Cadavre d'état
Claude Marker
Carnets Nord - 2009
Un conseiller du premier ministre français qu’on aurait
suicidé, une commissaire Coralie Le Gall qui n’est pas conforme au moule voulu
par l’administration, des intrigues tortueuses qui entravent l’enquête, des
cadavres qui viennent faire désordre… Vous avez déjà lu ça des centaines de
fois, avec des variantes dans la couleur des écharpes, les marques de scooters
ou dans les prénoms des problèmes familiaux qui viennent perturber la
vie émotive des flics sur la piste du sang frais.
Eh bien, oubliez tout
ça et mettez votre mouchoir par-dessus
en lisant Cadavre d’état. Dans ce
roman, l’auteur vous entraîne sur la pente de la contestation, mais
l’intelligente, la motivée, enrobée de finesse d’analyse sous ses dehors
gesticulants. Il en résulte un roman sans discours gratuits ni politiquement
incorrect laborieux et scolaire, ni mal pavé de bonnes intentions. On vous y emmène
dans les couloirs du haut pouvoir politique mais vous devrez faire face à une
analyse froide du pouvoir et de ses excès, version néolibérale et néo-ripoux,
regarder les agissements d’une classe qui se met au-dessus de toutes les
autres. Par tous les moyens. La vraie vie, quoi ! Ajoutez à cela un réel
ton d’écriture toujours à la limite du sarcasme et de l’exagération, saupoudré
d’inventions verbales, un style !… et vous serez à tout jamais pris par ce
roman. Un roman qui aurait pu n’être qu’un thriller mécanique de plus, comme
tant d’autres publiés ces derniers temps, et qui, sous vos yeux, se transforme
en machine lucide et infernale destinée à exterminer tous ces détourneurs de
démocratie que sont les politiciens actuels et leurs combines de clans
maffieux. Combines souvent mortelles, toujours liberticides et socialement
destructrices. Un roman dont certains passages sont d’une lucidité glacée et
ironique, comme par exemple page 66 :
« Nuls, inefficaces,
incapables de discerner les problèmes, de les poser avec rigueur, d’imaginer
une solution, de l’appliquer avec courage et détermination. Et satisfaits
d’eux-mêmes, et d’eux seuls. Se bataillant comme
des chiots, mais comme eux se pourléchant les uns les autres et ne se plaisant
que dans leur engeance, s’amnistiant par avance de tout, responsables de rien,
s’étant accordé tous les droits, une fois pour touts, comme phraser à creux,
promettre et mentir à tire-larigot, se goberger comme futaille, voler…
Avec pour les bas
boulots qui fatiguent, et les combines qui risquent, des tâcherons répartis en
partis, syndicats, associations… » (extrait d’un aparté de la
commissaire à propos des politichiens et des ponctionnaires, comme les appelait
De Gaulle).
Mais il n’y a pas de vrai vainqueurs dans ce genre
d’affrontement, constatation amère qui oblige la commissaire, trop lucide que
pour essayer de l’ignorer, à compromettre sa position de justicière pour se
transformer en criminelle, voire en meurtrière. Et par là noircir toujours un
peu plus sa vie personnelle et remplir d’encore plus de cynisme sa vision de la
société organisée.
Cadavre d’état :
roman noir mené tambour battant, avec un personnage central de commissaire
féminin qui est le contre-pied de toutes les conventions habituellement attachées
au « policier hors-normes », un contre-pied dessiné par petites
touches, troublant, sans grandes concessions, un personnage plein d’une vraie
anarchie face aux abus du pouvoir. Prêt à tout face aux prédateurs. À la
recherche d’une certaine justice, basculant parfois dans le dandysme désabusé et cynique comme dernier refuge.
Suivez l’enquête piégée de bout en bout qu’elle fera sur la
mort d’un haut fonctionnaire dont l’image reconstituée est celle d’un jouisseur cultivé, d’un érudit
dont l’intelligence supérieure est phagocytée par les ministres en place pour
alimenter et structurer leurs combines. Perdez-vous dans les méandres de ce
complot des puissants de la République, mais restez bien dans les pas de la
commissaire Le Gall, elle qui vient d’une famille bourgeoise bien placée, car elle a compris depuis belle lurette la perversion
du pouvoir et de ses mécanismes occultes, la comédie de la sécurité à tout prix
et les corruptions toujours justifiées par ceux qui les exploitent. Mais
tiendra-t-elle la rampe jusqu’au bout, alors qu’on la pousse sans cesse dans le dos? De plus en
plus sèchement…
Dans Cadavre d’état,
est-ce la « chance » d’un premier roman inspiré, comme on la
rencontre parfois chez certains auteurs sans lendemain ? Nous espérons
sincèrement que non et que Claude Marker nous étonnera encore dans ses romans
suivants.
L’auteur préfère avancer masqué. Vu l’androgynie du prénom utilisé
on ne peut savoir si l’auteur est féminin ou non. Nous avons notre petite idée.
Par contre qu’il ait fréquenté ou non les allées du pouvoir nous est
indifférent.
Seul compte ce roman que nous ne pouvons que vivement recommander.
Douille perdue… et autres fantaisies balistiques
Dans Cadavre d’état,
un meurtre discret est opéré à l’aide d’un « Derringer » 2 coups,
calibre .41, un seul coup ayant été tiré. On reconnaît là que l’auteur s’est
renseigné, car effectivement un
derringer est un type d’arme de poing facile à cacher, faite pour la défense à très
courte distance, et toujours actuellement produite dans divers calibres, dont l’impressionnant
.41 (un peu plus de 10 mm) avec
percussion annulaire.
Mais… on nous explique que la douille a disparu, ramassée
par un témoin. Aïe !…
Pour rester simple dans son fonctionnement, de très petite
taille et fiable, ce genre d’arme n’a jamais de culasse mobile avec éjection
automatique de la douille, mais bien des canons multiples (la plupart du temps
2 canons superposés) qui se chargent d’une balle chacun, par une manœuvre qui
« casse » l’arme (un peu comme dans certains fusils de chasse) ce qui
permet aussi d’extraire les douilles.
Voyez les photos jointes A et B qui parlent d’elles-mêmes et
qui sont représentatives de la plupart de ces « Derringer » modernes
(les munitions de la photo ne sont pas du .41). Si certains modèles ont plus de
deux coups : on multiplie les canons, tout en gardant le même mode de
chargement (et de récupération manuelle des douilles).
Heureusement, l’épisode de la douille n’est d’aucune
importance pour l’intrigue du roman.
On regrette simplement le manque de précision du texte.
 |
 |
Dernière remarque, mineure, concernant la typographie: 11,43
désigne un calibre en mm, donc implique l’usage de la virgule devant les
décimales et non d’un point (comme répété souvent dans le texte). Le point ne
s’utilise que dans les mesures anglo-saxonnes comme le pouce, d’où par exemple les
calibres .45 ou .38 ou .357 indiquant tous des fractions de pouce (inch).
EB
(juillet 2009)
(c)
Copyright 2009 E.Borgers
Retour vers sommaire PN >>>
|


Listes
livres
|