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La "fracture numérique", un voile sur les autres fractures ?
Bill Gates a deux visages lorsqu'il aborde le thème de la "fracture numérique ". D'une part il est l'entrepreneur, fondateur et président de Microsoft, le numéro un mondial des logiciels, qui estime avec les leaders de la "nouvelle économie", lors du sommet économique Asie-Pacifique du Forum économique mondial (World Economic Forum) tenu à Melbourne le 12 septembre 2000, que le progrès technologique contribuera plus que tout à réduire le "digital divide". D'autre part, il est celui qui chargé de clore le colloque "Creating digital dividends" de Seattle remarque que la plus grande partie du monde n'a pas de voitures et qu'on ne parle pourtant pas de "fracture automobile" et demande si " les gens ont la moindre idée de ce que ça représente de vivre avec moins d’un dollar par jour ? " Il se fait alors le porte-voix de ceux qui soulignent que parler de fracture numérique, c'est soit parler des anciennes fractures déjà existantes entre le Nord et le Sud, mais aussi au sein des pays industrialisés entre riches et pauvres, hommes et femmes ou blancs et noirs; soit parler de fractures secondaires.
Philippe Quéau fait partie des premiers. Pour lui, "le fond même de la 'fracture numérique' est simplement la bonne vieille fracture économique et sociale […] un mot qui ne touche pas le fond du problème: le sous développement." FLORENT LATRIVE, journaliste à Libération cite un proche du gouvernement qui affirme "L'Internet, on s'en fout. La fracture numérique n'est qu'un épiphénomène d'un mouvement plus général. Les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. Il est là le débat de société.". Il confirme ainsi l'hypothèse de certains selon laquelle "le "fossé numérique", […] serait devenu un hochet politique bien pratique pour masquer une tendance de fond sur laquelle les gouvernements ont peu de prise: l'accroissement des inégalités de revenus, à la fois entre nations riches et pauvres et, à l'intérieur même des pays, entre privilégiés et laissés-pour-compte ."
D'autres comme l'association Vecam reconnaissent la spécificité de la fracture numérique mais sont néanmoins laissés perplexes par les discours des gouvernements sur le " digital divide " alors que "les autres " fossés " sociaux et économiques - dette, alimentation, sida etc. - demeurent inchangés et qu'aucune mesure réelle n'est sérieusement prise pour les réduire, malgré une multiplication de déclarations tonitruantes." Aujourd'hui le G8 oublie la dette et se consacre à la fracture numérique. Ainsi en juin 99, à Cologne, le G7 s'engagea à annuler rapidement jusqu'à 90% des dettes de 41 pays pauvres très endettés (PPTE) en donnant la priorité à la lutte contre la pauvreté. Sur les 100 milliards de dollars annoncés pour être consacrés à la réduction de cette dette, à peine 2,5 milliards de dollars ont été effectivement réunis. Cela représente environ 0,12% de la dette totale du Tiers Monde (2.070 milliards de dollars sans tenir compte de l'ex bloc de l'Est). De la même manière, Supatra Koirala qui travaille dans une infirmerie privée au Katmandou est citéé par la BBC : "Nos priorités sont l'hygiène, l'assainissement et l'eau potable […] comment le fait d'avoir accès à Internet pourrait changer cela?"
Yves Courrier rappelle ainsi que le passage à la société de l’information ne se fait que sur la base de l’infrastructure très sophistiquée, à la fois matérielle et humaine, dont bénéficient les pays développés à la suite de la révolution industrielle. La conclusion s'impose alors: " Pour de nombreux pays en développement, où manquent des composantes essentielles de cette infrastructure, les technologies ne peuvent avoir des effets semblables. Le discours trop souvent répété selon lequel les technologies de l’information vont permettre aux pays en développement de ‘sauter’ (leapfrog) les étapes du développement et les amener dans la société de l’information est une imposture. "
Dans les deux cas, nous sommes encore une fois amené à nous méfier de l'utilisation du terme fracture numérique. Soit il n'est pas plus enrichissant que celui de fracture sociale et dans ce cas on peut parler d'effet de mode, soit on se focalise dessus aux dépens d'autres problèmes plus importants. . La majorité de l’humanité par contre ne bénéficie aucunement, ni en termes de santé, ni en terme d’éducation, ni en termes de niveau de vie, ni en termes d’emplois ou de protection sociale, des formidables progrès qu’ont connus les pays développés, qu’ils soient de l’occident ou d’ailleurs.
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