Tranchecaille
Patrick Pécherot
Série Noire - Gallimard - 2008
Dieu que la guerre était jolie…
Surtout vu de l’arrière et du fond des refuges dorés du haut
commandement.
Juin 1917. Pour ne pas perdre la main et pour faire
comprendre que l’Armée française ne rigole pas avec les déserteurs ou les
assassins, au nom du respect de la discipline aveugle, le soldat Jonas sera
passé par les armes. A l’aube du 30.
Faut dire que l’enfer des tranchées en a déboussolé plus
d’un et en a massacré plus encore. De la chair à canon dont le commandement
dispose à sa guise, sans remords et sans justifications Comme au Chemin des Dames,
en avril-mai 17 : plus de 110.000 morts français. Les premières lignes
transformées en boucherie humaine à ciel ouvert, renouvelée jour après pour par
un Commandement imbu de lui-même et d’une incapacité meurtrière.
Faut dire que le soldat Jonas, dit Tranchecaille à cause de
son uniforme ridiculement trop grand qu’on refuse de lui changer, joue de
malchance. Pas de bol : il subit un bombardement d’artillerie durant des
heures, au fond d’un trou d’obus et ne s’en sort qu’après 26 heures. Hébété,
perdu, ne sachant plus ou est sa compagnie du 334e RI, il finira par
retrouver les troupes françaises, pour se voir en finale soupçonné de désertion
et finir accusé de meurtre. Dans le trou d’obus où il s’était terré, parmi les morts
on retrouve le lieutenant Landry, le lieutenant de la Compagnie de Jonas.
Mort de coups de baïonnette dans le dos.
Des coups de Rosalie, la fameuse baïonnette française. Et ce jeune lieutenant
assassiné, c’était lui qui avait refusé à Tranchecaille de se procurer des pièces d’uniforme mieux ajustées à ses vraies
mensurations…
Faut dire que rien ne prêchait en faveur du soldat Jonas aux
yeux du commandement de ce bataillon qui veut l’envoyer au poteau. A peine
sorti de son trou d’obus, c’est pour rejoindre une unité de ce 370e
RI, bataillon pourri par des manœuvres de rébellion et l’insurrection… Sans
parler du passage récent de Jonas à Paris, où, à l’occasion d’une permission de
trois jours, on le retrouve mêlé à des
tas d’occupations louches, soupçonné de toutes les trahisons… Et encore pire.
Faut dire que l’air d’ahuri que se donne parfois
Tranchecaille peut paraître une tentative de mascarade pour se faire exempter
de service. S’il fallait réformer tous les trouffions qui ont le regard vague
et qu’il faut tenir par la main, où irait la discipline ? Le choc du
bombardement ? Et quoi encore ! les majors médecins des divers
Conseils les repèrent vite ces trouillards, ces traîtres.
Faut dire que le sort du soldat Jonas est réglé
d’avance : pas de pitié pour ceux qui flanchent. Et que ça serve d’exemple
aux autres.
Dans la merde noire où se trouve le soldat Jonas, emprisonné
et attendant son procès en Cour Martiale, seul l’avocat commis à sa défense, le
capitaine Duparc, n’admet pas le portrait de brute rusée, lâche et sanguinaire,
dont l’Armée se contente pour le juger. Peu de preuves matérielles à charge,
mais des témoins qui pourraient l’innocenter : dans les tranchées, au
front, à Paris. Estimant de son devoir de rechercher la vérité, le capitaine va
se lancer à la recherche des indices permettant de rectifier les charges
multiples qui pèsent sur le soldat, dont le meurtre du lieutenant Landry. Il a la
chance d’être assisté par le caporal Bohman comme greffier, homme intelligent,
rationnel et prenant sa tache à cœur. D’ailleurs, Bohman (*) n’était-il pas
dans le civil un agent de recherches pour un cabinet privé ? Duparc va se
heurter aux difficultés de la guerre : manque de communications, soldats
témoins qui meurent au combat, fausses rumeurs, délation, pressions du
commandement, tous ces obstacles qui transformeront ses réflexions et ses
recherches en vraie course contre la montre. Et la mort. Un combat amer et
lucide pour que Duparc garde sa dignité, pour que Jonas puisse retrouver son
statut d’être humain. Un combat qui a toutes les chances d’être perdu. Un de
plus…
La force contenue de l’écriture et l’expressionisme violent
de la guerre nous donnent dans Tranchecaille
une qualité de texte rarement atteinte dans le noir à la française.
Roman prenant, construit sur de brefs chapitres donnant le
point de vue ou le témoignage de ceux qui ont côtoyé Jonas, les divers récits
de ce dernier à son avocat ou encore des scènes d’hôpitaux de campagne, de tranchées, de vie à l’arrière ou a Paris.
Tout le cadre du drame vécu par Tranchecaille et les obstacles rencontrés par
ceux qui, au lieu de se contenter d’une exécution après un procès sommaire,
veulent voir poindre la justice, et essayer de donner de la valeur à cette vie
que la dictature aveugle de l’Armée veut
broyer au milieu de cette guerre transformée en boucherie gratuite pour laquelle
la vie des soldats n’a plus d’importance.
Dans la foulée, le roman réussit à nous faire vivre une très
bonne reconstitution de cette période faite
d’horreurs sanglantes, d’inhumanité, d’excès de massacres inutiles qui
engendreront lassitude, hébétement, jusqu’aux mouvements de révolte dans l’Armée de 1917. Des
ressentiments vécus par tous les soldats
du front, et plus encore ceux du Chemin des Dames : Ils savent qu’on leur
a volé leur vie, ils sentent qu’on leur vole
leur âme. Sous le regard dédaigneux d’une classe qui les méprise…
Pleine d’un réalisme contrôlé dans les dialogues et les descriptions,
l’écriture de Patrick Pécherot fait merveille par cet immédiat dans lequel est
plongé tout le roman, immédiat encore renforcé par l’utilisation constante du
présent dans les divers chapitres.
Le résultat est une vraie réussite, dans un récit en forme
de mosaïque qui charrie en permanence un mélange d’horreur, de regrets et
d’inutilité, et qui partout se butte au désespoir. Et à la mort.
Recommandé.
(*) Bohman : ce personnage fictif est un lien direct
(une sorte de prequel) vers la trilogie formant le « cycle de
Nestor » dont il est un des acteurs, dans une œuvre très remarquée de
Patrick Pécherot.
Tranchecaille
abrite aussi quelques références réelles à des personnages connus et à la
presse des tranchées de l’époque ; le lecteur n’aura pas de peine à les
repérer.
EB
(novembre 2008)
(c)
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