des commandos Viet ont pris d'assaut le séminaire une nuit il y a six semaines et nous ont emmenés ainsi que plusieurs prêtres vietnamiens qui n'avaient pas eu le temps de s'enfuir."

         " Pourquoi n'êtes vous pas partis également ? "

         " Nous sommes de nationalité belge, des neutres, nous pensions être protégés par les conventions internationales..."

         Il était d'une naïveté touchante.

         " Comment se fait-il que le Père soit si malade alors que vous semblez tenir assez bien le coup ? "

         " Il souffrait d'une insuffisance cardiaque, et sans ses médicaments, son état a décliné rapidement. Je lui ai administré les derniers sacrements ce matin."

         Petit Louis hocha la tête, si ça ne lui avait pas fait de bien, cela ne lui avait sûrement pas fait de mal.

         " Est-il encore conscient ? "

         " Je ne pense pas, il a perdu connaissance et a cessé de s'alimenter depuis trois jours. "

         " Comment êtes-vous parvenus jusqu'ici ? "

         " Par mer d'abord, dans une jonque, puis par le train, ensuite nous avons fait une partie du trajet à pied."

         " Par le train ? quel train ? il n'y a pas de voie ferrée dans la région. "

         Petit Louis ne comprenait pas. La voie de Hanoi à Lao Kay était hors service depuis belle lurette et de toute façon son trajet passait à travers les positions françaises de Yen Bay. De l'autre côté il y avait bien le tracé de l'ancienne ligne Hanoi Pekin par Lang Son. Les Viets auraient-ils construit une bretelle vers Cao Bang en suivant la RC4 ? Ce n'était pas impossible mais cela supposait des travaux gigantesques dans cette région de montagne.


         Le Père Bruneau ne put lui fournir aucune explication, d'ailleurs son esprit n'était pas à la topographie et le gong vint interrompre la conversation. Si c'était la même routine que dans les autres camps militaires, le bruit signifiait que le moment était venu de se rendre aux latrines, puis il y aurait la distribution du riz.

 

         Les gogueneaux viets étaient tous construits sur le même principe et présentaient une amélioration notable sur leurs homologues colonialistes: ils étaient permanents et fournissaient une source d'engrais importante pour les cultures environnantes.

         Une charpente en bois soutenait un toit de chaume long et étroit qui mettait l'opération plus ou moins à l'abri des intempéries. Pas de murs bien entendu. Une fosse d'un mètre de profondeur quand elle était vide s'étendait sur toute la longueur. Une passerelle étroite formée de trois bambous accolés et fixée sur les montants verticaux surmontait la fosse. 

         Un mètre plus haut une sorte de main-courante faite d'un gros bambou longitudinal permettait de garder l'équilibre. Il fallait baisser son froque, grimper sur la passerelle, faire demi-tour en s'agrippant au bambou et s'accroupir en empêchant que les chaînes ne dégringolent dans le trou. C'était déjà périlleux en utilisant les deux mains, mais pour Petit Louis qui ne pouvait compter que sur sa pogne droite cela devenait du trapèze volant.

         Jusqu'à présent il avait évité le plongeon dans la merde, mais à plusieurs reprises il avait pu craindre le pire. Cette fois encore il s'en tira avec les honneurs.

 

         Dans ce camp où le souci d'hygiène était poussé à la limite, il y avait même une futaille pleine d'eau à la sortie pour se rincer les mains. Après que quatre cents paires de paluches y aient barboté cela devenait un vrai bouillon de culture et il eût mieux valu utiliser la méthode arabe: se frotter les mains dans le sable. Malheureusement sous ce climat, on nageait plutôt dans la gadoue.

 

         Tous les soirs, une corvée déversait une bonne dose de balle de paddy dans la fosse et y mettait le feu. Cela empêchait les larves de mouches de se développer, mais chargeait l'atmosphère d'effluves effroyables.

         Après quoi on passait à table.

 

         Petit Louis retrouva le Père Bruneau près des tables de bambou plantées à proximité de la cuisine. Les autres se groupaient par paquets de six autours de grands paniers, mais le Père se tenait devant un panier plus petit. Il lui fit signe.

        " J'ai fait mettre votre part avec la mienne. Voulez-vous vous joindre à moi ? "

         Cela convenait tout à fait à Petit Louis qui attendit patiemment que le Père eut dit le Bénédicité.

         " Croyez-vous en Dieu ? " demanda le Père entre deux bols.

         " Ma foi non ! ". Le rapprochement malencontreux des mots amusa Petit Louis qui ne l'avait pas fait exprès mais ne fit pas sourire le Père qui changea de sujet.

         " Comment avez-vous été fait prisonnier ? "

         A force de raconter son odyssée, Petit Louis avait mis au point un résumé succinct qui n'omettait cependant aucun détail essentiel. 

         Il apprit ensuite que la famille du Père était de La Louvière en Belgique dans la province du Hainaut, que le malheureux Père Kunch venait de la province du Luxembourg et que tous deux étaient membre d'une Congrégation missionnaire dont le siège se trouvait à Louvain.

 

         Le Père Bruneau considérait sa captivité comme une épreuve envoyée par Dieu pour éprouver sa foi. Petit Louis l'attribuait plutôt à l'anti-cléricalisme militant des Viets. Il se rappelait trop bien le sort qu'avaient réservé les groupes FTP communistes au bas-clergé de certaines régions de France au moment de la Libération.

         Puis répondant aux questions du Père, il lui raconta son évasion manquée.

         " Je vais demander au médecin du camp d'examiner votre bras. Votre état risque de s'aggraver si vous ne vous faites pas soigner. "

         " Il y a un médecin ? " s'étonna Petit Louis.

         " C'est plutôt un infirmier. Il emploie surtout des remèdes traditionnels faute de médicaments."

         " S'il n'a pas d'antibiotiques, ça ne servira pas à grand-chose."

         " Il pourra utiliser des compresses d'herbes médicinales. Il connaît fort bien l'usage des plantes. "

         " Ça ne coûte rien d'essayer. "

 

         Le soir venu, commença l'inévitable cours politique. Comme il se faisait en vietnamien, Petit Louis se cala au dernier rang, le dos appuyé contre un des piliers de la cuisine et roupilla comme un bienheureux, il ne risquait guère de se voir poser des questions.

 

         La place qui lui fut attribuée dans la paillote dortoir se trouvait tout au bout du bat-flanc, sous la lampe, mais hélas juste à côté du gros bambou qui servait de pissotière durant la nuit car ici personne n'était autorisé à quitter le dortoir après l'extinction des feux.

 

         Le lendemain le Père Kunch était mort, tout raide sur son bat-flanc. Le Père Bruneau lui fit part de la triste nouvelle après en avoir rendu compte au chef de camp.

         " Voulez-vous venir à son inhumation ? Je suis sûr que de Là-Haut, il appréciera votre geste."

         Petit Louis était d'accord, il lui devait bien ça; et puis cela ferait une petite balade en dehors du camp.

 

         Le cimetière se trouvait à cinq cents mètres de l'enceinte: une tranchée encore ouverte à une extrémité et qui s'étendait en arc de cercle sur une belle longueur. Le corps du Père Kunch ficelé dans sa natte fut glissé dans le trou, la tête vers ceux qui l'avaient précédé et les fossoyeurs d'occasion l'ensevelirent en prolongeant la tranchée. Comme cela tout était prêt pour le suivant. Petit Louis fit une estimation de la longueur du tumulus:

         " Deux mètres cinquante par bonhomme, il y a plus d'une centaine de gaziers enterrés là. Le camp n'a pas l'air tellement ancien...on ne doit pas y faire de vieux os."

         Pendant que le Père Bruneau se recueillait sur la tombe les autres s'en allèrent barboter dans la rivière à quelques centaines de mètres. Au Vietnam, ceux qui ont été en contact avec un mort doivent se laver, c'est impératif.

 

         Comme plus tard Petit Louis constata que c'était la seule occasion qui lui était offerte d'effectuer un décrassage complet, il fut volontaire pour tous les cortèges funèbres. Les Viets n'y firent jamais d'objection, il leur avait expliqué gravement que c'était pour lui une obligation morale et religieuse. La cérémonie terminée, le groupe fut ramené au bercail pour reprendre le travail quotidien sous les hangars.


         Les Viets semblaient être tombés dans le travers qui afflige la plupart des dictatures: une partie importante de la main d'oeuvre est transformée en garde-chiourme pour les déviationnistes de tout poil. A force de passer son temps à se surveiller les uns les autres, personne n'a plus la possibilité de bosser d'une façon efficace.


         Le camp était destiné en principe au travail et à la rééducation, mais le labeur était organisé de telle sorte que les quatre ou cinq cents détenus n'arrivaient pas à subsister du fruit de leur labeur. Pourtant toutes sortes d'artisanats s'exerçaient sous le trois hangars qui bordaient la cour principale: il y avait des forgerons, des tisserands, de moulins à décortiquer le riz, des fabricants de nattes sans compter les équipes agricoles qui travaillaient à l'extérieur.

         D'une part les produits du camp étaient vendus à la population de la région à un prix ridicule, mais les heures étaient gaspillées en pure perte par des réunions, des séances d'autocritiques interminables, des discussions à perte de vue qui grignotaient l'activité profitable. D'autre part les prisonniers étaient trop mal nourris pour avoir un bon rendement et comme une libération possible restait soumise à l'arbitraire, personne ne faisait de zèle tout en s'échinant pour faire bonne figure et couper court à toute critique des délateurs possibles.


         Le Père Bruneau avait été affecté au décorticage du riz. Petit Louis le suivit près des moulins.

         La balle du paddy, à la différence de celle du blé, adhère très fort au grain et il ne suffit pas de vanner pour effectuer la séparation, il est nécessaire de frotter vigoureusement.

         Le moulin à riz employé dans les villages est constitué par un panier cylindrique rempli de terre glaise qui sert de socle. Son diamètre est d'une quarantaine de centimètres. La partie supérieure forme un cône inversé garni de lamelles de bambou placées sur champ, collées par la glaise et constituant la meule.

         Sur le socle est placé un deuxième panier du même genre mais avec un cône s'emboîtant dans le premier. Un trou carré suivant l'axe du cylindre sert à l'introduction du paddy.

         Un maneton en bois est fixé par un tressage sur le côté du panier supérieur et une longue manivelle en forme de T s'y articule, soutenue par une corde accrochée à une poutre du hangar. L'opérateur fait tourner le panier du haut par un mouvement de va et vient. Les grains sont décortiqués par frottement entre les deux cônes garnis de lamelles et s'écoule vers l'extérieur. Quand le grain s'est écoulé on verse à nouveau du paddy dans le trou central.


         Pour vanner on se sert d'un grand panier presque plat d'un bon mètre de diamètre. Le bord du panier appuyé sur le ventre et les deux bras écartés l'opérateur imprime un mouvement vertical saccadé qui projette le grain en l'air et provoque un tourbillon qui disperse la balle et la poussière vers l'extérieur tandis que le riz nettoyé retombe dans le cercle.

         C'est rudimentaire, mais ça fonctionne. Pas très bien. Dans les moulins la glaise sèche, se craquelle, les lamelles se détachent et bloquent le système. On arrête tout et un spécialiste vient raccommoder le moulin en mouillant la terre et en replaçant les lamelles. Puis il faut attendre que ça sèche.

         Le décorticage est irrégulier, une partie des grains est concassée et perdue en poussière, de la balle reste attachée et irrite l'intestin, surtout le son qui contient les vitamines indispensables s'en va lorsque le passage dans le moulin se prolonge.


         " Pourquoi n'utilisent-ils pas un genre de ciment pour fixer les lamelles de bambou ? " demanda Petit Louis au Père Bruneau après avoir vu travailler l'équipe de décorticage. "  Ca tiendrait plus solidement, et il n'y aurait plus besoin de s'arrêter à tout bout de champ pour raccommoder le bidule."

         " Ils n'ont pas de ciment..."

         " On peut faire du ciment en calcinant un mélange d'argile et de craie, ce n'est pas sorcier."

         " Oui, mais ils ont toujours fait comme ça, n'essayez pas de les faire changer..."

         " D'accord, et puis ça nous permet de souffler."


         Les Vietnamiens communistes ou pas se montraient courageux, durs au travail, mais ils manquaient totalement d'esprit inventif. Nulle part Petit Louis n'avait vu employer dans les villages le vent ou l'eau comme force motrice. Le paysans passaient des heures à monter l'eau des rizières de terrasse en terrasse avec leur pelles creuses en vannerie ou avec ces norias primitives mues par un pédalier.

         Au Laos il avait admiré d'ingénieuses éoliennes, mais elles servaient seulement à faire tourner les moulins à prière.

         Il profita d'une réparation du moulin que tournait avec effort le Père Bruneau pour aller voir les fabricants de nattes.


         Le métier se réduisait à un cadre rectangulaire en bois posé à plat sur les sol. Les fils de trame en sisal étaient d'abord montés sur des chevilles enfoncées verticalement sur les petits côtés du cadre. Ces cordelettes passaient dans un bâti mobile avant d'être fixées sur les chevilles du côté opposé.

         Le bâti servait à la fois à séparer le fils de trame pairs des fils impairs et à tasser le tissage. Une série de planchettes percées d'un trou central étaient fixées en quinconce de part et d'autre de deux tasseaux de cinq centimètres d'épaisseur, les fils pairs passant par les trous des plaquettes du côté du tisserand et dans l'intervalle des plaquettes opposées. Les fils impairs étaient tendus d'une façon inverse. De cette façon quand l'artisan penchait vers lui le bâti, il faisait descendre les fils pairs et remontait les fils impairs. A ce moment son aide assis à sa droite introduisait un jonc entre les deux trames àl'aide d'une baguette fendue à son extrémité et le dégageait d'un coup de poignet.

         Le tisserand tassait le jonc contre la partie déjà réalisée, reculait le bâti et le basculait pour croiser les trames. En même temps il repliait le bout du jonc de chaque côté alternativement pour le nouer.

         Les deux compères arrivaient à fabriquer une natte par jour. Le tissage proprement dit allait assez vite, mais il fallait un temps énorme pour préparer les ficelles, les nouer, les passer par les petits trous et les tendre.    

         Quand l'ouvrage était terminé il fallait encore en coudre les bords. Les cordes en sisal boulottaient le bord des trous à une telle allure, qu'il fallait raccommoder le bâti deux fois par semaine. Heureusement qu'il était démontable. Les plaquettes étaient taillées dans du bambou bien sec et le trou percé avec un clou chauffé au rouge dans un des foyers de la cuisine.


         Un peu plus loin se trouvait l'atelier où se fabriquaient les cordelettes. Le sisal est une plante grasse aux feuilles pointues, un genre d'agave qui pousse un peu partout en altitude. Il fallait faire sécher les feuilles puis les battre au maillet pour dégager les fibres.

         Petit Louis avait vu les Laotiens s'y prendre autrement, ils confectionnaient de grosses bottes de feuilles puis les faisaient rouir dans une mare. Cela donnait un résultat beaucoup plus net.

         Les Vietnamiens n'utilisaient aucun appareil. Ils puisaient un pincée de fibres dans le tas et les tordaient entre leurs paumes et l'incorporant à la corde déjà confectionnée qu'ils tendaient entre leurs orteils. Ils avaient les mains dans un triste état, les paumes écorchées, les doigts tailladés alors que le plus primitif des rouets leur eût épargné bien des peines et du temps.


         D'autres fabriquaient des cordes plus grosses en éminçant des tiges de bambou femelles découpées en lanières presque transparentes avec le gros couteau carré qui sert à tous les usages. L'utilité de cet outil ( dao ) est telle qu'on lui arribue l'article "con" réservé aux êtres vivants au lieu du "cai", habituel pour les choses.


         Le moulin étant réparé, Petit Louis revint verser du riz dans le trou. Il avait décidé de la conduite à suivre: en faire le moins possible pour s'économiser tout en paraissant toujours affairé afin d'éviter les remontrances ou pire, de représailles. Il s'était confectionné une écharpe de fortune avec de la ficelle et un bout de tissu pour bien montrer qu'il n'avait qu'un seul bras fonctionnel. Il s'agissait dès le début de s'installer dans une routine de travaux minuscules afin que les gardes les plus soupçonneux ne trouvent rien d'insolite dans son comportement. 

         Lorsqu'il s'était instauré 'verseur de riz' auprès du Père Bruneau personne n'avait tiqué, alors que chacun des cinq autres moulins n'étaient desservis que par un seul travailleur.

         Il voyait bien que le malheureux curé ne pouvait même plus profiter du répit que procurait le remplissage du moulin, mais ça ne le tracassait pas outre mesure.

 

         Dans l'après-midi, l'infirmier fit le tour du camp. C'était un homme d'une quarantaine d'années au type eurasien plutôt que vietnamien, assez grand et à l'air débonnaire. Il parlait un français assez hésitant et demanda à Petit Louis de le suivre.

         L'infirmerie était une section d'une des deux paillotes dortoir séparée du reste par une cloison en bambou tressé. Deux malades gisaient sur des nattes, très mal en point. En somme, c'était l'antichambre de la tranchée au bord du fleuve.

         L'infirmier ôta le pansement, regarda le bras et fit " tutt, tutt.." puis remit le linge en place, la plaie était presque cicatrisée, encore violacée avec un centre en retrait mais assez saine. Puis il entreprit de vérifier la mobilité du bras. Petit Louis poussa un cri, ce n'était pas le moment de jouer les héros. 

         " Ca fait beaucoup mal ? "

         " Oui, beaucoup ! " lui assura Petit Louis.

         L'autre hocha la tête et tira d'un sac en jute une poignée d'herbes sèches qu'il mit dans une petite marmite en cuivre.

         " Restez là ! " et il se dirigea vers la cuisine pour faire mijoter sa préparation.

         A son retour, il plaça le paquet d'herbes détrempées et affreusement chaudes autour du coude, enveloppa le tout dans une feuille de bananier maintenue en place par une cordelette de bambou.

         " Vous gardez jusqu'au soir, après, jeter. Demain vous revenez." puis il ajouta:

         " Vous avez la gale, c'est sale ! "

         " Qu'est-ce que je dois faire pour la gale ? demanda Petit Louis.

         " Il faut vous laver souvent. "

         " Me laver ? ou ça ? "

         L'infirmier haussa les épaules. Ce n'était pas son problème. Il avait indiqué le remède, au patient de se débrouiller pour l'appliquer.

         De retour auprès du Père Bruneau, Petit Louis lui raconta la scène et fit ses commentaires:

         " Il est con ce mec; il me conseille de me laver alors qu'il sait très bien que je ne peux pas. Il ferait mieux de faire installer des douches."

         " Il faut le comprendre " lui dit le Père " Il souffre de ne pouvoir mieux s'occuper de ses malades. mais il dépend entièrement du bon vouloir du chef de camp."

         Mais Petit Louis ne s'intéressait pas aux problèmes moraux de l'infirmier. Son unique but était de tenir le coup assez longtemps pour sortir de cette situation avec le moins de dégâts possibles. Comment ? il n'en savait rien. Il lui fallait survivre jusqu'au lendemain. Après on verrait bien... 

 

         Le matin suivant il subissait un nouvel interrogatoire, cette fois par le can bô, le commissaire politique du camp.

         Tout comme celui de Kim Ton il portait des lunettes, parlait un français correct mais avait l'air moins rabique. Les questions portèrent d'abord sur le périple qui l'avait amené au camp. Un point précis semblait le tracasser: le fameux fusil. Le bô doï avait dû passer sur la sellette et l'andouille avait sans doute tout raconté en détail.

 

         " Comment se fait-il que vous ayez eu entre les mains le fusil du soldait qui vous gardait ? "

         Petit Louis chercha une réponse qui éviterait au jeune crétin de passer en cour martiale. Somme toute il s'était montré assez sympa.

         " Ce fusil m'a paru en mauvais état et hors d'état de fonctionner. "

         " Et vous l'avez démonté et réparé ? Pourquoi ? "

         " Je ne peux pas supporter de voir un outil abîmé."

         " Un fusil n'est pas un outil."

         " Non, mais c'est une mécanique de précision et d'ailleurs la réparation était assez simple. Il suffisait de redresser le percuteur et de bien nettoyer la culasse."

         " Vous n'aviez pas le droit de toucher à ce fusil. Quelles étaient vos intentions, tuer votre garde ? "

         " Bien sûr que non ! je n'avais aucune raison d'essayer de le tuer.."

         " C'était votre ennemi."

         " Mais non, ce n'était pas mon ennemi, il faisait son boulot, c'est tout."

         " Un soldat de la République Populaire du Vietnam ne fait pas un boulot. Il combat jusqu'à la mort pour la libération de son peuple opprimé par les hordes colonialistes."

         Petit Louis ne répondit pas, il commençait à connaître le refrain par coeur, la harangue du fana pur et dur en face du mercenaire ne comprenant rien aux principes.

 

         Bien sûr l'histoire a besoin de ces grands révolutionnaires  qui tranchent dans les abcès de la société comme le bistouri du chirurgien, mais comme la plupart travaillent au sabre d'abordage, ça fait pas mal de dégâts.

 

         Le can bô reprit:

         " Vous êtes ici pour vous rééduquer et acquérir une conscience politique. Comprenez-vous le vietnamien ? "

         " Non, seulement quelques mots."

         " Il faudra que vous appreniez notre langue, ce qui vous permettra d'avancer. L'Européen qui est avec vous la parle couramment. Vous êtes autorisé à travailler avec lui."

         C'était toujours ça de gagné. Le Père Bruneau étant promu officiellement professeur de vietnamien, il serait possible peut-être d'éviter certaines corvées à la fois au maître et à l'élève. Les progrès devraient être perceptibles, mais lents...survivre un jour encore,  c'était l'essentiel.

 



suite : (28) Le Père Bruneau

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