POLITIQUE DES PRIX AGRICOLES ET SÉCURITÉ ALIMENTAIRE
EN HAÏTI (1971-1986)
André Yves Cribb
Agronome-Économiste
M.Sc., Développement Agricole
D.Sc., Ingénierie de Production
GIFAD, Rio de Janeiro, RJ, Brésil
http://www.geocities.com/aycribb
| Livre édité en 1997 aux Éditions AREYTOS et en vente aux principales librairies de Port-au-Prince |
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| CHAPITRE I |
CARACTÉRISTIQUES DU MILIEU |
Introduction
En utilisant le terme "milieu", nous nous référons non seulement à l'ensemble des circonstances dans lesquelles évolue la société mais aussi à l'espace physique. En ce sens, le milieu est entendu comme le contexte global, constitué par l'agencement du cadre social et du matériel.
De plus, quand nous parlons de cadre social, nous ne pensons pas uniquement aux circonstances internes de la société. Nous faisons allusion également aux limites imposées à celle-ci par les conséquences de son ouverture sur le reste du monde.
Les différents aspects de la vie d'une communauté s'enchaînent et influent l'un sur l'autre. Les performances sectorielles dans l'économie de celle-ci sont significativement influencées par la nature du cadre macro-économique. De même, la seule étude des relations existant entre les agents économiques ne suffit pas à la compréhension du fonctionnement de cette communauté; elle se révélerait peu instructive sans la connaissance de l'état des ressources naturelles et l'interprétation des contraintes extérieures.
Par conséquent, le premier pas dans la direction d'observer le marché agro-alimentaire haïtien consiste à bien définir le contexte global dans lequel il s'insère. Mais, il faut se rappeler qu'une telle tâche est hautement complexe en raison de son caractère multidisciplinaire. Toutefois, pour les besoins de la présente étude, nous estimons suffisant de mettre en évidence les aspects physico-naturels et démographiques d'Haïti, sa performance économique, son insertion dans la division internationale du travail et son organisation sociale.
1.1. Les aspects physico-naturels
L'espace physique est une composante importante à la compréhension de la dynamique sociale. Son étude permet d'interpréter les formes de contrôle économique et de gestion politique telles qu'elles se réalisent dans une société donnée. C'est dans cette vision que, de prime abord, nous nous proposons de présenter les données concernant la conformation territoriale, les ressources naturelles ainsi que les infrastructures et équipements.
1.1.1. Conformation territoriale
D'une superficie de 28 000 kilomètres carrés, Haïti est un pays qui occupe le tiers occidental de l'île du même nom qu'elle partage avec la République Dominicaine. Elle est géographiquement localisée par les coordonnées suivantes: 18 - 20º de latitude Nord et 72 - 74º de longitude Ouest Greenwich. Elle est administrativement divisée en neuf départements territoriaux: Nord-Ouest, Nord, Nord-Est, Artibonite, Centre, Ouest, Sud-Est, Sud, Grande-Anse1.
Haïti présente un relief très ondulé, caractérisé par des chaînes de plaines et de montagnes avec une nette prédominance de celle-ci. Les terres, qui se situent à une altitude inférieure à 200 mètres, représentent seulement le quart de la superficie totale du pays. Les terrasses côtières sont généralement très étroites en raison du fait que la plupart des massifs montagneux plongent directement leurs versants dans la mer dont la longueur côtières est d'environ 1535 km.
Les évaluations des pentes des terres révèlent la forte déclivité de plus de la moitié du territoire national. Les terres ayant des pentes inférieures à 10% - c'est-à-dire les plaines et plateaux - équivalent seulement à 29,5% de la surface du pays, tandis que celles de pentes supérieures à 40% - c'est-à-dire les versants des montagnes très escarpées - représentent 52% (PNUD, 1992: 15).
1.1.2. Ressources naturelles2
Les disponibilités minières sont relativement faibles. Aucun gisement de pétrole rentablement exploitable n'est encore découvert, malgré les multiples prospections entamées. Le potentiel en métaux précieux est extrêmement mince.
Les deux catégories de ressources minières plus ou moins exploitées sont: les minéraux métalliques (cuivre, bauxite, manganèse, fer) et les minéraux non-métalliques (lignite, marbre ou calcaire). Mais, le pays n'arrive pas encore à les exploiter en faveur de son développement.
Les ressources liées fondamentalement au secteur agricole, notamment les ressources climatiques, édaphiques et biologiques, sont celles qui sont les plus exploitées. Elles constituent les fondements de l'économie du pays.
La position d'Haïti entre 18 et 20º de latitude Nord la dote d'un climat tropical. La température moyenne annuelle est d'environ 28ºC avec des variations entre 20ºC et 35ºC (IFAD & IICA, 1991: 1). Les saisons ne sont pas définies en fonction des variations de la températures, mais en considération de l'alternance de périodes sèches et pluvieuses. En ce sens, il existe généralement en Haïti quatre saisons par année qui s'alternent et dont chacune est beaucoup plus ou beaucoup moins pluvieuse que la précédente. Toutefois, il y a quelques régions qui présentent un climat de deux saisons.
Ces variations dans le régime pluvial, jointes à l'alternance de montagnes et de plaines créent une multitude de micro-climats. Une telle caractéristique confère aux agriculteurs haïtiens l'opportunité de cultiver diverses espèces ou variétés d'aliments et même de les récolter pendant une période de l'année plus longue que si le climat était moins hétérogène.
De par sa position géographique, Haïti est fréquemment touchée par des cyclones formés dans la partie occidentale de la mer des Antilles. De tels cyclones provoquent toujours des dégâts et souffrances inoubliables.
Il existe plusieurs cours d'eau dont le plus important - le fleuve Artibonite - a un débit moyen de 34 mètres cubes par seconde (USAID, 1987)3. La plupart des rivières contiennent très peu d'eau pendant la saison sèche mais charrient considérablement plus d'eau après une forte pluie.
Les sols, subissant au cours de leur histoire l'effet des facteurs précédemment étudiés (températures, pluies et relief), se présentent sous quatre principaux types: sols salins littoraux, sols alluvionnaires, sols rouges des mornes et sols noirs des mornes (ANGLADE, 1981: 26).
L'étude de la vocation naturelle des terres utilisées à des fins agricoles révèlent les modestes potentialités de leurs sols. Le Tableau 01 montre que les terres à vocation agricole représentent environ 30,2% de la superficie du pays et que celles à vocation pastorale en constituent seulement 15,6%.
Tableau 01. Estimation de la vocation naturelle des terres
Vocation naturelle Classe Superficie
(hectares)% Terres à vocation agricole
(845 600 has)I. (excellent)
II. (très bon)
III. (bon)
IV. (cultivable)Très rares
280.000
305.200
260.400-
10,0
10,9
9,3Terres à vocation pastorale
(436 800 has)V. (à aménager)
VI. (très sensible)58.800
378.0002,1
13,5Terres à vocation forestière
(1.386.000 has)VII. (impropre aux cultures saisonnières sarclées 1.386.000 49,5 Terres pour récréation VIII. (réserves, parcs..) 131.600 4,7 Total 2.800.000 100,0 Source: Adapté de données du Service de Conservation des Sols du MARNDR. Cité par CRESDIP (1991: 125).
Les ressources biologiques, constituées par la flore et la flaune, se caractérisent par une certaine diversité favorisée, comme nous venons de le signaler, par l'existence de nombreux micro-climats. Les végétaux les plus utilisés dans l'alimentation humaine sont: les céréaliers, les légumineux, les oléagineux, les fruitiers, etc. Les animaux les plus exploités ou consommés peuvent être groupés en deux catégories: d'origine terrestre (bovins, caprins, porcins, avins, ovins, etc.) et d'origine aquatique (poissons surtout).
1.1.3. Infrastructures et équipements
La configuration topographique peut être considérée comme un obstacle à l'existence d'un nombre suffisant de voies de pénétration et d'échange. Elle donne lieu à des coûts élevés de déblayage en vue de l'établissement des routes. Malgré tout, au cours des années 70 et grâce à l'aide internationale, des routes goudronnées en assez bon état relient la capitale (Port-au-Prince) aux principales villes (Cap-Haïtien, Cayes, Jacmel). En dehors de ce réseau principal, il existe des pistes qui permettent de sillonner le reste du territoire. En somme, la longueur totale des routes est estimée à 2750 km (PNUD, 1992: 9).
Pendant les années 70, beaucoup de travaux ont été réalisés, tels que bâtiments scolaires ou hospitaliers et constructions d'utilité publique. De nouveaux équipements portuaires et aéroportuaires ont été installés à la capitale. Les télécommunications ont été modernisées. La situation énergétique du pays s'est également améliorée; mais, c'était surtout au profit de la capitale, puisque celle-ci a bénéficié d'environ 80% de l'électricité produite (D'ANS, 1987: 217).
1.2. Les aspects démographiques
La population représente la pièce maîtresse de la dynamique de toute société. Nous nous proposons d'étudier celle d'Haïti à travers son évolution, ses migrations, son niveau d'éducation et ses conditions de santé.
1.2.1. Croissance démographique
Les trois derniers recensements généraux de la population d'Haïti ont été respectivement réalisés en 1950, en 1971 et en 1982. Les résultats ont été les suivants: 3.097.000 habitants en 1950, 4.330.000 en 1971 et 5.053.000 en 1982.
De tels résultats permettent de faire les constatations suivantes:
- de 1950 à 1971 (soit une période de 21 années), la croissance démographique a été de 1233000 habitants avec un taux annuel d'environ 1,6%;
- de 1971 à 1982 (soit une période de 11 années), elle a été de 723.000 habitants avec un taux annuel d'environ 1,4%. Par extrapolation et en fonction de ce taux, la population de 1986 a été estimée à près de 5.334.000 habitants.
Ce qui signifie que, durant la période 1971-1986 (celle de notre étude), la croissance démographique a été plus lente que dans les deux décades précédentes. Cette constatation est un témoignage évident de l'indiscutable existence et de la relative efficacité de multiples programmes de planification familiale qui ont été mis en exécution durant les années 70.
Malgré cet effort de réduction du taux de croissance consenti par la population, la densité démographique, calculée pour l'année 1986, s'est révélée très forte. Avec près de 200 habitants au kilomètre carré, Haïti s'est affirmée, parmi les pays du Continent Américain, celui dont les ressources naturelles ont subi la plus forte pression.
Les trois quarts de cette population vivaient en milieu rural. La pyramide des âges accusait une structure jeune: plus de 50% des habitants avaient moins de 14 ans et seulement 10% plus de 60 ans.
1.2.2. Migrations de la population
Les migrations ont été fortement constatées durant cette période. Certains paysans, en quête d'un bien-être, ont laissé le milieu rural pour aller vivre dans les grandes villes les plus proches. Beaucoup d'autres Haïtiens, d'origine urbaine ou rurale, se sont émigrés vers des pays étrangers d'où ils continuaient à assurer le soutien de leurs parents restés en Haïti.
"De fait, depuis l'occupation américaine4, l'émigration est devenue l'indispensable soupape de sécurité qui permet vaille que vaille au pays de survivre" (D'ANS, 1987: 321).
Selon les données fournies, pour la période 1971-1986, par CORTEN (1989: 233 et 238), on a enregistré au Canada et aux EUA un total de plus de 139241 immigrants haïtiens ayant reçu le droit de s'établir et, en même temps, on a révélé en République Dominicaine une moyenne annuelle de 27663 travailleurs haïtiens temporaires dans les centrales sucrières.
1.2.3. Éducation de la population
Le niveau d'éducation de la population a été globalement peu élevé. En 1985, le taux d'analphabétisme chez les adultes était de 62%.
Seulement 20% des enfants haïtiens finissaient le cycle primaire d'éducation scolaire (IFAD & IICA, 1991: 1). Cela se comprend facilement puisque plus de 70% des écoles du système éducatif relevaient du secteur privé et n'étaient pas accessibles à la majorité de la population à cause des requis financiers. Le peu d'écoles du secteur public avaient une capacité d'accueil relativement faible (PNUD, 1992: 15).
La gravité du problème éducatif s'est fait surtout sentir dans le milieu rural. En 1980, seulement 12% des enfants de la zone rurale ont pu fréquenter les écoles du système éducatif officiel. De cette quantité, à peine 1% est arrivé à la dernière classe de l'étape primaire et 0,5% a pu commencer l'étape secondaire. Les résultats ont été déconcertants. Seulement cinq pour chaque mille de ces jeunes ruraux arrivaient à conclure l'étape secondaire. Par ailleurs, deux pour chaque dix mille sont entrés à l'Université et moins de un pour chaque million a terminé le cycle universitaire (GRONDIN, 1985: 71).
Malgré le caractère discriminatoire du système éducatif, la paysannerie n'a pas été isolée du reste du pays ou du monde. L'interrelation a été maintenue surtout à travers des interventions culturelles ou religieuses, des programmes de développement et de communication de masse.
"Entouré de pays très divers dont on peut capter les émissions de radio et parfois de TV, possédant presque toujours des parents à l'étranger qui écrivent, envoient de l'argent et reviennent en vacances, ayant souvent lui-même voyagé ou en tous cas fréquenté divers étrangers (missionnaires, enquêteurs, développementeurs, touristes, etc.), le paysan haïtien se trouve tout simplement sur une autre planète que son frère andin ou brésilien du Nord-Est qui lui, enfermé dans son ignorance et souvent claquemuré dans sa méfiance, n'a accès - dans le meilleur des cas - qu'aux seuls médias de son pays" (D'ANS, 1987: 215).
1.2.4. Conditions de santé de la population
Durant la période 1971-1986, les services de santé n'étaient pas suffisants pour répondre aux demandes de la population. Le pire est qu'ils étaient inégalement distribués à travers le pays. Encore une fois, les ruraux en étaient défavorisés. Aux environs de 1985, la situation sanitaire était caractérisée par les indicateurs5 suivants:
- Le taux moyen de mortalité infantile a été estimé 116 pour mille;
- L'espérance de vie à la naissance a été de 55 ans en moyenne;
- Le nombre d'habitants par médecin a été évalué à 7.180;
- Le nombre d'habitants par lit d'hôpital a été de 1.397;
- L'eau salubre a été accessible à 50% de la population du milieu urbain mais à seulement 32% de celle du milieu rural.
À côté de la malnutrition, les principaux problèmes de santé publique ont été la tuberculose et la diarrhée infantile. Les services de médecine conventionnelle ont été loin de se révéler suffisants pour combattre ces maladies et d'autres dont souffraient la majorité des Haïtiens. Dans ces conditions, la médecine traditionnelle6, encore appelé "médecine alternative" a joué un rôle considérablement important dans la société haïtienne. Elle a allégé des souffrances et même guéri des maladies.
1.3. La performance économique
Durant la période 1971-1986, l'économie haïtienne a connu une croissance significative puisque le taux moyen annuel du PIB (2,6%) a plus que triplé par rapport à celui de la décade précédente (0,8%). Toutefois, cette croissance n'a pas été uniformément répartie dans le temps. Le cycle évolutif du PIB a été constitué de trois phases bien distinctes:
La première s'est étendue de 1971 à 1980. Avec un taux moyen annuel d'évolution du PIB égal à 4,7%, elle a été celle d'une croissance accélérée;
La deuxième a commencé à partir de 1980 pour terminer en 1982. Elle s'est signalée comme une phase de décroissance rapide puisque le taux moyen annuel d'évolution du PIB a été de -3%;
La troisième a correspondu aux quatre autres années parce que, à partir de 1982, les activités économiques recommencèrent à croître. Elle s'est révélée une phase de croissance timide puisque le taux moyen annuel d'évolution du PIB a été de 0,5%.
Une telle évolution du PIB a été le résultat des comportements de multiples secteurs que nous allons passer en revue.
1.3.1. Importance du secteur agricole
Compte tenu du niveau de sa participation au PIB et du nombre d'emplois créés, l'agriculture s'est révélée le pilier de l'économie7. En moyenne, elle a annuellement contribué à 35% à la constitution du PIB et fourni 75% des emplois.
L'agriculture a crû à un taux moyen annuel de 0,7% durant la période 1971-1986. Son évolution a été à peu près identique à celle du PIB. De 1971 à 1980, elle a connu une croissance maintenue à un taux moyen annuel de 1,5%. À partir de 1980 jusqu'à 1983, elle a changé de trajectoire; le taux moyen annuel de son évolution a été de -3%. À la fin de 1983, elle a recommencé à croître décisivement à un rythme moyen annuel de 2,15% (IFAD & IICA, 1991: 55).
Bien que la valeur des biens et services agricoles de 1986 ait été plus élevée que celle de 1971, l'agriculture a perdu en importance durant cette période. D'une part, sa participation au PIB est passée de 43% à 33%. D'autre part, le secteur agricole a, en 1980, employé 70% de la force de travail contre 77% avant 1971 (BANCO MUNDIAL, 1988: 296). "Enfin, la part de la production agricole nationale dans l'approvisionnement alimentaire du pays est passée de 90% à 75% " (IRAM, 1990: 1).
1.3.2. Contributions des autres secteurs
Les autres secteurs qui ont participé à la constitution du PIB sont groupés en neuf catégories: mines, manufacture, construction, électricité/gaz et eau, commerce, transport et communication, services financiers, services gouvernementaux et autres services (IFAD & IICA, Idem). Bien qu'ils aient, dans l'ensemble, énormément contribué au PIB (65%), ils ont fourni très peu d'emplois (25%) par rapport à l'agriculture.
Le commerce et la manufacture ont été, parmi ces différents secteurs, ceux qui ont eu respectivement le plus de poids dans le gâteau économique. De 1971 à 1986, la contribution moyenne annuelle du commerce a été de 18% et celle de la manufacture de 16%. Toutefois, le taux moyen de croissance annuelle du commerce (4,9%) a été moindre que celui de la manufacture (5,5%).
L'évolution de la manufacture s'est également réalisée de façon discontinue. Jusqu'en 1980, son rythme moyen de croissance annuelle a été de 8.4%; mais, à partir de cette date, sa marche est devenue descendante en raison de son taux moyen annuel de -2,9%.
L'expansion, connue par la manufacture durant les années 70, a été due en grande partie aux industries de transformation exportatrices et aussi à un accroissement rapide de la production de matériaux de construction (MdP, 1984: 16). Elle s'est inscrite dans les attentes de la politique économique adoptée qui consistait à promouvoir l'industrie à travers les investissements publics et la politique fiscale ou douanière. Une telle politique attirait des dizaines d'ateliers d'assemblage profitant d'exonérations fiscales et de la main-d'oeuvre excessivement bon marché (TURCAN, 1981: 4). Elle a réussi à engendrer l'expansion des zones franches industrielles d'exportation (ZFIE)8. Les indicateurs de cette réussite ont été significatifs au point que HILLCOAT et QUENAN (1991: 94), évaluant le degré d'implantation des ZFIE dans la région caraïbéenne, affirmèrent que Haïti "jusqu'en 1985 était, dans la région, le pays leader en la matière"9.
En somme, l'économie haïtienne a connu une forte croissance durant les années 70; mais, à partir de 1981, elle s'est affaiblie et même dégradée de façon significative face à l'augmentation de la population. Le taux de croissance du PIB réel per capita, qui était positif, est devenu brusquement négatif.
L'investissement total, qui était en train de croître décisivement, a changé de direction pendant la décade 80. Son niveau en 1981 était environ 46% plus haut qu'en 1986. Son montant passait de 20% à 14% du PIB (PNUD, 1992: 19). Dans ces conditions, le chômage s'affirmait considérablement et favorisait l'expansion du secteur informel, manifesté surtout par le "commerce parallèle" (ANGLADE, 1982: 33).
Tableau 02. Évolution du PIB per capita (1978-1986).
Année Population * PIB réel ** PIB per capita ***
19781979
1980
1981
1982
1983
1984
1985
1986
4,774,84
4,91
4,98
5,05
5,12
5,19
5,26
5,33
937993
1.068
1.039
1.004
1.011
1.014
1.017
1.023
196205
217
209
199
197
195
193
192
Source: Élaboré à partir de nos calculs.
* La population est estimée en millions d'habitants à partir des données de la section 1.2.1.
** Le PIB est exprimé en millions de dollars américains de 1976, à raison de EUA $ 1 pour 5 Gourdes (monnaie haïtienne). Voir DELATOUR (1991: 11).
*** Le PIB réel per capita est exprimé en unités de dollars américains.
1.4. L'insertion internationale
La nation haïtienne a entretenu des contacts étroits avec de nombreuses autres nations du monde. À côté des relations d'ordre diplomatique et culturel notamment, celles d'ordre économique ont pris une ampleur exceptionnelle. Les transferts financiers des émigrants étaient de l'ordre de 200 millions de dollars américains par année (ANGLADE, 1982: 15) et, par conséquent, consolidaient chaque fois plus les pouvoirs d'achat au sein de la population (PIERRE-CHARLES, s.d.: 35). Les recettes annuelles du tourisme équivalaient en moyenne à 21% des exportations totales des marchandises (CORTEN, 1989: 237).
1.4.1. Déficit permanent de la balance commerciale
Le solde annuel entre les valeurs de importations et celles des exportations s'est toujours révélé négatif. De 1976 à 1986, le déficit de la balance commmerciale s'est accru à un taux moyen annuel de 6,8%, avec de larges variations (Tableau 03).
Tableau 03. Évolution de la Balance Commerciale
(en millions de EUA $ courants *).
Année
Exportations (E)
Importations (I)
Déficit (E - I)
19761977
1978
1979
1980
1981
1982
1983
1984
1985
1986
175,4202,0
212,7
262,0
215,8
151,1
177,1
186,5
214,5
223,0
190,7
276,4311,0
354,6
418,0
319,0
360,0
301,9
325,9
337,8
344,7
303,2
-101,0-109,0
-141,9
-156,0
-103,2
-208,9
-124,8
-139,4
-123,3
-121,7
-112,5
Source: Élaboré à partir de données de BRH.
- Pour 1976-1979: données recueillies dans MdP (1984: 26);
- Pour 1980-1986: données recueillies dans DELATOUR (1991: 61 et 67).
* EUA $ 1 = 5 Gourdes (monnaie haïtienne).
Une telle évolution est expliquée par les comportements des indices des prix des exportations et des importations ainsi que par ceux des termes de l'échange. En prenant l'année 1976 comme base, on obtient les résultats fournis par le Tableau 04.
Tableau 04. Évolution des conditions du commerce
extérieur (1976: année de base).
Année
Indices des prix
Termes de l'échange nets
Exportations
Importations
19761977
1978
1979
1980
1981
1982
1983
1984
1985
1986
100,0123,6
127,7
130,0
150,4
143,3
138,0
149,0
157,0
159,0
168,0
100,0105,0
110,0
124,5
140,0
150,0
159,4
163,0
175,0
176,2
170,4
100,0117,7
116,1
104,4
107,4
95,5
86,6
91,4
89,7
90,2
98,6
Source: Élaboré à partir de DELATOUR (1991: 7 et 8).
Durant la période en étude, les prix des exportations et des importations étaient à la hausse. Bien que ceux des exportations aient connu deux chutes successives (respectivement en 1981 et en 1982), ils ont immédiatement repris leur ascension. Jusqu'en 1980, les indices des prix des exportations étaient supérieurs à ceux des importations: en référence à 1976, l'évolution du commerce extérieur a été donc encourageante à l'égard de l'économie haïtienne. Mais, à partir de 1981, c'était le contraire: les augmentations annuelles des prix des importations étaient supérieures à celles des exportations.
Quand on considère les termes de l'échange nets, on voit qu'entre 1976 et 1980 le commerce extérieur n'était pas défavorable pour Haïti. Bien que la descente de ceux-là ait débuté à partir de 1978, la situation des rapports commerciaux demeurait encore encourageante. Mais, dès 1981, s'est manifestée une véritable dégradation de ceux-ci puisque les termes de l'échange nets qui se suivaient étaient inférieurs à celui de 1976.
1.4.2. Augmentation de la dette externe
La quasi-totalité des emprunts externes consentis pour le compte de l'économie haïtienne ont été destinés à satisfaire les besoins en financement du secteur public. D'ailleurs, les entrepreneurs privés avaient peu de propension à réinvestir surtout à cause de la concurrence ouverte du secteur public. À partir de la fin de la décade 70, se produisait une évidente fuite de capitaux. En 1983, les ressources financières retirées du circuit économique haïtien se chiffraient à 87 millions de dollars américains (DELATOUR, 1991: 70); ce qui représentait 9% du PIB réel (Tableau 02).
La permanence du déficit de la balance commerciale a porté de plus en plus le secteur public à recourir à des emprunts externes. Cette tendance du gouvernement se renforçait par la conviction que l'augmentation des dépenses publiques accélérerait la croissance du PIB (Tableau 05).
Le problème fondamental est l'évolution de la dette publique per capita. À partir de 1980, celle-ci augmentait à un taux moyen annuel de 13% alors que les conditions économiques de la population ne s'améliorait pas et même se dégradait. En fait, pendant la même période, le PIB per capita décroissait à un taux moyen annuel de 2%. En ce sens, l'état réel de pauvreté de la population est devenu pire que celui exprimé théoriquement par le PIB per capita.
Tableau 05. Évolution de la dette publique per capita (1975-1986)
Année
Population *
Dette publique **
Dette publique per capita ***
1975
1980
1981
1982
1983
1984
1985
1986
4,58
4,91
4,98
5,05
5,12
5,19
5,26
5,33
57,0
267,0
363,0
417,0
450,0
494,0
534,0
585,0
12,0
54,0
73,0
83,0
88,0
95,0
102,0
110,0
Source: Élaboré à partir de nos calculs. * La population est estimée en millions d'habitants à partir des données de la section 1.2.1.
** Il s'agit de la dette publique déboursée qui est fournie en millions de EUA $ courants, à raison de EUA $ 1 pour 5 Gourdes (monnaie haïtienne). Voir WORLD BANK, World debt tables, Washington 1986-1987. Cité par CORTEN (1989: 239).
*** La dette publique per capita est exprimée en unités de dollars américains.
1.4.3. Expansion de l'aide au développement
À partir de 1971, avec l'expansion de la "nouvelle industrialisation" de la Caraïbe, Haïti a bénéficié d'un flux considérable d'aide de la part des pays de l'OCDE et des institutions multilatérales. Si l'aide était de 14,3 millions de EUA $ en 1974 (TURCAN, 1981: 3), elle atteignait 135 millions de EUA $ en 1984 (GRAMIR, 1989: 56).
Cette aide massive était surtout destinée à la mise en place d'infrastructures pour encourager l'investissement des capitaux transnationaux dans l'agriculture d'exportation et l'industrie d'assemblage. En conséquence,
"en moins de cinq ans, quelque 200 entreprises d'assemblage se sont installées dans la capitale; et, en 1976, ce secteur assurait la moitié du commerce extérieur du pays" (GRAMIR, 1989: 49).
Si, en réalité, de nombreux bâtiments scolaires ou hospitaliers ainsi que différentes constructions d'utilité publique (transports, électricité, télécommunications, irrigation, etc.) étaient érigés, l'aide octroyée n'a pas été totalement utilisée aux fins prévues. La faiblesse institutionnelle de l'État (une des conséquences néfastes de la corruption) et l'asservissement de l'économie à la politique ont engendré des détournements de fonds en faveur de l'enrichissement illicite de la clique au pouvoir.
Ayant évalué l'imprudence de l'État haïtien qui s'amusait à appauvrir sauvagement la population et ayant, en conséquence, prévu les risques encourus par les investissements privés dans l'éventualité de révoltes sociales autonomes, les gouvernements étrangers et les organisations internationales ont résolu de créer des dispositifs appelés à assurer la co-gestion de l'aide bilatérale ou multilatérale et à alléger les souffrances des masses populaires. En fait, à côté des instances d'exécution et de contrôle des ministères, ont été instituées, à la fin des années 70, de nombreuses ONG à travers lesquelles allait être acheminée une partie de l'aide extérieure. Cependant, la modicité de la part allouée aux ONG par rapport à l'aide annuelle totale (en moyenne 9%) a traduit beaucoup plus la volonté de maîtriser les éventuels mouvements sociaux et, par conséquent, de protéger les capitaux transnationaux que le désir de sanctionner les pratiques crapuleuses des dirigeants.
1.5. Organisation sociale
Les contrastes en termes d'indicateurs socio-économiques montrent que Haïti se répartissait en deux espaces territoriaux bien distincts: le rural et l'urbain. Les villes recevaient la quasi-totalité des investissements publics et privés. C'est pourquoi se rencontraient dans les campagnes très peu d'infrastructures et équipements scolaires, hospitaliers, industriels, etc.
De même, l'uniformité ne caractérisait pas la configuration interne de chacun de ces espaces. Les campagnes aussi bien que les villes étaient constituées de différentes catégories.
1.5.1. Rapports sociaux dans le monde rural
En Haïti, comme dans la majorité des pays du Tiers-Monde, le secteur agricole se révèle important non seulement par sa forte contribution au PIB mais aussi par son poids significatif dans la détermination des forces sociales. En fait, dans les pays où l'agriculture représente le secteur-clé de l'économie, les modes de tenure et faire-valoir des terres ainsi que les formes de travail et les niveaux de différenciation des agriculteurs sont des réflexes significatives de la dynamique sociale.
L'agriculture haïtienne est, en grande partie, réalisée dans le cadre d'exploitations agricoles relativement petites. À ce sujet, les résultats du recensement de 1982 sont suffisamment révélateurs. En effet,
"Le recensement de 1982 révèle que 94% des exploitations disposent de moins de trois hectares" (SACAD & FAMV, 1993, t.1: 321).
Bien que nous n'ayons aucun doute sur l'étroitesse des exploitations agricoles, nous nous demandons toutefois dans quelle mesure cette référence de trois hectares traduit bien la réalité de la répartition foncière. Peut-on établir de façon systématique et précise l'état des structures agraires en Haïti? Toute systématisation ou précision sur les superficies des exploitations agricoles requiert principalement un relevé cadastral. Or, le pays est dépourvu d'un cadastre national. Et,
"les données stastistiques sur lesquelles repose la connaissance des relations agraires en Haïti sont d'une indigence remarquable" (GIRAULT, 1981: 91).
Cette méfiance à l'égard des données statistiques sur Haïti se retrouve également chez D'ANS (1987: 215) qui, comparant l'état de pauvreté d'Haïti à celui d'autres pays du Tiers-Monde, préfère se fier à des impressions subjectives basées sur l'observation de la vie quotidienne.
La connaissance empirique des campagnes haïtiennes et les constatations de nombreux observateurs (par exemple MORAL, 1961) révèlent clairement que le minifundisme caractérise le système foncier. C'est une réalité que nul ne peut contester, surtout lorsqu'on pense aux grandes exploitations agricoles rencontrées dans les autres pays de l'Amérique-Latine. Mais, une telle constatation ne peut porter à oublier les inégalités existant dans les relations agraires haïtiennes.
PIERRE-CHARLES10 est le premier à reconnaître que la répartition des terres est caractérisée par quatre formes de propriété: le latifundisme d'État, le latifundisme privé, le minifundisme et les plantations capitalistes. Pour bien asseoir sa thèse, il prend le soin de définir ce qu'il qualifie de "grande propriété". D'après lui, celle-ci ne doit pas être appréhendée à la "latino-américaine" mais peut être entendue comme "toute extension continue de plus de 12,30 hectares".
L'essentiel de sa thèse peut être relevé à travers les termes suivants:
"Une opinion jalousement défendue par les Haïtiens des villes nie l'existence de la grande propriété dans le pays. L'opinion courante des paysans diffère sensiblement. N'importe quel observateur qui a visité les campagnes dans des buts de recherches, se rend compte de l'existence de propriétés dépassant parfois 300 hectares. Le professeur Mintz, durant un bref séjour effectué à fins d'enquêtes rurales, a évalué à un millier les grandes propriétés de 300 à 1000 acres, soit de 97 à 317 has" (PIERRE-CHARLES, 1967).
Comment évaluer cette thèse? Pour cela, prenons les calculs effectués par ANGLADE (1981: 90-91) à partir des résultats préliminaires du recensement général de 197111.
ANGLADE rappelle qu'en Haïti "l'exploitation agricole est une unité de production comprenant une ou plusieurs parcelles de terre". Il informe que les 616.710 exploitations sont constituées à partir de 1.118.230 parcelles. Quand on sait que la superficie totale des terres cultivées est de 863.516 hectares, on arrive à estimer la superficie moyenne à 0,77 hectare. Alors, il est compréhensible qu'une parcelle de superficie supérieure à 12,30 hectares soit considérée comme une grande propriété.
Compte tenu de ces mises en garde formulées par PIERRE-CHARLES, il n'y a pas de doute sur l'existence de la grande propriété en Haïti. Sont nombreuses les exploitations, ayant chacune une superficie supérieure à 12,30 hectares. D'ailleurs, parmi celles-ci, il y en a qui sont dotées de toutes les caractéristiques des latifundia de l'Amérique-Latine: absentéisme du propriétaire, main-d'oeuvre salariée, etc. Toutefois, de telles exploitations sont localisées surtout dans les plaines, en général sur les terrains irrigués.
Dans les mornes, les exploitations de superficie supérieure à 12,30 hectares sont dépourvues de structures latifundiaires. En raison de leur mode de fonctionnement, elles sont classées parmi les exploitations familiales (SACAD & FAMV, 1993, t.2: 15).
En mettant beaucoup d'accent sur l'existence d'exploitation à caractère latifundiaire, PIERRE-CHARLES a le mérite d'attirer l'attention des lecteurs sur les inégalités existant dans la répartition des terres en Haïti.
Conformément aux inégalités foncières, on peut distinguer quatre catégories d'exploitants agricoles (IRAM, 1990: 1-3):
les grands propriétaires, dont chacun détient plus de 12,30 hectares. Ils "sont souvent absentéistes, cédant la plus grande partie de leur terre en faire-valoir indirect12 ou en gérance avec utilisation exclusive de salariés". Toutefois, les agriculteurs capitalistes - c'est-à-dire ceux qui réinvestissent dans l'agriculture - sont très peu nombreux. De même, les agro-industriels - c'est-à-dire ceux qui investissent dans la transformation ou le conditionnement de produits agricoles - sont rares. Les grands propriétaires représentent 2% des exploitants et détiennent 9% des terres.
Les moyens propriétaires, dont les propriétés individuelles varient entre 5 et 12,30 hectares. "Ils sont des acheteurs de main-d'oeuvre et cèdent éventuellement une partie de leurs terres en métayage". Les moyens propriétaires constituent 4% des exploitants agricoles et possèdent 19% des terres.
- Les petits propriétaires, dont chacun cultive une superficie variant entre 0,6 et 5 hectares. Ils utilisent surtout la main-d'oeuvre familiale. Les petits propriétaires "représentent sans doute la catégorie la plus importante en nombre". En fait, ils forment 44% des exploitants agricoles et possèdent 57% des terres.
- Les salariés agricoles, qui sont des paysans sans-terre ou des paysans (jeunes le plus souvent) avec très peu de terres. Cette catégorie est constituée de 50% des exploitants agricoles. Dans le cas de salariés agricoles qui sont propriétaires, la superficie de l'exploitation, cultivée par chacun d'eux, est inférieure à 0,6 hectare. Ces propriétaires occupent seulement 15% des terres.
Par conséquent, les petits propriétaires et les salariés agricoles constituent un fort pourcentage (soit 94%) des exploitants agricoles. Pour assurer leur survie, certains d'entre eux exploitent, en plus de leurs propres terres, celles dont ils ne sont pas propriétaires. Il est bon de noter que le mode de faire-valoir indirect est significativement répandu en Haïti bien que, faute de statistiques précises, on ne soit pas en mesure d'évaluer les superficies respectives exploitées soit en fermage soit en métayage. En fait,
"on peut estimer (...) que 90% des agriculteurs sont impliqués dans de rapports de force de faire-valoir indirect (...). Les surfaces, étant l'objet de tels rapports, représentent probablement autour du tiers de la surface cultivée" (SACAD & FAMV, 1993, t.2: 32).
1.5.2. Stratification de la population urbaine
L'étude des rapports sociaux de production, que nous venons de faire, nous permet de découvrir les différents couches de la population rurale. Si elle est nécessaire, elle ne suffit pas à la compréhension du marché alimentaire dont le fonctionnement dépend également de la structuration de la population urbaine.
Durant la période 1971-1986, on a observé un processus continu d'exode rural. Chaque année, environ 35.000 paysans ont laissé les campagnes (IRAM, 1990: 18). Ils ont été en majorité des jeunes qui avaient très peu (ou n'avaient pas) de terres à exploiter. Si certains se sont rendus dans d'autres pays, la quasi-totalité de ces migrants sont localisés dans des villes régionales et surtout à la capitale.
Un tel exode rural s'est revélé un facteur d'aggravation des conditions de vie dans le milieu urbain en raison du manque de structures d'accueil. Sa conséquence immédiate a été la croissance du chômage qui, à son tour, accélérait le processus de prolétarisation urbaine. En 1976, par exemple, la majorité des habitants des villes vivaient dans la pauvreté.
"La pauvreté était très répandue, avec non moins que 72 pour cent qui ne parvenaient pas à gagner l'équivalent du salaire minimum officiel en termes de revenu et avec 25 pour cent qui dépensaient 75 pour cent de leur revenu ou plus à obtenir 500 calories par jour, c'est-à-dire considérés comme ultra-pauvres (LUNDAHL, 1992: 54)13.
Dans ce contexte, on a distingué, au sein de la population urbaine les divisions socio-professionnelles suivantes: la bourgeoisie, la catégorie moyenne, la catégorie ouvrière et la catégorie démunie.
La bourgeoisie en représentait seulement 5% et détenait environ 75% du revenu total urbain. C'est elle qui, à son propre compte, administrait 30% des intermédiations commerciales et financières, 30% des loyers, 25% des profits des grandes industries de manufactures et 15% de la construction, du transport et du tourisme (BIRD, 1976)14. Dans cette catégorie se rangeaient également les grands fonctionnaires publics, c'est-à-dire ceux dont chacun gagnait un salaire mensuel supérieur à EUA $ 2.000. Ceux-ci constituaient ce que nous appelons, dans le second chapitre, la minorité ou l'élite dirigeante.
La catégorie moyenne était en quelque sorte complexe. Elle regroupait des personnes qui, en fonction de leurs possibilités économiques, se révélaient nettement différentes d'une famille à un autre. Faisaient partie de cette catégorie les fonctionnaires publics de la tranche de salaire située entre EUA $ 300 et 2.000, les employés du secteur privé dont le salaire individuel dépasse les EUA $ 300 et les agents économiques autonomes dont chacun a un revenu annuel net supérieur à EUA $ 3.600. Par conséquent, il est évident qu'une telle catégorie était économiquement hétérogène; mais le comportement socio-culturel de ses membres paraissait homogène, surtout à cause de deux raisons. D'abord, du côté économique, les personnes les plus défavorisées recevaient généralement de l'aide financière régulière d'un parent travaillant à l'étranger. Ensuite, du côté culturel, les mêmes pratiques (religion, sport, etc.) se diffusaient au même rythme d'une famille à une autre de cette catégorie.
Les ouvriers constituaient une catégorie bien distincte puisque celle-ci se référait à une unique branche industrielle formée par les usines d'assemblage. Leur nombre était estimé à environ 50000. Le salaire mensuel de chacun était inférieur à EUA $ 300 et, dans certains cas, se révélait insuffisant face aux niveaux des prix des biens essentiels (par exemple, aliments). Cette catégorie intégrait également les employés publics et privés de la tranche de salaire inférieure à EUA $ 300.
Quant à la catégorie démunie, elle était extrêmement vaste et différenciée. Elle rassemblait non seulement les personnes qui pratiquaient le petit commerce et l'artisanat mais aussi les chômeurs. Elle était le refuge des paysans exclus du secteur agricole.
Conclusion
Nous venons de décrire le milieu haïtien, entendu comme l'agencement du cadre social et du matériel. Après avoir localisé et caractérisé l'espace physique, nous avons exposé les aspects démographiques, économiques et sociaux.
Pays latino-américain, Haïti est située dans la Caraïbe, région qui a acquis une importance stratégique et économique depuis les années 70 dans le cadre du programme globaliste de politique étrangère des EUA (SERBIN, 1991). Dotée d'un climat tropical, classée parmi les pays du Tiers-Monde comme ses voisins, elle offre cependant ses propres caractéristiques qui réflètent les résultats de la dynamique interne sous l'influence des contraintes extérieures.
La période 1971-1986 peut être considérée comme une référence importante à toute tentative de planification de développement d'Haïti. Elle laisse apparaître l'incapacité de ce pays à engendrer un processus continu de croissance et de distribution de biens et de services. En fait, en même temps qu'elle est, à son début, la période du flux dense d'investissements , elle se révèle, à sa fin, celle de la fuite de capitaux. De plus, si cette époque est celle de l'amplification de la richesse nationale à travers la croissance du PIB, elle est également reconnue comme celle de l'expansion de la pauvreté au sein des populations urbaines et rurales. Comment expliquer de tels contrastes?
Le chapitre suivant apporte des réponses à cette question en étudiant les rapports socio-économiques développés dans le secteur agricole, secteur qui s'est toujours révélé le plus important en termes de participation au PIB.
NOTES
1 Avec la loi sur la régionalisation, promulguée le 8 novembre 1982, les départements sont regroupés en en 4 régions: Région Nord (départements: Nord et Nord-Est), Région Transversale (départements: Nord-Ouest, Artibonite et Centre), Région Ouest (départements: Ouest et Sud-Est) et Région Sud (départements: Sud et Grande-Anse). Voir spécialement MdP (1984: 89-91).
2 Voir spécialement MARNDR (1987).
3 USAID, 1987. Haïti, Environmental Profile. Cité par CRESDIP (1991: 145).
4 Les EUA ont occupé Haïti pendant 19 ans, soit de 1915 à 1934.
5 Les trois premiers indicateurs sont tirés de IFAD & IICA (1991: 1) et les deux autres de PNUD (1992: 7).
6 Nous utilisons le terme de “médecine traditionnelle” par opposition à la “médecine conventionnelle”. Alors qu'il existe des Universités qui gèrent l'enseignement théorique et l'initiation pratique de la médecine conventionnelle, les pratiques de la médecine traditionnelle ne sont jusqu'à présent transmises qu'à travers des relations interpersonnelles ou familiales.
7 Expression empruntée de IRAM (1990: 1).
8 "Généralement orientées à mettre en valeur une situation de main-d'oeuvre abondante et bon marché, les zones franches industrielles - que constituent une variante des zones franches commerciales - se caractérisent, comme on le sait, par l'exemption et le dérèglement: exonération fiscale et douanière des activités qui s'y développent, absolue libéralisation en matière de rapatriement de capitaux et de bénéfices et absence de syndicats" (HILLCOAT et QUENAN, 1991: 93. Citation traduite de l'espagnol en français par l'auteur).
9 Citation traduite de l'espagnol en français par l'auteur.
10 PIERRE-CHARLES, Gérard (1967). L'économie haïtienne et sa voie de développement, Paris. Cité par SACAD & FAMV (Idem: 11-15).
11 Nous choisissons les résultats du recensement général de 1971 pour être plus proches de la réalité de 1967, date de vulgarisation de la thèse de PIERRE-CHARLES.
12 On distingue deux modes de faire-valoir: direct et indirect. Les exploitations sont en faire-valoir direct quand elles sont cultivées directement par leurs propres propriétaires. Elles sont en faire-valoir indirect quand leurs exploitants n'en sont pas propriétaires; celles-ci constituent deux groupes:
les exploitations en fermage, c'est-à-dire celles prises en location par l'exploitant pour une durée et un montant déterminés.
les exploitations en métayage, c'est- à -dire celles dont l'exploitant paie au propriétaire une rente en nature sous forme d'un pourcentage de la récolte.
13 LUNDAHL se réfère à: FASS, Simon (1988). Political economy in Haïti: the drama of survival. New Brunswick, N.J. and Oxford. Citation traduite de l'anglais en français par l'auteur.
14 Cité par IRAM (1990: 19) qui, néammoins, suggère que ces données approximatives doivent être utilisées avec précaution.
Sites intéressants
1. http://www.geocities.com/aycribb Consultez le profil de André Yves Cribb, chercheur et consultant en administration rurale et agroindustrielle.
2. http://www.geocities.com/gifadbr Connaissez le GIFAD, une ONG dédiée à la promotion du développement local, intégré et durable.
3. http://www.geocities.com/pub1haiti/index.html Réfléchissez sur les conditions de la disponibilité et de l'accessibilité alimentaire en Haïti.
4. http://www.fao.org Visitez le site de la FAO, Organisation des Nations-Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture.
5. http://www.cgiar.org/isnar Consultez le site de l'ISNAR, Service International pour la Recherche Agricole Nationale.
6. http://www.ifpri.org Consultez le site de l'IFPRI, Institut de Recherche de Politique Alimentaire Internationale.
7. http://www.geocities.com/pub1haiti/listepub.html Publications on-line du Dr. André Yves Cribb.