Un débat public, tenu le 7 mai 1997
Présidé par le Professeur Leslie Hannah, Pro-Directeur,
LSE
| LA DÉMOCRATIE se languit de l'atonie
des débats et, à cet égard, le Royaume-Uni n'est guère
mieux loti que la France et les autres pays européens : si la «
pensée unique » n'y a pas trouvé de bonne traduction
en langue anglaise, elle y a pourtant massivement cours. En particulier,
la mondialisation y est tenue, dans la quasi-totalité des grands
médias, pour une donnée ne souffrant pas de discussion.
Parmi eux, c'est le prestigieux quotidien Financial Times qui, avec l'hebdomadaire The Economist, donne ses lettres de noblesse aux thèses libérales. Justement réputé pour la qualité de sa couverture de la politique internationale et pour la rigueur de ses informations économiques, financières et même sociales, le FT, comme on le désigne familièrement, distingue toujours les faits - sacrés - des commentaires, où s'affichent avec vigueur ses convictions. Ainsi, le 29 avril dernier, dans une prise de position préélectorale se concluant sur l'affirmation de sa préférence pour le « nouveau travaillisme » de M. Anthony Blair, il rappelait que les options éditoriales du journal « étaient façonnées par sa foi dans l'économie de marché, le libre-échange et la création d'une Europe tournée vers l'extérieur ». Pour leur part, dans leur diversité, les points de vue exprimés dans Le Monde diplomatique se fondent, eux aussi, sur des informations et des faits rigoureux, mais en se référant à des valeurs non marchandes. Traduit, notamment, dans cinq pays du Vieux Continent, le Diplo est résolument favorable à une Europe des citoyens et des politiques communes, et critique à l'égard d'une zone de libre-échange, simple segment du marché mondial. Il considère que l'économie doit être mise au service de la société, et non l'inverse. On le voit, deux visions du monde différentes, et qui ont rarement l'occasion de se confronter directement. C'est pourquoi Le Monde diplomatique a accueilli avec faveur l'initiative de M. Howard Machin, directeur de l'Institut européen de la London School of Economics and Political Science (LSE), d'organiser à Londres, le 7 mai dernier, un débat contradictoire avec le Financial Times sur le thème de la mondialisation. Cette rencontre a réuni un nombreux public et devrait trouver un prolongement cet automne à Paris, également dans un cadre universitaire. Les six intervenants n'ont pas tenté de parvenir à un consensus factice... On en jugera à la lecture de leurs communications. |
Rédacteur en chef associé et chroniqueur économique, Financial Times journaliste, Le Monde diplomatique Professeur à l'Institut d'études européennes de l'Université Paris VIII Rédacteur en chef de l'édition internationale, Financial Times Journaliste, Le Monde diplomatique Professeur à l'Institut d'études européennes de l'Université Paris VIII Rédacteur en chef de la section économie et commerce internationaux, Financial Times Professeur à l'Université catholique de Louvain, président des Amis du Monde diplomatique |
Des
réformes qui ne sont pas allées assez loin
Financial Times
POURQUOI la mondialisation s'est-elle produite
? Dans une large mesure, parce que les Etats ont choisi,
consciemment et délibérément,
de retirer les barrières qui entouraient leurs marchés, et
freinaient à la fois les
investissements et les échanges internationaux.
Parfois, ils ont agi ensemble - notamment par des accords
dans le cadre du GATT - pour libéraliser
le commerce international. Parfois, ils ont agi seuls, comme au
début des années 80, lorsque
le Royaume-Uni a aboli le contrôle des changes ou lorsque de nombreux
pays
asiatiques en voie de développement
ont libéralisé leur législation régissant le
commerce et les
investissements.
En somme, la mondialisation n'a rien d'intrinsèquement
inévitable. Les Etats peuvent l'accepter ou la refuser.
Certains l'ont refusée, isolant leur
économie des marchés mondiaux et de la concurrence internationale.
Mais
regardez où en sont ceux qui ont poursuivi
cette logique avec le plus de ténacité. La Birmanie, Cuba,
la
Corée du Nord, l'Iran, l'Irak et la
Libye en sont les meilleurs exemples. Jugez des résultats : archa
sme
industriel, pénuries insupportables,
voire famine généralisée.
Au demeurant, parler ici de choix, laisser
entendre que ces politiques de fermeture auraient reflété
la volonté
populaire, revient à travestir la réalité.
Dans chacun des pays précédemment cités, la décision
de fermer les
marchés a été prise par
un régime répressif, ne visant qu'à se maintenir en
place et ne se souciant absolument
pas de consulter son peuple, un peuple qui
a la malchance de devoir vivre sous sa férule. En revanche,
chaque fois que les gens peuvent choisir entre
une économie fermée, fortement réglementée,
et des marchés
ouverts, ils rejettent la première
et choisissent les seconds.
Et comment ne le feraient-ils pas ? Souvenons-nous
du Comecon, le système de commerce administré qui a
fonctionné entre l'Union soviétique
et ses satellites jusqu'à la fin des années 80. Jamais, dans
l'histoire, des
efforts n'ont été déployés
sur une aussi grande échelle pour mettre à l'épreuve
le caractère obsolète de la
théorie des avantages comparatifs [théorie
selon laquelle les Etats s'enrichissent grâce à la
spécialisation internationale, et non
pas en recherchant l'autosuffisance]. Or qui défendrait encore une
telle organisation économique ? Certainement
pas les citoyens de l'ancienne Union soviétique et de l'Europe
centrale, qui, pendant des décennies,
ont dû subir toutes sortes de privations. Même si, pour eux,
la
transition vers une économie de marché
a été douloureuse, qui réclame le retour au Comecon
? De même,
en Amérique latine, où trouve-t-on
la moindre nostalgie des régimes protectionnistes et autarciques
des
années 60 et 70, époque où
la plupart des Etats de la région étaient gouvernés
par des dictatures militaires ?
Depuis que les peuples de ces pays ont acquis
le droit de choisir leurs dirigeants, ils ont - c'est aussi le cas
de l'Argentine, du Brésil et du Chili
- voté pour des gouvernements déterminés à
rechercher la croissance
économique par des réformes
libérales.
Les rares Etats
qui ont refusé la mondialisation
ont réprimé leurs peuples et leur ont fait subir
des pénuries insupportables.
Il est vrai que la poursuite de ces objectifs
rencontre parfois des résistances populaires. Dans différentes
régions du monde, on relève
des signes de lassitude devant les exigences de la libéralisation.
En Amérique
du Sud, certains sont réellement déçus
quand ils observent que l'accélération de la croissance économique
n'a pas réduit la pauvreté,
ni élevé les niveaux de vie aussi vite qu'ils l'espéraient.
La récente crise mexicaine
a parfois été perçue
comme un signal des dangers de la globalisation des marchés. Mais
ce que ces
expériences prouvent, en réalité,
c'est que les réformes ne sont pas allées assez loin. L'éradication
de la
pauvreté et de la maladie exige des
politiques sociales plus efficaces, capables d'améliorer l'éducation
et le
système de santé. Quant à
la leçon principale de la crise mexicaine, c'est que les réformes
de marché ne
peuvent pas aboutir quand un Etat s'engage
dans des pratiques financières irresponsables.
Cependant, si quelques-uns s'interrogent sur
le rythme de la libéralisation, on ne note pas de volonté
populaire de revenir en arrière. L'échec
humiliant de la campagne présidentielle de M. Pat Buchanan aux
Etats-Unis l'année dernière
prouve que, même quand les électeurs craignent les conséquences
de la
mondialisation, ils n'entrevoient aucune solution
de rechange. De toute façon, la preuve est faite : adapter son
économie aux marchés mondiaux
donne de bons résultats. L'augmentation stupéfiante des revenus
réels dans
les pays d'Asie du Sud-Est (les « dragons
») a été obtenue en moins de trente ans grâce
à des politiques
privilégiant une croissance tirée
par les exportations. En Amérique latine, le succès du Chili
reste le modèle
que les pays de la région veulent imiter.
Et même en Afrique, dont l'état a longtemps été
jugé désespéré, on
perçoit des signes d'espoir : le Ghana
et l'Ouganda, qui ont commencé à démanteler les barrières
qui
freinaient échanges et investissements,
et adopté des réformes libérales, en sont déjà
récompensés par des
taux de croissance plus élevés.
Augmenter le niveau de vie de son peuple constitue
le premier des devoirs d'un Etat. Or l'essor du marché
mondial et de la concurrence internationale
offre à davantage de peuples et de pays la chance historique
d'atteindre cet objectif. Mais, dans les pays
occidentaux, certains prétendent que tout cela est injuste. Le
libre-échange, affirment-ils, est la
cause principale des problèmes que connaissent leurs économies,
qu'il
s'agisse du niveau élevé du
chômage, du creusement des inégalités de revenus ou
de la perte d'emplois
industriels. Et, de manière un peu
pavlovienne, ces gens-là veulent réagir en dressant des barrières.
Parfois,
ils tentent de donner une apparence de dignité
à leur argumentation en exigeant une « clause sociale »
dans
les accords commerciaux. Il s'agirait, disent-ils,
d'un mécanisme visant à assurer le respect des droits
fondamentaux des travailleurs.
Un tel objectif est assurément admirable.
Qui, après tout, pourrait défendre l'exploitation des enfants
? Mais
est-ce bien cela que les avocats d'une «
clause sociale » veulent d'abord empêcher ? Un article récent
de
Bernard Cassen dans Manière de voir
montre qu'il n'en est rien. Fulminant contre le refus de l'Organisation
mondiale du commerce d'envisager que des restrictions
aux échanges pourraient être le moyen d'imposer
des règles sociales, il s'interrogeait
ainsi : « Est-ce qu'au nom de la théorie des avantages comparatifs,
les pays industrialisés doivent accepter
de sacrifier aux pays à bas salaires toutes leurs industries à
forte intensité de main-d'oeuvre ?
» En d'autres termes, seront punis ceux qui ont à la fois
le malheur
d'être pauvres et l'audace de nous faire
concurrence... Un tel comportement n'est pas seulement mesquin. Il
est aussi fondé sur un postulat inexact.
En effet, si les pays à bas salaires faisaient vraiment de telles
percées
sur les marchés internationaux, le
prix des productions à forte intensité de main-d'oeuvre ne
devrait cesser
de baisser. Or ces prix ont constamment augmenté
depuis le début des années 80. Sur les vingt principaux
exportateurs de produits manufacturés
- qui, ensemble, totalisent 90 % des exportations mondiales -, seuls
deux, la Chine et le Mexique, sont incontestablement
des pays à bas salaires (la Malaisie est un cas plus
tangent). Mais, même si on totalise
les ventes à l'étranger de la Chine, du Mexique et de la
Malaisie, on
atteint à peine 7 % des exportations
mondiales. L'ensemble des pays à bas salaires représente
moins de 10
% des importations de l'Union européenne.
La crainte d'un exode massif de l'appareil
de production des pays du Nord vers le Sud est tout aussi
exagérée. L'essentiel des flux
d'investissement direct à l'étranger s'effectue entre les
pays industrialisés
eux-mêmes. C'est la Chine qui se taille
la part du lion des investissements récents dans les pays en voie
de
développement, mais la majeure partie
d'entre eux viennent de Ta wan et de Hongkong, et non pas
d'Europe ou des Etats-Unis. Les faits infirment
donc les théories alarmistes de ceux qui imputent à la
concurrence impitoyable des pays à
bas salaires les difficultés des économies occidentales.
Ces difficultés
s'expliquent moins par l'émergence
de marchés mondiaux que par la lenteur de l'Occident à s'y
adapter. Il
est toujours plus facile d'enfouir sa tête
dans le sable que de relever le défi du changement. Mais ceux qui
imitent l'autruche et rêvent aux anges
prennent beaucoup de risques dans un monde habité par des tigres.
GUY DE JONQUIÈRES.
* Rédacteur en chef de la section économie
et commerce internationaux, Financial Times.Une obligation morale
PETER MARTIN
LES débats sur la mondialisation se
polarisent généralement sur ses enjeux économiques.
Je voudrais, pour
ma part, mettre en avant les arguments profondément
moraux qui plaident en sa faveur, et que l'on peut
résumer en une phrase : l'intégration
accélérée de sociétés autrefois marginalisées
est la meilleure chose qui
soit arrivée du vivant de la génération
d'après-guerre.
La mondialisation constitue une authentique
collaboration par-delà les frontières, des sociétés
et des cultures,
contrairement aux collaborations factices
des dialogues Nord-Sud et des élites bureaucratiques. Non
seulement elle a sapé les fondations
de l'empire du mal soviétique, mais elle est en train d'en faire
autant en
Chine. Même sans ces effets politiques
directs, ses vertus auraient été extraordinaires : elle a
provoqué une
énorme amélioration du bonheur
humain dans les sociétés ayant su saisir les chances qu'elle
offre.
Cette transformation produira les effets exactement
inverses de ceux invoqués par les gens qui, à gauche, en
font le procès. Sous son impulsion,
le pouvoir se déplacera irrésistiblement des pays développés
vers le
reste du monde. C'est le désir d'empêcher
à tout prix ce transfert qui sous-tend la vision du monde des
critiques de la mondialisation. Leurs arguments,
de mon point de vue, reposent sur un désir viscéral de
préserver le statu quo et de pérenniser
l'hégémonie de leur idéologie profondément
conservatrice.
Je considère que les positions hostiles
à la mondialisation sont profondément immorales, en ce qu'elles
prétendent refouler les aspirations
du tiers-monde pour préserver les avantages d'un modèle particulier
du
travail en Occident. On nous rétorque
que la mondialisation produit beaucoup plus de perdants que de
gagnants. Cela est tout simplement inexact,
en termes aussi bien relatifs qu'absolus, comme le démontrera
toute étude des statistiques économiques
sur la période d'après-guerre.
L'intégration accélérée
des sociétés est la meilleure
chose qui soit arrivée
du vivant de la génération
d'après-guerre
Les critiques les plus raffinés admettent
que des millions d'emplois ont été créés. Mais,
disent-ils, il ne s'agit
pas de véritables emplois, mais d'une
exploitation éhontée de la main-d'oeuvre. Allez dire cela
aux
travailleurs bien formés de Hongkong,
de Singapour, de Malaisie, de Tha lande, aux ouvriers de
l'électronique d'Acer, aux ouvriers
de l'automobile de Daewoo. Allez dire cela aux travailleurs de la Chine
méridionale qui ont échappé
à la vie misérable et éreintante des campagnes et
qui avancent - effectivement
dans les pires conditions de travail - vers
une authentique prospérité et une authentique autonomie de
vie.
Les aspirations des pauvres du tiers-monde,
leur désir de richesse, de prospérité et de liberté
me remplissent
de joie. Que vont leur dire ceux qui dénigrent
la mondialisation ? Qu'ils n'ont pas le droit de choisir leur
avenir parce que nous, les Européens,
ne sommes pas capables de nous adapter assez vite pour le leur
permettre ? Où est la morale dans cette
affaire ? Il est possible de sortir de la mondialisation, mais le prix
à
payer n'est pas uniquement économique.
Il est aussi politique, car la prétention de la contenir conduit
à une
inévitable extension des pouvoirs de
l'Etat et à la perte de la liberté individuelle. Elle passe
par la répression
des désirs naturels des individus et
par un maquis toujours plus dense de réglementation, de législation,
de
criminalisation de l'activité économique
naturelle et de politisation des décisions quotidiennes. Nous avons
bien connu tout cela dans beaucoup de pays
européens au cours des vingt ou trente dernières années.
Sortir
de la mondialisation se traduirait par une
remise en question fondamentale des droits démocratiques, en
particulier de ce droit précieux entre
tous : celui de vaquer en paix à ses occupations.
La liberté de choisir entre une trentaine
de céréales différentes pour le petit déjeuner
est-elle une liberté qui
compte ? C'est là une question d'opinion.
Ce qui ne l'est pas, en revanche, parce que corroboré par
d'amères expériences, c'est
que l'extension du pouvoir de l'Etat - indispensable pour éliminer
les possibilités
de choix transfrontières offertes par
la mondialisation - est néfaste et profondément antidémocratique.
On dit parfois que le libre-échange
doit être subordonné à des valeurs plus importantes.
Mais y a-t-il valeur
plus importante que celle de tirer des milliards
de gens de la pauvreté, de créer des opportunités
de choix et
de développement personnel et de renforcer
la démocratie partout dans le monde ? L'économie libérale
de
marché est par nature globale. Elle
constitue ce qu'il y a de plus achevé dans l'aventure humaine. Nous
devrions être fiers, individuellement
et collectivement, d'avoir contribué à la construire par
notre travail et par
nos votes.
PETER MARTIN
* Rédacteur en chef de l'édition
internationale, Financial Times
MARTIN WOLF
UN grand événement économique
marque notre époque : la mondialisation. Elle détermine ce
que les
gouvernements peuvent - et devraient - faire.
Mais qu'est-ce exactement que la mondialisation ? Et pourquoi
est-elle si désirable ? Dans son dernier
panorama de l'économie mondiale (1), le Fonds monétaire
international (FMI) la définit comme
« l'interdépendance économique croissante de l'ensemble
des pays
du monde, provoquée par l'augmentation
du volume et de la variété des transactions transfrontières
de biens et de services, ainsi que des flux
internationaux de capitaux, en même temps que par la
diffusion accélérée et
généralisée de la technologie ». Entre 1930
et 1990, le prix moyen facturé pour
chaque mile de transport aérien a baissé
de 0,68 à 0,11 dollar ; celui d'une communication téléphonique
de
trois minutes entre Londres et New York est
passé de 244,65 à 3,32 dollars. Entre 1960 et 1990, le coût
d'une unité de puissance informatique
a décru de plus de 99 %. De l'amélioration des communications
est
née une innovation organisationnelle
: la firme multinationale, superbe mécanisme de transfert de technologies
par-delà les frontières.
La technologie rend la mondialisation possible.
La libéralisation la déclenche. Et la libéralisation
a été au
rendez-vous : entre 1970 et 1997, par exemple,
le nombre de pays ayant aboli les contrôle des changes
affectant les importations de biens et de
services est passé de 35 à 137. A certains égards,
reconnaissons-le,
l'économie mondiale est moins intégrée
qu'elle ne l'était avant la première guerre mondiale. A leur
apogée
d'avant 1914, les sorties de capitaux britanniques
avaient représenté jusqu'à 9 % du produit intérieur
brut
(PIB) du Royaume-Uni, c'est-à-dire,
en proportion de leur PIB respectif, deux fois plus que celles de
l'Allemagne et du Japon dans les années
80. A l'époque, il existait une monnaie unique mondiale : l'or.
Et, au
tout début du siècle, le nombre
de travailleurs franchissant les frontières était plus élevé
qu'il ne l'est
aujourd'hui.
Malgré tout, la mondialisation est allée
plus loin que jamais par le passé. Dès 1970, la part des
exportations
rapportée à l'ensemble de la
production était revenue à son niveau de 1913. Depuis, elle
est montée de 12
% à 17 %. Les marchés financiers
sont hautement intégrés, les technologies sont transférées
à des rythmes
sans précédent et les gouvernements
sont de plus en plus liés par des accords multilatéraux.
Pourquoi tant de gouvernements ont-ils choisi
- ou été contraints - de s'ouvrir à l'économie
mondiale ? La
réponse tient dans les leçons
de l'expérience. Les Etats ont le pouvoir de mettre leurs citoyens
en prison,
mais ils ne peuvent pas obliger des prisonniers
à faire preuve du même esprit d'initiative que des individus
libres.
Les prétendus dommages
que la mondialisation
infligerait à certains
habitants des pays industrialisés
relèvent largement du mythe
Comparez l'Allemagne de l'Est et l'Allemagne
de l'Ouest, la Corée du Nord et la Corée du Sud, la Chine
mao ste et Ta wan. Dans chacun de ces cas,
les premières nommées choisirent - ou furent contraintes
de
choisir - l'isolement, alors que les secondes
optèrent pour l'intégration économique mondiale. Après
une
quarantaine d'années, les revenus réels
par habitant y étaient au moins trois fois plus élevés.
On dispose là de
ce que l'histoire offre de plus proche d'une
série d'expériences économiques contrôlées.
Leurs résultats
expliquent pourquoi la Chine s'est libéralisée,
pourquoi l'Union soviétique s'est effondrée et pourquoi M.
Tony Blair a choisi d'appeler son parti le
« Nouveau Travaillisme ».
Il faut être obtus pour croire que la
libéralisation actuelle est incompréhensible ou déraisonnable.
C'est
pourtant le cas de beaucoup de gens. Leurs
motivations sont de trois ordres : haine des marchés, peur des
étrangers et inquiétude quant
aux salaires, aux emplois et à l'activité économique.
Si les deux premières
attitudes sont pathologiques, la troisième,
au moins, est rationnelle.
Au cours des deux dernières décennies,
les écarts de salaires se sont fortement creusés entre travailleurs
qualifiés et non qualifiés des
économies avancées, ou bien le chômage de ces derniers
y est allé en
augmentant, ou bien les deux phénomènes
se sont combinés. Cela malgré la progression de l'offre de
travailleurs qualifiés. Certains font
porter la responsabilité de cette évolution à la concurrence
croissante des
pays à bas salaires. On peut effectivement
avoir cette impression, mais les faits montrent qu'elle est
largement erronée.
La théorie est simple : les importations
en provenance de pays disposant d'une relative abondance de
travailleurs non qualifiés devraient
faire baisser les prix des produits qui utilisent cette main-d'oeuvre de
manière relativement intense. Cela
conduira à faire évoluer la production des pays avancés
vers les produits
à forte intensité de main-d'oeuvre
qualifiée, accroissant la demande pour cette dernière et
faisant chuter celle
de travailleurs non qualifiés. Il s'ensuivra
soit un écart accru entre les rémunérations des travailleurs
qualifiés
et celles des travailleurs non qualifiés,
soit une poussée du chômage chez ces derniers.
Cette théorie est élégante.
Mais les données disponibles donnent à penser que les prix
relatifs des biens
produits par de la main-d'oeuvre non qualifiée
n'ont pas diminué, sans doute parce que les importations de
pays comme la Chine ont remplacé celles
de pays comme la Corée, plutôt que les productions de pays
développés. De plus, les importations
de marchandises des pays en développement ne représentent
que 3,8
% de la production totale des économies
avancées. Dans un document de travail du FMI, « The Effect
of
Globalisation on Wages in Advanced Economies
», M. Matthew Slaughter, de Dartmouth College, et M.
Philip Swagel, du FMI, concluent que «
l'augmentation du commerce explique seulement entre 10 % et
20 % des modifications intervenues dans la
répartition des salaires et des revenus dans les pays
développés ».
Dans toutes les économies avancées,
la fraction de la population active employée dans l'industrie est
allée en
diminuant : de 30 % à 20 %, entre 1970
et 1994, dans l'Union européenne ; de 28 % à 16 %, entre
1965 et
1994, aux Etats-Unis. Cette diminution va
de pair avec celle, à prix constants, de la part des produits
manufacturés dans le PIB, ce qui donnerait
à penser que la baisse de l'emploi manufacturier dans l'emploi
global est imputable à la stagnation
de la production.
Les apparences sont trompeuses. En fait, à
prix constants, le déclin relatif de l'emploi manufacturier a été
très limité. C'est le rythme
de croissance de la productivité, plus élevé dans
l'industrie que dans les services,
qui a provoqué la baisse des prix relatifs
des biens manufacturés, en même temps que celle de l'emploi
par
unité produite. Ainsi, entre 1971 et
1994, la production industrielle dans les économies avancées
a
progressé à un rythme annuel
de 2,5 %, alors qu'elle augmentait de 3,1 % par salarié. Dans les
services, les
chiffres étaient respectivement de
3,3 % et 1,1 %. La part de l'emploi industriel ne pouvait donc que
régresser, comme c'est depuis longtemps
le cas dans l'agriculture.
Les prétendus dommages infligés
à certains habitants des pays avancés par la mondialisation
relèvent
largement du mythe. N'en relèvent pas,
au contraire, les chances qu'offre l'intégration économique
aux pays
pauvres. Entre 1965 et 1995, par exemple,
les revenus réels par tête des nouveaux pays industrialisés
d'Asie
ont été multipliés par
sept, cependant que quadruplait leur part du commerce mondial. De la même
manière,
on peut dater le début de la période
de développement rapide de la Chine : c'est celui de sa décision
de
libéraliser l'agriculture et de s'ouvrir
à l'économie mondiale. Là où le commerce a
été mis au poste de
commandement, les flux de capitaux ont suivi
: la Chine a accueilli à elle seule davantage d'investissements
en
1996 que la totalité des pays en voie
de développement en 1989.
La mondialisation n'était pas inévitable,
pas plus qu'elle ne reflète simplement la marche en avant de la
technologie. Elle marque la réussite
de la diffusion mondiale d'une libéralisation économique
entamée en
Europe occidentale, il y a un demi-siècle,
avec le plan Marshall. Elle apporte des possibilités sans précédent
à des milliards d'hommes partout dans
le monde.
Inévitablement, elle provoque les clameurs
de ceux qui ont peur des marchés et des étrangers. Il ne
faut pas
les écouter. Il convient, en revanche,
d'examiner de près ce que les gouvernements peuvent - et devraient
-
faire (2) lorsque leur marché est global
et que leur périmètre d'intervention est simplement local.
MARTIN WOLF.
Rédacteur en chef associé et
chroniqueur économique, Financial Times
(1) Fonds monétaire international, Les
Perspectives de l'économie mondiale, Washington, mai 1997.
(2) NDLR : Martin Wolf a donné une
suite à cette communication dans « Far from powerless »,
Financial
Times, 13 mai 1997.
BERNARD CASSEN
Le Monde diplomatique
LIBERTÉ des marchés (« laisser-faire ») et libre-échange (« laisser-passer »), tels sont les deux articles de foi séculaires de l'ultralibéralisme. Et, comme toujours avec les articles de foi, ils prennent le pas sur quelque donnée, considération ou valeur que ce soit. Le Financial Times, qui les revendique sans détours, donne assez fréquemment des exemples de cette subordination.
Ainsi, les risques de « guerre » commerciale entre l'Union européenne et les Etats-Unis - à propos des conditions sanitaires déplorables dans lesquelles, outre-Atlantique, s'effectue l'abattage de volailles ensuite exportées en Europe - débouchent, dans ses colonnes, sur un « dilemme » hautement significatif, celui de « concilier l'authentique intérêt public avec le libre-échange (1) ». Le libre-échange - c'est-à-dire, au mieux, un moyen - est la seule référence stable, et ne se discute pas. C'est à l'intérêt public - une fin - de s'y adapter, en faisant de surcro »t la preuve qu'il est « authentique ». Le moyen devient la fin.
Ce type de renversement des hiérarchies ne gêne aucunement les idéologues du libre-échangisme, qui tiennent le haut du pavé dans les médias, les universités et les grandes organisations économiques et financières internationales. En particulier, depuis la conclusion du cycle de l'Uruguay du GATT en 1993, un véritable lavage de cerveau planétaire vise à accréditer l'idée que la déréglementation des échanges commerciaux et la liberté totale des marchés produiraient inévitablement une élévation universelle du niveau de vie et des sociétés plus justes pour tous. Tels seraient les miraculeux résultats de la mondialisation. Les faits sont tout autres.
En premier lieu, loin de réduire les inégalités, la globalisation des échanges les accro »t, et ce aussi bien entre les nations qu'au sein des nations elles-mêmes. Dans les pays dits riches, et tout particulièrement chez les champions du libre-échange que sont les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la polarisation toujours plus forte des revenus et de la richesse n'est contestée par personne. Même l'OCDE fait mine de s'en inquiéter à l'occasion. Car ce n'est plus un véritable sujet de préoccupation pour les gouvernants, dont certains théorisent même la nécessité des inégalités comme facteur de la croissance.
La Corée du Sud, Taïwan et la
Chine ont bâti leur puissance
industrielle sur l'intervention de
l'Etat et le protectionnisme
Cette polarisation caractérise également les rapports entre les pays eux-mêmes. Comme l'a fort bien montré un récent rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), les pays les plus pauvres s'appauvrissent, et ce aussi bien en termes relatifs qu'absolus. Il n'y a, en effet, aucune corrélation entre les besoins et les investissements. En Afrique, où manquent cruellement les infrastructures de tous ordres, les investissements directs ont chuté de 27 % de 1994 à 1995, et ils représentent tout juste 2,1 milliards de dollars, soit 3 % du total mondial. Il ne faut pas compter sur les marchés financiers internationaux pour financer la construction d'écoles ou de dispensaires... Au nom des politiques d'ajustement structurel de la Banque mondiale et du FMI, qui imposent l'« ouverture » au marché mondial, on sabre dans les dépenses publiques et donc, notamment, dans le nombre des enseignants, ce qui boucle ainsi la boucle. Toutes les statistiques montrent que, depuis le début de la décennie, le pourcentage de pauvres a augmenté en Amérique latine, dans les Cara bes et en Afrique. Qui ira leur chanter les louanges de la mondialisation ? Les salaires et l'emploi, nous dit-on, auraient tout à gagner de la libéralisation généralisée. Ce n'est pas ce que l'expérience quotidienne enseigne, entre autres, aux travailleurs américains : ceux d'entre eux qui n'ont pas de diplôme de fin d'études secondaires ont vu leur salaire horaire moyen chuter d'un tiers en vingt ans : de 11,85 dollars à 8,64 dollars entre 1973 et 1993. Il a fallu que les sociologues inventent pour eux une nouvelle catégorie, celle des working poor, des travailleurs qui s'appauvrissent en travaillant, et dont Mme Margaret Thatcher et M. John Major ont aussi considérablement gonflé les rangs dans leur pays. Dans la France des 5 millions de chômeurs réels, dans une Allemagne où les industriels considèrent que leurs compatriotes sont devenus trop chers pour eux, le bilan n'est guère plus brillant.A ces situations, les ultralibéraux en opposent d'autres, toujours les mêmes : celles des « dragons » d'Asie orientale, avec leur croissance parfois à deux chiffres. Sans même se rendre compte que ces exemples contredisent radicalement leurs théories. Ni la Corée du Sud ni Ta wan - et encore moins la Chine - n'ont bâti leur puissance industrielle et commerciale sur les préceptes d'Adam Smith et de David Ricardo. Aide gouvernementale américaine massive - pour cause de guerre froide - dans les deux premiers cas, protectionnisme absolu pour préserver leurs industries naissantes, commerce administré - dont Pékin ne fait pas mystère - et, d'une manière générale, omniprésence économique de l'Etat, sont les véritables ingrédients de la fameuse et bien réelle « croissance tirée par les exportations » de ces pays.
Ce à quoi il faut ajouter la répression politique et sociale, dont seule Ta wan est désormais libérée dans la région. Effectivement, un régime totalitaire qui interdit les syndicats libres (Chine, Corée du Sud, Singapour, Indonésie, etc.) et met les prisonniers au travail forcé (Chine) peut faire des « miracles » et créer un « climat favorable » aux affaires. Il est tout de même étonnant que des « libéraux » passent ainsi des libertés fondamentales par profits et pertes et, plus grave de leur point de vue, qu'ils ferment les yeux sur les distorsions de concurrence engendrées par l'intervention quotidienne d'Etats policiers, fort souvent corrompus par-dessus le marché. Il est vrai qu'ils n'ont pas tari d'éloges sur le « miracle » chilien de l'époque du général Augusto Pinochet.... Loin de s'indigner de l'introduction de « clauses sociales » dans le commerce international, les libéraux devraient s'en féliciter, toujours au nom des valeurs de la concurrence loyale et de la « transparence » des mécanismes de formation des prix. Que le « ticket d'entrée » d'un bien ou d'un service sur un marché d'exportation donné comprenne le respect d'un minimum de normes de l'Organisation internationale du travail (liberté syndicale, interdiction du travail forcé et de l'exploitation des enfants, etc.) en vigueur dans le pays concerné devrait appara »tre tout à fait naturel.
Ces clauses sociales, qui visent à tirer vers le haut la situation des travailleurs des nouveaux pays industrialisés, alors que leur non-respect tire vers le bas celle des travailleurs des pays développés, ne sont nullement dirigées contre le Sud. Elles y sont, bien au contraire, revendiquées par les organisations non gouvernementales et les syndicats, dont on reconna »tra sans difficulté qu'ils sont porteurs d'une tout autre légitimité, pour défendre leurs propres populations, que les porte-voix des multinationales.
Ce qui vaut pour le social vaut aussi pour l'environnement. Car il est impossible de « verdir » le libre-échange intégral : il encourage irrésistiblement le déplacement des centres de production vers les sites où les normes écologiques sont les moins contraignantes, et qui, généralement, sont aussi ceux où l'on fait le moins de cas des droits des travailleurs. La destruction des milieux naturels, la pollution de l'air, des eaux et des sols ne sauraient être acceptées comme autant d'« avantages comparatifs ». Leur coût, au lieu d'être « externalisé », c'est-à-dire transféré à la communauté planétaire tout entière, doit être pleinement « internalisé » dans les prix. Si ce n'est pas le cas, il doit, lui aussi, être incorporé au « ticket d'entrée » sur les marchés où ces normes sont en vigueur. Comme on le voit, si l'on a l'honnêteté intellectuelle de refuser un « libéralisme » à géométrie variable - ignorant tous les facteurs autres que le droit à la prédation des firmes « globales » -, on peut trouver dans les principes fondateurs de la théorie libérale d'excellents arguments pour justifer des clauses sociales et écologiques... En dernière instance, c'est la démocratie elle-même qui est la principale victime du libre-échangisme et de la globalisation. Leur dynamique conduit en effet à la séparation physique toujours plus grande entre les centres de décision et les personnes affectées par ces décisions, entre producteurs et consommateurs de biens, de services et d'imaginaire. Au stade suprême de l'aliénation. La responsabilité, l'obligation de rendre des comptes sont les pierres de touche de la vie démocratique. Que deviennent-elles lorsque les élus et les gouvernements, à supposer qu'ils aient l'intention d'agir pour le bien-être de tous leurs concitoyens, ont de moins en moins prise sur les vrais décideurs, totalement déterritorialisés, que sont les marchés financiers et les entreprises géantes ? Il ne faut pas chercher plus loin le facteur majeur de déstructuration de sociétés qui méritent d'ailleurs de moins en moins ce nom, puisqu'on les soumet à des logiques antithétiques de l'idée même de bien commun.
Mme Margaret Thatcher aimait à répéter qu'elle ne connaissait que les individus, et qu'elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'était une société. Il est grand temps d'agir pour que ce cri du coeur ne se transforme pas en prédiction créatrice (self-fulfilling prophecy). Et cela passe par une remise en cause radicale des principes et des pratiques de la mondialisation en cours.
BERNARD CASSEN.
JOURNALISTES et intellectuels, que devons-nous faire dans un monde où 358 milliardaires détiennent davantage de richesse que près de la moitié de la population de la planète ? Où le Mozambique, bien qu'un quart des enfants y meurent de maladies infectieuses avant l'âge de cinq ans, consacre deux fois plus d'argent au remboursement de sa dette qu'aux dépenses de santé et d'éducation ? Où, d'après l'administrateur du programme de développement des Nations unies, « si la tendance actuelle se poursuit, les disparités économiques entre pays industrialisés et pays en voie de développement passeront du stade de l'inéquitable à celui de l'inhumain » ? Où, au sein même des pays démocratiques, l'argent domine le système politique jusqu'à ce que tous deux en viennent à se confondre, où ceux qui signent les chèques font les lois, où les citoyens sont souvent dégoûtés de voter afin de laisser la place aux seuls investisseurs ?Mais, journalistes et intellectuels, comment pouvons-nous dénoncer cette situation et proposer des solutions quand ces milliardaires, les « Bill » Gates, les Rupert Murdoch, les Jean-Luc Lagardère, les « Ted » Turner, les Conrad Black de la planète, possèdent les journaux et les maisons d'édition pour qui nous écrivons, les radios sur lesquelles nous nous exprimons, les cha »nes de télévision où nous apparaissons ? Quand l'information et la culture disséminées dans les nations en voie de développement proviennent surtout des pays industriels, et que si peu de l'information et de la culture que reçoivent les pays industriels vient des nations en voie de développement ? Quand ceux qui signent les chèques, et écrivent les lois, et investissent, et restructurent, et licencient sont aussi nos employeurs, nos annonceurs, nos distributeurs, nos interlocuteurs et nos « décideurs » ?
En d'autres termes, dans ce monde globalisé et totalitaire, dans l'actuel univers globalitaire, pouvons-nous encore, journalistes et intellectuels, jouer un rôle de contre-pouvoir, de voix des sans-voix ? Réconforter ceux qui vivent dans l'affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort ? Faire tout cela et davantage quand certains de nous - souvent les plus puissants et les plus présents à l'antenne - appartiennent déjà tout autant à la classe dirigeante que l'élite du monde des affaires elle-même ?
Questions nécessaires, réponse inévitable : il nous est de plus en plus difficile de faire ce que nous devons. Consciemment ou non, nous sommes souvent les appariteurs de l'ordre et les ventriloques de l'injustice. Et c'est aussi là un des résultats de la mondialisation. Bien sûr, elle n'est pas inévitable : d'autres que nous ont, dans l'histoire, renversé l'irréversible. Mais les médias de masse, instrument des pouvoirs en place, veulent à tout prix convaincre du caractère « incontournable » de la grande transformation capitaliste de cette fin de siècle. Et persuader qu'au demeurant elle serait souhaitable. Or ce ne sont pas les journalistes et les intellectuels qui négligeront l'impact d'une idéologie disséminée au rythme d'une journée ininterrompue dans un monde sans sommeil et sans frontière.
Il y a deux ans et demi, Le Monde diplomatique a désigné cette propagande sous le terme de « pensée unique ». L'expression a « pris » si vite qu'en quelques semaines à peine le candidat Jacques Chirac en faisait l'un des instruments de redémarrage d'une campagne présidentielle languissante. Et, trois mois plus tard, il devenait président de la République. Inutile de le préciser, le sens de l'expression s'est un peu perdu à mesure que sa popularité s'étendait...
Qu'est donc - ou plutôt qu'était donc - la pensée unique ? Elle est la traduction idéologique des intérêts du capital mondial, la mise en musique des priorités des marchés financiers. Elle propage dans les principaux organes de presse les politiques néolibérales recommandées par les grandes organisations économiques internationales qui usent et abusent du crédit, des données et de l'autorité qu'on leur concède encore :l'OCDE, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l'Organisation mondiale du commerce.
Facile à détecter, reprise docilement par les grands « partis de gouvernement », clonée en cent langues par le phénomène de la mondialisation, cette nouvelle orthodoxie cherche à soumettre tous les gouvernements de la planète à « la seule politique possible » :celle qui a le consentement des riches.
Quand les médias et les gouvernements
se métamorphosent en brigade
d'acclamation des marchés financiers,
l'orthodoxie libérale
devient presque totalitaire.
Un essayiste français a expliqué : « Le totalitarisme des marchés financiers ne me réjouit pas. Mais je sais qu'il existe et je voudrais que toutes les élites le sachent. Je ne sais pas si les marchés pensent juste mais je sais qu'on ne peut pas penser contre les marchés. Je suis comme un paysan qui n'aime pas la grêle mais qui vit avec. Les 100 000 analphabètes qui font les marchés, si vous ne respectez pas un certain nombre de canons aussi rigoureux que les canons de l'Eglise, peuvent mettre en l'air l'économie d'un pays. Les experts sont au moins les propagandistes de cette réalité. » Quand M. Alain Minc, auteur de cette analyse, parlait des « experts », il devait aussi penser aux journalistes et aux essayistes. Et il est servi... Mais, si on accepte son échantillon chimiquement pur de météorologie marchande, sa légitimation onctueuse d'une nouvelle dictature, la politique ne sera plus bientôt que le théâtre d'un pseudo débat entre des partis qui exagèrent la portée des petites différences qui les distinguent afin de mieux dissimuler l'importance de la somme énorme de soumissions et d'interdits qui les rassemble. Et la désaffection électorale répondra logiquement à ce non-débat.Elle le fait déjà. Aux Etats-Unis, où des intérêts étrangers ont largement financé les désormais célèbres « goûters » de la Maison Blanche - rendant un peu plus poreuse la frontière entre politique intérieure et commerce mondial - seuls 48,8 % des électeurs potentiels ont été voter en novembre 1996, le taux le plus bas depuis 1924. A ce niveau-là, l'indifférence populaire acquiert presque la puissance d'un acte de désobéissance civique.
Un autre exemple, moins connu, illustre un type d'écriture automatique courant chez les praticiens de ce que Le Monde diplomatique a appelé le « journalisme de marché ». En décembre dernier, des paysans grecs barrent les routes pour protester contre les mesures d'austérité prises par leur gouvernement. L'un d'eux explique : « Le seul droit que nous avons est celui de voter, et il ne nous mène nulle part. » Un scrutin avait eu lieu, donnant le pouvoir à un Parti socialiste proche des milieux d'affaires. Beno »tement, le Washington Post avait alors commenté : « Ce fut la première élection vraiment moderne de l'histoire du pays où est né la démocratie. (...) Pour l'essentiel, les deux partis s'accordent sur l'ensemble des questions importantes. »
Les journalistes et intellectuels peuvent-ils accepter l'idée qu'une démocratie « vraiment moderne » est celle où les grandes forces électorales ne s'opposent plus sur rien puisque seuls « 100 000 analphabètes » décident de tout? Et si nous l'admettons, au nom de quoi avons-nous encore le front de vitupérer l'« extrémisme » et le « populisme », qui expriment une légitime colère devant les connivences d'un débat politique factice sur fond de sociéte polarisée ? Plutôt que de se gausser du « politiquement correct » qui caractériserait une partie de la gauche américaine, peut-être faut-il prendre garde à l'« économiquement correct » qui nous englue chaque fois que nous nous transformons en brigade d'acclamation des marchés financiers.
Un cliché hante le monde : « Dans trois ans, l'an 2000. » La définition de la modernité et de son contraire sont en effet le théâtre d'une guerre idéologique quotidienne. Et le journalisme de marché associe automatiquement la « modernité » au libre-échange (« ouverture »), à la monnaie unique (« puissance »), aux déréglementations (« assouplissements »), aux privatisations (« concurrence »), à la communication (de ceux qui ne sont pas hors-réseau), à l'« Europe » (du libre-échange, de la monnaie unique, des déréglementations, des privatisations et de la communication).
Inversement l'« archa sme » serait toujours incarné par l'Etat « providence », l'Etat tout court (sauf s'il se replie sur ses fonctions « régaliennes » de bras armé de la sécurité et de la propriété), les syndicats (qui ne représenteraient plus que des « intérêts catégoriels »), la nation (fourrier du « nationalisme » ) et le peuple (toujours ivre de « populisme »).
Réfléchir en journaliste et en intellectuel, oublier les réflexes et la posture du scribe, c'est parfois conclure que cette modernité est destructrice et cet archa sme-là nécessaire. C'est s'opposer à un type de mondialisation et en imaginer un autre. C'est, surtout, combattre la croyance que nous vivons le seul destin permis.
Nos deux publications devraient être alliées dans cette entreprise de démystification. Comment ne pas partager la pénétrante analyse de Martin Wolf, exprimée il y a deux ans dans un éditorial du Financial Times, sous le titre, « Le mythe de l'économie globale ». « L'intégration économique mondiale, écrivait Martin Wolf, n'est pas du tout irrésistible. Les Etats ont choisi de baisser leurs barrières commerciales et d'éliminer le contrôle des changes. Ils pourraient s'ils le voulaient mettre un terme à ces politiques ». Ils le doivent. Aidons-les.
Mais ce n'est pas l'avis de Martin Wolf tel qu'il s'exprime dans ces colonnes. Le discours des apôtres de la mondialisation et des marchés frappe désormais par son extrémisme, par sa tendance à oublier la valeur du doute, par l'analogie qu'immanquablement il suggère avec la doxa stalinienne des années 50.
A lire les textes proposés par les apôtres de la mondialisation, qui conserve encore le droit de douter que les marchés représentent un modèle parfaitement adapté au bonheur de l'humanité ? Et que la mondialisation charrie avec elle l'accomplissement universel de ce bonheur ? Parfois, hélas, les choses ne se passent pas tout à fait aussi bien que le promettaient les prêtres du capitalisme total. Alors on nous explique : « Il faut encore un peu de temps » ; « Plus que quelques marches à gravir » ; « Le changement est toujours douloureux » ; « Ce que vous avez vu n'était pas assez pur » ; « Si seulement le peuple avait été plus entreprenant, plus souple, les résultats eussent été resplendissants ».
Des inégalités sociales ? Nions leur existence ou célébrons leur « efficience ». Mieux encore, prétendons qu'elles sont le produit d'un trop-plein d'Etat et d'un trop-peu de marchés. C'est parce qu'il n'y a pas encore de chèques (« vouchers ») permettant de « choisir » son école ou son hôpital. Pas assez de zones franches dans les ghettos. Pas assez d'exonérations fiscales pour les « entrepreneurs ». Pas assez de fonds de pension. Et pas assez de concurrence au coeur même de la fonction publique.
Un peu comme les staliniens avec le communisme, chaque fois que certains trébuchent ou tombent sur la route d'une société de marché à la fois pure, radieuse et florissante, les faux pas sont imputés à des mauvais randonneurs, jamais à la folle direction de la marche.
Et, un peu comme le faisaient les staliniens, les apôtres de la mondialisation créditent leurs critiques d'une somme d'irrationnalité justiciable d'un programme de rééducation.
Et si, au contraire, le marché était un modèle qui ne marche pas bien pour la plupart des habitants de la planète ? Et si, au contraire, les marchés, qui peuvent être une formidable machine à créer des richesses, ne savaient pas construire une société humaine, juste et décente ? Quel prix nous faudra-t-il payer avant de l'apprendre et d'en tirer quelques leçons ? Combien de gens abandonnés à la pauvreté ? Combien tenus à l'écart de ce que M. Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine, a appellé l'« exubérance irrationnelle des marchés » ? Combien de refoulés par les vigiles hors des « communautés » privées des riches ? Combien d'Américains derrière les barreaux d'une cellule ? Combien de destructions souterraines et combien d'émeutes ? Et combien de citoyens convaincus que la démocratie n'est plus faite pour eux ?
Si la fin des régimes policiers d'Europe de l'Est et l'effondrement des certitudes concernant la nature humaine qui leur étaient associées nous ont appris quelque chose, ce ne devrait pas être le besoin d'un autre totalitarisme, d'une autre tyrannie - celle des financiers. Mais plutôt la valeur du doute et l'urgence de la dissidence.
SERGE HALIMI.
S'OPPOSER à une mondialisation dominée par les logiques de guerre et de conquête propres à l'économie de marché capitaliste, libéralisée, déréglementée, privatisée et à haute intensité de technocratie et de compétitivité, ce n'est pas, bien au contraire, s'opposer à d'autres formes coopératives de gouvernement et de mondialisation. D'autant que cette exigence est portée par des centaines de milliers d'organisations qui, aux quatre coins de la planète, s'efforcent de mettre en place de nouveaux principes et de nouvelles formes coopératives de gouvernement mondial.
Ces organisations sont actives dans tous les domaines de la sécurité de l'humanité : militaire (contre la prolifération des armes nucléaires et pour le désarmement général) ; environnementale (pour le développement durable conformément aux recommandations de la conférence de Rio de 1992) ; alimentaire, pour mettre fin au scandale d'une malnutrition qui frappe 800 millions d'individus. Elles sont également très présentes dans le dialogue entre les cultures et les civilisations, dans le développement d'une recherche scientifique et technologique orientée vers des fins humaines et sociales, etc. Le plus grave obstacle qu'elles rencontrent est précisément la mondialisation actuelle, fondée sur la primauté des intérêts et de la liberté d'action sans frontières de l'entreprise privée, et sur la souveraineté d'un marché prétendument auto-régulateur.
Individus, groupes sociaux,
villes et régions, voire pays entiers,
sont abandonnés
par la grande machine
du capitalisme de marché
Loin d'optimiser l'allocation des ressources matérielles et immatérielles de la planète - sans parler des richesses humaines - la globalisation engendre de profonds dysfonctionnements et des gaspillages éhontés. La satisfaction des besoins de la société ne figure pas, il est vrai, au nombre de ses objectifs. C'est pourquoi l'efficacité que certains lui prêtent n'est qu'une prétention absurde.Depuis la fin de la convertibilité en or du dollar, décidée par le président américain Richard Nixon en 1971, et de la libéralisation généralisée des mouvements de capitaux - aux Etats-Unis en 1974, dans l'ensemble de la Communauté européenne à partir de 1990 -, le monde vit dans une totale instabilité monétaire. Une économie financière purement spéculative s'est développée, de plus en plus dissociée - quand elle n'en est pas ennemie - de l'économie réelle et d'une véritable culture industrielle. L'objectif de la rentabilité à court terme provoque, ici, des crises de surproduction (industrie automobile, électronique, informatique, acier), là des pénuries (logement, éducation, alimentation) et, dans maints autres secteurs, des chutes de productivité (céréales de base, systèmes informatiques, etc.)
La mondialisation entraîne les économies vers des structures de production de l'éphémère, du volatile - par la réduction massive et généralisée de la durée de vie des produits et des services - et du précaire (travail intérimaire, flexible, à temps partiel subi). Au lieu de revaloriser en permanence les ressources disponibles, elle les rend le plus vite possible obsolètes, inutiles, non recyclables. Le travail humain et les rapports sociaux en font les frais.
Sous prétexte de mettre en valeur « la bonne ressource, venue du bon endroit, pour le bon produit, sur le bon marché et au bon moment pour le bon consommateur », la mondialisation des structures de production permet aux grands réseaux de firmes multinationales d'exploiter, à l'échelle planétaire, les petites et moyennes entreprises de manière intensive et au moindre coût. Ces PME, confinées dans un rôle de sous-traitants de plus en plus fragilisés, sont tenues pour de simples centres de profit au service des grandes corporations. La situation devient encore plus intenable pour les PME elles-mêmes sous-traitantes des gros sous-traitants. Le sentiment d'insécurité et d'exploitation n'est plus l'apanage des ouvriers, paysans et travailleurs indépendants. Il touche désormais de manière concrète le milieu des petits entrepreneurs.
Reengineering, production flexible, externalisation, dégraissage (downsizing) : toutes ces nouvelles techniques du management contribuent au développement de la grande machine mondiale du capitalisme de marché, dont l'unique objectif est l'extirpation du maximum de profit, et au moindre prix, de la richesse du monde. Ressources, individus, groupes sociaux, villes et régions, voire pays entiers, sont abandonnés ou exclus : ils n'ont pas été jugés suffisamment rentables par - pour - la machine mondiale. D'où la folle concurrence à laquelle ils se livrent pour être « compétitifs », c'est-à-dire pour simplement rester vivants.
Allons-nous laisser à cette machine infernale le pouvoir d'être le seul arbitre de l'histoire économique, technologique, politique et sociale du prochain siècle ?
* Professeur à l'Université catholique de Louvain,
président des Amis du Monde diplomatique