Le roi du Congo
Alain Berenboom
Bernard Pascuito Éditeur - 2009
Le temps des colonies dans un Congo qui était encore belge.
La colonie épargnée par la toute récente guerre mondiale
reste un enjeu économique de taille, notamment par ses réserves énormes de
cuivre, de diamant et de ce produit magique dans les mains des grandes
puissances de l’époque : l’uranium. Pour ce dernier, la Belgique reste
courtisée par ses ex-alliés et suscite l’intérêt des envieux désireux de jouer
dans la cour des grands de l’armement. Il faut dire que la prospérité liée aux
richesses minières de la colonie n’a jamais échappé aux groupes financiers
belgo-belges, dont l’inénarrable -et alors inamovible- Société Générale,
holding aux ramifications de pieuvre, véritable gestionnaire de ce Congo au
potentiel énorme. Encore heureux que quelques politiciens éclairés aient imposé
un système de taxes locale sur les entreprises établies au Congo, taxes
réinvesties dans le développement du pays, pour ses routes, ports, transports
publics, écoles et dispensaires.
Malgré ces tentatives, la Belgique ne mena pas une politique
cohérente de développement social, trop petit pays face
à ce Congo grand comme 3,5 fois la France… et aux
profiteurs de tout acabit. Et de toutes nationalités.
Derrière la façade officielle, et soutenue par l’indignation
d’une bonne partie de la population belge métropolitaine peu favorable au
colonialisme, les premières lézardes apparaîtront au cours des années 50.
Ce petit rappel n’est sans doute pas inutile pour resituer
le cadre dans lequel évolue le roman d’Alain Berenboom, ce Congo de 1948, dans
lequel on retrouve en figure centrale le
détective privé Michel Van Loo, qui oeuvrait déjà dans un précédant roman (Périls en ce royaume). Dans Le roi du Congo, appelé en renfort par
un ami attaché à la Sureté de l’Etat à Léopoldville, ex-membre de la police de
Bruxelles, pour enquêter sur un étrange vol commis dans la région sensible du
Katanga, dans une firme de transport de cette province du sud-est, productrice
de nombreux minerais dont l’uranium. On pourrait soupçonner des mouvements
indigènes à tendance indépendantiste, vu le butin qui outre les diamants et
l’argent comprend aussi quelques fusils.
Bien que n’ayant aucune connaissance réelle du Congo, Michel
acceptera cependant afin de se renflouer car les affaires de sa petite
entreprise de renseignements ne sont pas très florissantes. Ses contacts avec
la Sureté sont assurés par trois pygmées railleurs qui le côtoient déjà à
Bruxelles et qui serviront d’intermédiaire tout au long de son séjour. Très
vite plongé dans cet univers africain étrange qu’il ne connaît pas, l’enquêteur
va piétiner et se fourvoyer d’entrée, et ce ne sont pas les milieux Blancs
qu’il fréquente qui l’aideront vraiment.
Mais que vient faire au Congo cet amateur de
gueuze-grenadine, qui a abandonné Anne en Belgique, cette fiancée qui souvent
est le cerveau se l’agence ? C’est ce qu’il se demande, mais c’est surtout
ce que se demandent les gens qu’il croise au Katanga, car ils ne peuvent pas
croire qu’il est le représentant de la compagnie d’assurance qui doit couvrir
le montant du vol.
Tout petit bourgeois, passant mal pour un aventurier, Michel
devra affronter le milieu des coloniaux belges, fonctionnaires et dirigeants de
firme implantées, ces vrais petits bourgeois, avides de respectabilité, de
convenances…et de combines juteuses. Il se frottera à la
« compréhension » des pouvoirs locaux envers les entrepreneurs, le
mépris organisé dans le traitement des Noirs, les luttes d’influences parmi les
fonctionnaires belges, l’inefficacité de la police locale, et aussi à la
rigueur moite de ce climat équatorial dont la nature luxuriante n’est que
mystères et dangers. Il se verra surtout très vite embarqué dans des aventures
qu’il n’a pas sollicitées, essayant tant bien que mal d’y voir clair, parmi ces
blancs partouzards dans leurs temps libres mais apparemment plus dangereux que
les crocos qui peuplent les rivières.
Si l’aide des trois pygmées ironiques et persifleurs est souvent
la bienvenue, la venue d’Anne est accueillie comme un soulagement. Déjà qu’on a tiré
sur notre enquêteur lors d’une chasse au gros, et qu’il se sent de plus
en plus indésirable dans la petite société des coloniaux belges. Il faudra
aussi compter avec les hommes-crocodiles, cette dangereuse société secrète
noire, des indépendantistes pas très clairs, une beauté chinoise qui a envoûté
toute la communauté mâle blanche, des agents soviétiques qui semblent traîner
dans le coin…et on en passe.
Plus dense que la forêt équatoriale, plus dangereux qu’un
nid de serpents, plus tordu qu’un plan de campagne politique, tel est
l’écheveau que devra démêler Michel Van Loo. A ses risques et périls. Seul, ou
presque…
Le résultat est une histoire qui tient beaucoup du roman
d’aventures des années 30, fortement mêlé de wodunit échevelé au point de
sembler en être une parodie par moment, ce qu’un humour en demi-teintes
accentue encore tout au long du récit. L’auteur en profite cependant pour
laisser se profiler dans Le roi du Congo des éléments importants
de ce qui deviendra le problème congolais et ses dérives des années 60, en
décrivant certaines attitudes des « colons » et les compromissions du
pouvoir en place, mêlant abus et corruption active, justice arbitraire et
laisser-faire. Sous l’oeil impavide de la métropole qui a encore fortement besoin
de cette colonie et qui ne veut pas de bouleversements internes, d’où qu’ils viennent.
Dans un roman qui dégage un parfum de fin d’époque
et de
société sclérosée, fermée,
jusqu’à la chute désabusée et ouverte, toute
en
grisé, malgré ses apparences de problème
résolu...
EB
(janvier 2009)
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