Jungle rouge
(Red Jungle - 2004)
Kent Harrington
Thriller - Éditions du Rocher - 2009
Si la jungle du Guatemala est au coeur de ce roman qui, par
bien des aspects, est dans la tradition du roman d’aventures, l’autre pôle est
sans conteste la personnalité atrophiée et ambiguë du personnage central Russell
Cruz Price, Américain par le père et Guatémaltèque par la mère, ayant évolué
toute sa jeunesse dans un monde sauvage, protégé par l’argent et le statut
social de sa famille au Guatemala. Etudiant brillant et discipliné d’une
académie militaire renommée aux USA, formation qui devait le préparer à sa
future fonction sociale au Guatemala, il sera frappé de plein fouet par la
disparition brutale en 1988 de sa mère
sur fond d’insurrection communiste, femme belle et indépendante, à
la fois très proche et lointaine du jeune Russell.
Universitaire, accoutumé à une certaine violence,
survivant en ce début
de 21e s. comme journaliste spécialisé en économie, désabusé, sans
point d’attache véritable, fuyant les liens sentimentaux et affectifs, Russell
se retrouve au Guatemala de sa jeunesse, correspondant pour un journal anglais.
Le pays est en pleine tourmente économique déclenchée par l’effondrement
des cours du café, prélude à la
tourmente politique que tout le monde pressent dans ce pays que le pouvoir
américain veut inféoder à tout prix, quitte à en faire une deuxième Argentine, exsangue
financièrement et contrôlée par une dictature. Tout plutôt que le socialisme…
C’est dans cette situation pas très brillante que Russell va
investir ses derniers dollars en achetant une plantation de café, pour en fait
rechercher à son aise une statue énorme de l’art précolombien qui devrait se
trouver sur les terres de celles-ci, au
dire d’une jeune archéologue allemand, Mahler, peu scrupuleux mais brillant et
d’une intelligence extrême. Et tous deux seront pris par la fièvre du Jaguar
Rouge, cette légendaire statue de jade qui, en cas de découverte, les rendra riches au-delà de leurs rêves les
plus fous.
Mais le destin choisi ce tournant dans la vie de Russell pour
mettre sur sa route la très belle Béatrice, jeune, intelligente et mariée à un
riche général corrompu qui mène la danse et la répression sur la scène
politique guatémaltèque, et qui ne cache plus ses ambitions présidentielles.
Par n’importe quel moyen.
Si c’est l’amour fou qui s’empare de Russell, il semble assez
vite qu’il est partagé par l’ardente Béatrice qui plus qu’à son tour est
imprudente et impulsive, comme possédée par une déraison qu’elle ne contrôle
que difficilement. La femme fatale absolue.
Et lentement l’étau dangereux se resserre autour de Russell
qui, s’exposant sur tous les fronts met sa vie en danger, allant jusqu’à
comploter et soutenir le candidat de l’opposition. Pendant que l’Allemand
creuse sans répit dans la forêt hostile, que Béatrice semble se détacher de son
dangereux mari, que la CIA américaine est prête à soutenir n’importe quel putschiste
ou gouvernement pourvu qu’il ne soit pas anti-business et fortement de droite, pendant
que beaucoup ne songent qu’à entasser les richesses par la corruption, le
meurtre et la rapine, pendant que la soif de pouvoir s’étale sans vergogne, pendant
que les remugles des années 80 remontent lentement, faisant découvrir des pans
entiers de la vie et de la mort de la mère de Russell, femme intelligente et
d’action, exploitante de plantation au Guatemala, riche, passionnée et très
discrète. Alors que la population de base subit toujours les mêmes
exploitations, la pauvreté, la violence et les exactions qui sont leur quotidien,
simplement en quête de survie dans ce monde qui les ignore, heureuse de
survivre aux massacres des guerres
civiles.
C’est dans ce monde en surchauffe, dévoré par la folie, plein
de rage de sang et de mort que Russell devra faire face à son destin. Dans la
Jungle Rouge.
Si ce roman foisonnant, désabusé et noir, évoque par
certains aspects l’ambiance de Le trésor
de la sierra Madre, à ce jour Jungle
rouge est sans conteste le roman les plus abouti de Kent Harrington. Tout entier traversé par la vibrance de l’écriture
de l’auteur, il est tissé autour de plusieurs destinées qui se télescopent ou
se croisent, emmenant dans leurs sillages une palette de personnages
consistants et crédibles, loin des emporte-pièces dont se servent souvent les
faiseurs qui abordent le genre, sous prétexte d’action.
Poisseux, inexorable, empreint de folie destructrice et de
cruauté, le récit vous emportera sur les traces de cette chasse au bonheur où
tout est hostile, où tout est permis et où les sentiments altruistes et l’amour
ne parviennent jamais à endiguer les calamités. Ou à faire face aux caprices du
destin. Recommandé.
Kent Harrington confirme ici encore son talent de romancier.
Un auteur original et percutant, dont la qualité d’écriture lui permet
d’aborder des sujets renouvelés, fournissant des textes emplis de force et de
folie noire qui touchent le lecteur. C’est pourquoi nous ne comprenons toujours
pas ce qu’attendent les grands éditeurs américains pour l’incorporer, ce qui
devrait lui donner un public élargi et la renommée qu’il mérite dans son propre
pays.
Soyons cependant reconnaissants aux Éditions du Rocher qui,
en France, assurent actuellement la publication de cet auteur de premier plan.
EB (juillet
2009)
(c)
Copyright 2009 E.Borgers
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