Peindre au noir
(Painting in the Dark - 2000)
Russell James
Fayard Noir - Librairie Arthème Fayard - 2009
Cette très vieille dame bien tranquille dans son cottage
anglais a une vie très rangée que seuls quelques rares amis côtoient. Une
distinction naturelle, une aisance d’élocution trahissent d’emblée son
appartenance à la haute société aisée de cette Angleterre championne du
cloisonnement social. Si Sidonie mène un train de vie assez aisé, ce n’est plus
l’opulence de sa famille telle qu’elle l’avait connue avant guerre, elle et sa
sœur Naomi, deux jeunes beautés qui fréquentaient les salons de l’aristocratie,
de l’argent et de la politique des années 30. Des deux, Naomi était sans doute
la plus belle, certainement la plus douée et indubitablement la préférée de leur
mère qui laissa Sidonie déshéritée à sa mort au profit de Naomi.
En cette année 1997, Sidonie perd un ami très proche, réduisant
encore le cercle restreint des personnes qu’elle apprécie. Ce sera lors des
funérailles qu’un marchand d’art peu scrupuleux chargera Ticky, un nabot à sa
solde, de repérer les toiles de valeur
que celle-ci possède toujours, et surtout trouver des indices concernant la
production artistique de Naomi Keene qui aurait échappé à la tourmente de la
dernière guerre, des secrets intimes qui lui permettraient de faire pression
sur la vieille dame, ou, mieux, carrément
des aquarelles de celle-ci qui pourraient être en possession de sa sœur
qui a toujours prétendu le contraire.
Le résultat pourrait être une petite fortune
pour le marchand, car la cote des
aquarelles de Naomi a atteint des sommets durant les vingt
dernières années. Pas tant ses paysages, pourtant empli
d’une mélancolie douce,
mais surtout les portraits et scènes montrent les hauts
dignitaires du régime
nazi en Allemagne : Goering, Hitler, et d’autres.
Mais c’est sans compter sur l’esprit tordu et une raison
proche de celle d’un psychopathe qui feront déraper le nabot vers ses
obsessions et compromettront gravement les plans de son patron. Patron qui
décide de s’immiscer dans le quotidien de Sidonie pour la faire chanter, la
contraindre et essayer de savoir où pourraient se trouver les aquarelles…
Là aussi, tout ne se déroule pas comme prévu car la dame se révélera
bien plus pugnace qu’il ne pouvait s’y attendre.
Pendant ce temps, Ticky et un tout nouvel ami vont semer
mort et désolation partout où ils passent.
Pendant ce temps, le New Labor Party et Tony Blair sont
portés par la vague de réaction anti Thatcher-Major qui soulève tout le Royaume
Uni face aux élections proches.
Pendant ce temps, la vielle dame va égrainer ses souvenirs de
la gloire de sa jeunesse, de son insouciance aisée, de ses fréquentations
bourgeoises, de sa vie en spectatrice très proche des dirigeants du Reich pour
mille ans. En Allemagne. En 1936. Elle va se rappeler les détails de la vie de
sa sœur Noami, encore plus proche qu’elle du mouvement nazi, qui épousa un
Allemand impliqué et qui passa toute la période de la guerre dans ce pays
d’adoption qu’elle aimait tant. Jusqu’à la mort accidentelle en 1947de Naomi peu
désireuse de rentrer en Grande-Bretagne, héritière de la fortune des Keene
et toujours réfugiée en Suisse.
Russell James est un romancier anglais de qualité, malheureusement
peu traduit en français- il collabora à Polar
Noir il y a peu en nous permettant de publier la traduction de sa série
d’articles consacrés à l’art d’écrire- voir les « Dossiers Noirs »
Peindre au noir,
un de ses meilleurs romans enfin publié en France, révèle une finesse
d’écriture et un style d’une souplesse exemplaire qui lui sont propres (et qui
sont maintenus par une traduction intelligente). C’est avec sureté et subtilité
que Russell James vous poussera dans les méandres de la responsabilité
collective, de l’individualisme forcené proche de l’antisocial. Et de ces
personnages citoyens de pays européens voisins de l’Allemagne, souvent haut placés, influents, manipulant les
richesses, qui ne voyaient pas d’un mauvais œil le fascisme allemand, son désir
d’ordre et de salubrité. Même après la guerre. De la collaboration économique,
politique et de soutien opérant de l’étranger. Comme les sœurs Keene (**), ces
jeunes anglaises riches et conscientes de leur appartenance de classe, une
classe privilégiée et qui se réclame de ces privilèges.
On trouvera aussi dans Peindre
au noir des pages assez justes de
ton qui, dans le témoignage des sœurs Keene, rappellent que ces dirigeants
nazis n’étaient pas que les brutes sanglantes de la propagande, ou de leurs
méfaits historiques, mais des gens qui pouvaient être cultivés, aristocrates,
amicaux, presque tous ayant un comportement familial exemplaire, défendant les
vertus bourgeoises de base. De même que la description d’une vraie adhésion
populaire, inconditionnelle, celle d’une écrasante majorité d’Allemands de tous
les niveaux sociaux, traitée avec la même justesse. Le fascisme ordinaire dans
toute sa perversion feutrée et sa manipulation sociale nous est racontée par
Russell James dans un texte d’une rare fluidité, sans verbiage, et ce avec un
regard que peu de romanciers osent jeter sur cette période trouble, fleuron de
la barbarie européenne.
(**) On peut d’ailleurs supposer que Russell James, pour ses
personnages, se soit inspiré très librement des sœurs Mitford, issues d’une
famille de la haute société anglaise, fortunée et influente, dont l’une, Unity,
sera une admiratrice éperdue et amie proche de Hitler, membre du parti nazi et
qui tentera de se suicider à l’annonce de la déclaration de guerre avec
l’Allemagne ; une autre, Diana, épousera (avant 1940) le chef du parti
fasciste anglais Oswald Mosley. Dans les six filles Mitford qu’on peut toutes
qualifier d’excentriques -pour le moins, hors normes et souvent asociales, il y
en a une, Jessica, qui se distinguera du
lot : membre du parti communiste, elle se rendra en Espagne combattre le
franquisme.
Le fait que Unity apparaît assez fugacement (sans détails
historiques) dans le roman ne change rien à cette constatation.
EB
(février 2009)
(c)
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