Yasmina
Khadra né en 1955
rappelle sa jeunesse dans l’Oranais, où lorsqu’il aura 9 ans son
père, un officier de l’ALN, décide que Yasmina sera militaire,
qu’il doit faire don d’un de ses enfants à la Révolution.
Il le place donc dans une académie militaire, une école de
cadets. L’état algérien après la guerre avait créé
ces écoles pour y éduquer les orphelins de guerre qui autrement
auraient étés tout à fait livrés à eux-mêmes.
Il y grandira, éloigné d’une vie publique et familiale
normale. Khadra rappellera aussi qu’il était turbulent, parfois
intenable, mais que très tôt il se mettra à écrire.
Une de ses sources est
la région d’où il est originaire et où les habitants
aiment s’exprimer en sentences recherchées, avec des formules et
avec un sens du vrai et de la rhétorique. « Ils citaient un
vers, un adage… pour essayer de me raisonner et j’en ai gardé un
grand sens de la poésie qui ne me quittera plus. J’ai commencé
à écrire à 11 ans, essayant de restituer tout ce qui
était en moi, dont une partie de romans et contes français,
lus comme une ouverture sur le monde extérieur. A 17 ans je publiais
mon premier roman. »
« Mais, je n’ai jamais défavorisé ma carrière
militaire au profit de ma vocation d’écrivain »
« Vu ma position et l’ambiance de l’époque, dans mes
premiers écrits, je m’auto-censurais dans le choix des sujets,
mais jamais dans leur développement. Je ne m’attaquais jamais aux
tabous, à la hiérarchie, au gouvernement. Je voulais écrire
à tout prix et m’initier à la littérature
En 1988 j’ai obtenu un petit prix, mais ma hiérarchie n’était
pas trop au courant. Quand on est encensé en France, pour eux on
se situe automatiquement dans l’hérésie ou la félonie…
GDS : « Vous étiez un traître !
»
YK : « Pas vraiment un traître… C’est un signe d’intelligence
d’écrire, et l’intelligence à l’armée, ce n’est pas
bien accepté. Donc ils ont voulu me soumettre à un comité
de censure militaire. Ca c’était pas possible… C’est comme ça
que j’ai envisagé d’écrire sous un pseudo et un pseudo féminin
pour brouiller les pistes. J’ai pris deux des prénoms de ma femme,
deux prénoms traditionnels… Elle m’a d’ailleurs alors dit cette
très belle phrase : Tu m’as donné ton nom pour la vie, je
te donne mes prénoms pour la postérité !...
« C’est bien aussi de rappeler aux arabes, aux machos, que la
femme c’est ce que la nature nous a offert de mieux. Leur rappeler que
leur courage, leur résistance, leur éducation viennent de
la femme. »
GDS : Pourquoi le polar ?
YK : « Je suis tenté de dire par didactisme… Après
l’avènement de l’Intégrisme en Algérie, on a vu le
contenu des librairies fondre comme neige au soleil, jusqu’à
ce qu’il n’y ait plus que des livres algériens, alors qu’auparavant,
tout ce qui se publiait en France était directement disponible.
Cette littérature algérienne ne faisait appel qu’à
deux courants : le nationalisme cocardier et chauviniste ou l’ouvrage
d’érudit, l’exercice de style. J’ai donc voulu écrire un
livre « ordinaire » qui pourrait intéresser n’importe
qui… C’est ce qui m’a fait créer le commissaire Llob.. Je n’avais
alors aucune ambition, sauf peut-être de divertir le lecteur et à
aucun moment je n’aurais pu prévoir que ces romans seraient vendus
plus tard dans 12 pays… même aux Etats-Unis, pays du roman noir, et
d’y être encensé par la critique du New York Times.
Je voulais réconcilier le public algérien avec sa littérature.
Mes premiers romans étaient Le dingue au bistouri ,
suivi directement par La foire des enfoirés ,
mais je me suis vite rendu compte qu’ils étaient mauvais, surtout
le second » qui était exécrable… Cela m’a réveillé
et j’ai compris que l’enthousiasme peut être le pire ennemi de la
littérature… Cela m’a permis de ne plus tomber dans la facilité
par la suite.
En 89, sous mon pseudonyme, j’écrirai un livre prémonitoire
Les Califes de l’Apocalypse, qui raconte exactement
ce qui allait se passer dans mon pays. Les éditeurs parisiens l’ont
immédiatement rejeté, car pour eux il était impossible
que l’Algérie tombe dans un tel chaos.
En novembre 94, j'ai été en reconnaissance, en voiture banalisée et avec
mon chauffeur, dans une région montagneuse sachant que les intégristes
investissaient la région, pour essayer de voir ce qu’il s’y passait.
Dans un petit village il y avait un rassemblement et des festivités
dans le petit cimetière ; on s’y est arrêtés et on
a attendu que les gens se dispersent pour continuer la mission.
Malheureusement, quand je suis revenu, j’ai vu une des choses les
plus abominables qu’il m’ait été donné de voir, un
attentat terroriste. Une trentaine de scouts, filles et garçons,
dans leurs uniformes, qui avaient été si fiers de pouvoir
participer à la festivité nationale, étalés
là, tous morts, massacrés. L’horreur…
Trente jours plus tard, après ce qui a été le
choc de ma vie, je me réveille avec mon manuscrit dans les mains…
Je n’ai aucun souvenir de comment je l’ai écrit ! - ndlr: il s'agit de "Magog" première version de "Morituri".
Plus tard, vu le succès de la trilogie avec Llob en France,
beaucoup d’écrivains algériens diront : "ce n’est
que du policier… c’est pas sérieux."
C’est pour ça que je suis revenu vers la blanche, avec
A quoi rêvent les loups pour expliquer exactement
ce qu’est un Intégriste aux occidentaux. L’histoire d’un jeune
arabe, moderne qui vit dans son temps, mais dont les rêves sont
brisés, irréalisables à cause de son environnement.
C’est à partir de sa révolte qu’il deviendra Intégriste
»
GDS : Lob, ça veut dire quoi ?
YK : Dans l’édition du premier roman
de Llob en France, il y a eu un glossaire qui l’accompagnait et qui était
d’une imprécision totale. La dame qui l’avait établi voulant
montrer qu’elle connaissait l’arabe. Mais c’était souvent faux, comme
son interprétation du mot Dine qui est tout à fait fantaisiste.
Llob veut simplement dire « jeune lion », pour cette dame
ça voulait dire : le noyau dur. C’était aller trop loin…
Khadra rappellera également qu’en octobre 2001, invité
à la foire de Francfort, en Allemagne, un mois après le 11
septembre américain, les Intégristes lancèrent officiellement
des menaces de mort à son encontre, promettant de l’assassiner,lui
et tous ceux qu’il rencontrerait.
Il avait dû quitter immédiatement l’Allemagne, à
la demande des autorités.
Mais, comme il le souligne : « les Islamistes ne me font pas
peur… »
Il vit en France depuis janvier 2001, car la paperasserie et les tracas
administratifs institutionnalisés ne lui permettent pas de se rendre
à l’étranger dans un délai court, d’où difficultés
d’assister à des colloques, de visiter les éditeurs etc.
Terminant son contrat avec l’armée, il a choisi la littérature
et s’est installé en France pour accompagner le plus loin possibles
ses propres livres.
Comme il le rappelle, il est un expatrié, un émigré,
mais pas un exilé. Il peut rentrer en Algérie quand il le
veut et ne voit pas pourquoi on l’en empêcherait.
Khadra parlera aussi de l’évolution de la femme en Algérie,
des pressions qu’elle subit par la montée de l’Intégrisme.
Il soulignera aussi l’éveil de l’Algérien moyen
qui en est venu à se demander si il n’a pas été manipulé
depuis longtemps, son plus grand ennemi étant sa naïveté,
lui qui a toujours cru ce que lui disait le pouvoir et qui a suivi le renoncement
prêché depuis si longtemps. Le renoncement d’un peuple est
toujours une erreur fatale.
L’incident
Yasmina Khadra rappellera aussi qu’il est redevable au français,
langue grâce à laquelle il a tout appris en littérature,
mais qui pour lui reste une langue d’emprunt.
L’intervieweur, Gérard de Sélys voulant « asticoter
» Khadra sur la préciosité apparente de certaines
phrases des ses romans littéraires, où d’après lui
on trouve des termes parfois peu précis, fait déraper
l’interview et il fera encore plusieurs autres remarques frôlant
la cuistrerie sur les écrits de l’auteur, ce sur un ton hautain
qui pouvait facielemnt se confondre avec le mépris.
D’autant plus inexcusable que de Sélys est un professionnel
de la radio et que Khadra était d’une patience totale et ne refusait
aucune question ! Inexcusable.
Excédé, mais courtois, Khadra terminera l’entrevue
qui avait été plus qu’intéressante jusqu’alors.
On ne peut que regretter cette fausse note déplorable du meneur
de jeu, attitude peu à l’image de la tolérance habituelle
rencontrée dans le monde des vrais amateurs de polar.
(J'ai
rencontré Yasmina Khadra dans le cadre de ce festival et il a bien
voulu répondre à mes questions >>> voir le texte de l' interview - EB)
Frank Pavloff
Ecrivain au tempérament de poète,
fort asorbé par son engagement social, Frank Pavloff a été
habilement interrogé par Jean-Pol Heck, animateur de cette interview.
De cet échange passionnant, nous avons retenu quelques moments
forts ou éclairants.
Jean-Pol Hecq rappelle l’impact
qu’a eu Frank Pavloff avec sa courte nouvelle Matin brun
qu’il avait écrite en réaction à la résurgence
des mouvements et partis fascistes en France, et qui, publiée sous
forme de plaquette par un petit éditeur indépendant, s’était
finalement vendu à un million d’exemplaires (Pavloff avait d’ailleurs
renoncé à percevoir des droits d’auteurs afin que le prix
de la plaquette restât minimale : 1 Euro; le tirage phénoménal
pour répondre à la demande fut une très grosse surprise
et un gros problème pour l’éditeur – ndlr).
Frank Pavloff souligne qu’il a fait œuvre de fiction et que ce n’est
pas un essai, un pamphlet politique. Souvent la fiction touche un plus
grand public, d’où son importance.
Il rappelle qu’il appartient, vu son âge, à la génération
des utopies et que mêmes si celles-ci sont souvent reléguées,
il faut se demander, à son niveau et à avec ses moyens, comment
on peut intervenir et influencer.
Ecrivain engagé ? Aujourd’hui cela n’a plus la même signification
que ce qu’on entendait par ces termes il y a une trentaine d’années
et plus.
Le polar pourrait être un genre où se réfugie
encore l’engagement et où on veut crier sa colère contre
plusieurs formes d’oppreseion rampantes ?
« Le polar est aussi une manière d’être pour les
gens. Dans ces réunions polars je rencontre la diversité,
la simplicité et la convivialité. L’écrivain de polars,
avec ses livres sait aller à la rencontre des gens ; dans les réunions
consacrées à la blanche, je ne rencontre pas toujours ça…
»
On peut écrire ce que l’on vit ou être un écrivain
de polars un peu pépère qui ne fait qu’ imaginer les situations
noires.
Professionnellement, vos activités sont dans le
"non-marchand " - Frank Pavloff s’occupe d’enfants et de jeunes, aussi
de leurs comparutions devant des tribunaux. Acceptez-vous ce cousinage
entre votre vie professionnelle et celle de l’écrivain ?
« Mes livres reflètent mes émotions, mes colères,
mes désirs… ce n’est pas que de la dénonciation (de problèmes-
ndlr), c’est aussi raconter des histoires, faire vivre
mes personnages et de les faire dialoguer, plutôt que d’écrire
des discours. Mais je ne décris pas ce que j’ai vécu».
Hecq présentera ensuite le livre de Pavloff consacré
aux malades mentaux du Togo, avec ses textes et les photos d’un photographe
qui refuse le spectaculaire. Le tout fait en collaboration avec
" Handicap International ". «Des gens sans avenir ni passé,
j’ai essayé de leur donner au moins un passé ».
Son prochain livre tournera autour du pont de Mostar, reconstruit récemment,
symbole entre les chrétiens et les musulmans, sans citer le nom
de Mostar…
Pavloff parlera également de son expérience de contact
direct avec les jeunes, dans les lycées et ailleurs, expliquant
qu’il cherche à ne pas les éloigner par un discours qu’ils
ne comprennent pas ou qui ne les intéresse pas. Il faut provoquer
l’intérêt et la réflexion.
Frank Pavloff est également directeur d’une collection pour
la jeunesse, "Le Furet", chez Albin-Michel, espèce d’équivalent
du Poulpe pour les adolescents, et il fut directeur de la collection "Souris
noire" chez Syros. S’il est difficile de garder les mêmes ambiances
et certains sujets du roman noir quand on s’adresse aux jeunes et aux adolescents,
voire aux enfants, il est nécessaire de leur faire comprendre que
les zones d’ombre peuvent être intéressantes à visiter...
« lorsqu’on les prend par la main pour les guider dans cette ombre.
Et, la tapette à souris n’élimine pas la souris, le gruyère
à la bouche, à la fin du roman. J’ai envie de donner de l’espoir,
les jeunes ont besoin d’espoir.
Avec les adultes, c’est tout différent et on peut se permettre
de dépecer la maman si on en a envie ! Le polar pour la jeunesse
aide l’enfant à grandir et à leur donner une vision de la
société. C’est un peu comme l’initiation dans la forêt,
les rites de passage des jeunes en Afrique, quand ils en reviennent les
jeunes sont changés»
Il rappellera que les responsabilités sociales sont faciles
à mettre en œuvre dans un roman pour les jeunes et qu’il utilise
presque toujours des auteurs confirmés ayant écrit pour les
adultes et la jeunesse, pour éviter de transformer le roman pour
jeunes en exercice de pédagogie.
« Il faut une intrigue et une bonne densité d’écriture,
cela doit être rapide, on ne doit pas trop s’attarder sur des descriptions
inutiles, et ça les écrivains de romans policiers savent
bien faire »
En exergue, prononcée durant les intéressantes discussions
avec le public présent, cette phrase de Pavloff
« Je vois ce drapeau européen rongé par les mites
brunes… »
Phrase avec laquelle nous ne pouvons qu’être d’accord. Sans oublier
la nouvelle extrême-droite, celle qui n’a pas de nom qui fait peur,
celle qui avance masquée, déguisée, et qui est prête
à faire alliance avec " les plus forts ", le moment venu, pour
servir ses intérêts directs de pouvoir et d’argent.
EB - janvier 2005
Pour lire le solo de
Nadine Monfils
ainsi que les débats par le panel d'auteurs
et le compte-rendu des Prix
des concours de nouvelles policières
[page 2 ]>>>>>> cliquez ici
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Yasmina Khadra
répondant
aux questions
(photo : E.Borgers)
Yasmina Khadra
interviewé par Gérard de Sélys
(à g.)
(photo: E.Borgers)
Frank
Pavloff
face au public
Frank
Pavloff
interviewé par Jean-Pol Hecq (à g.)
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