Australia Underground
(Underground - 2006)
Andrew McGahan
Actes Noirs - Actes sud - 2008
On est en 2010 et quelque, et l’Australie est en état de
siège depuis quelques années. Contre ses citoyens. Contre le terrorisme…
Ça ressemble à une couleuvre qu’on vous a déjà fait avaler,
ici en Europe récemment ou aux USA il y a un peu plus longtemps ? Bien vu,
car c’est exactement de cela que traite le roman légèrement anticipatif
d’Andrew McGahan : les peurs imposées aux populations par ceux qui les dirigent
et la perte de liberté qui en découle de facto pour « les défendre »,
« les protéger ». Deux fois victimes : une première fois du
terrorisme (si terrorisme meurtrier il y a vraiment), une deuxième fois en
remettant leurs libertés élémentaires dans les mains des menteurs
professionnels et opportunistes qui les dirigent. Et qui roulent toujours pour
plus puissants qu’eux. La voie tracée pour le fascisme ordinaire.
Mais tout ça vous le savez déjà, il suffit d’allumer votre
télé et d’écouter la voix de son maître. En couleurs.
Dans Australia
Underground, l’auteur nous propulse dans ce qui pourrait être l’étape
suivante. Jusqu’alors, Leo James s’en est plutôt bien tiré. Promoteur corrompu,
fortuné, brassant des projets qu’il n’aurait jamais dû approcher grâce à ses
appuis dans l’administration et la politique. Une histoire qui vous semble
familière aussi celle-là, ici et maintenant ? D’accord, mais attendez la
suite. Leo a relativement facile depuis la montée en politique de son frère
jumeau, Bertrand. Ce dernier a tellement bien réussi qu’il se trouve aux
commandes de l’Australie, dans le fauteuil de premier ministre, l’aboutissement
d’une carrière de conservateur étriqué, de technocrate sans éclat. Mais qui
inspire tellement la confiance.
Et qui a su prendre ses responsabilités : quand les
terroristes ont fait exploser une bombe atomique détruisant Canberra, la
capitale, il y a quelques années, il a aussitôt fait parquer les arabes et les
musulmans, imposé une répression de fer sur les immigrés clandestins, déclaré
l’état d’urgence et promulgué l’état de siège permanent. Personne ne s’en
plaint. Enfin, pas trop et pas trop fort, car s’opposer aux mesures de défense
est un acte de haute trahison dans la nouvelle Australie. Si le roman s’ouvre
sur une catastrophe naturelle qui détruit le dernier « grand » projet
de Léo, inutile, pompeux et crevant l’environnement, il est plutôt content car
ça ne marchait pas si bien financièrement, et maintenait c’est l’assurance qui
le remboursera.
Dans sa fuite de la zone en pleine dévastation, il est
brutalement enlevé par un petit groupe qui se veut les Islamistes du Sud et
dont la leader est une jeune femme, Australienne bon teint, fanatisée, qui se réclame du nouvel Islam libéré des
contraintes historiques et sociales de l’Islam. Tous ceux qui l’entourent sont
d’ailleurs de jeunes australiens convertis. Léo est persuadé que c’est en
qualité de frère du Premier Ministre qu’il doit cet avatar. Jusqu’à ce que ce
commando est rapidement décimé dans une embuscade par ce qui semble être des
forces d’intervention officielles. Leo respire, mais n’est pas certain des
intentions réelles des officiels. C’est vrai que son frère et l’entourage
politique de celui-ci voyaient d’un mauvais œil le nom de Bertrand lui servant
de sésame pour monter ses combines juteuses. Un Bertrand qui doit sa position à
sa réputation d’homme intègre, non corrompu. Mais Leo sait ce que cache cette
façade et la haine que pourrait lui porter le frérot s’il estime que Leo est un
danger pour sa carrière. Et il avait raison de se méfier le Leo; lui qui ne
fait pas de politique il va se voir mêler plus qu’il ne le veut à des
mouvements d’opposition, ce que ceux du gouvernement appellent aussi
« terroristes ». Pour soudainement se retrouver à la une des
bulletins de recherches
des medias, en
tête du hit parade des méchants, recherché par
toutes les polices et l’armée.
D’accord, Leo est un peu pourri. Un peu amoral. Mais il y a bien
mieux... heu, pire que lui en place comme opposants en lutte contre le
pouvoir d la clique à son frère.
Un peu vieux aussi, le Léo : avec
ses 59 balais, la cavale perpétuelle c’est pas trop pour lui. Et il aura besoin
de toute l’aide qu’on peut lui donner. Mais pour aller où, dans cette Australie
transformée en vaste camp policier sous surveillance perpétuelle, aux
exécutions sommaires et autres tueries organisées par ceux qui protègent le
peuple ? Et il court Leo, il court… même si l’ombre du mur dans lequel il
va droit devient de plus en plus grande.
Mélange de thriller, de roman d’aventures et de
suspense, Australia Underground est avant tout un roman de « spéculative
fiction » qui fait un prolongement évident- et souligné par l’auteur- à la
période que nous vivons depuis une petite dizaine d’années. Le mot Underground
étant d’ailleurs à prendre ici dans son
sens de « Résistance », un mouvement de résistance.
D’autre part, il semble que le récit ait été écrit dans l’urgence,
sans grande introspection, laissant place aux images et aux références qui
sortent droit de notre époque de pertes de libertés, de détournement constant
de la démocratie. Une époque subissant de plein fouet la recherche du blocage politique par des
groupes de pression qui viennent des milieux d’argent, de la religion, et par l’apparition
de relents d’un fascisme social ou économique érigés en principes naturels par
ces groupes. Et on ne vous parle pas de républiques bananières, ou de petits
tyrans nourris aux mamelles d’une Amérique impérialiste comme jamais. Non, on
vous parle de pays aux traditions de démocratie et de libertés sociales. De
pays dans lesquels vous habitez… Il suffit de remplacer Australie par le nom
n’importe quel pays occidental, et vous verrez : ça fonctionne aussi bien,
si pas mieux… Le virage général à
droite, accompagné d’idéologies d’extrême-droite et de déni de droits sociaux,
est présent partout, célébré et entretenu par ceux qui sont en place par la
création de peurs appelées terrorisme ou mieux : socialisme (l’idéologie,
pas ces partis qui partout se sont rangés du côté du manche).
Au-delà d’une certaine caricature (notamment le sort de
Canberra, capitale artificielle, et le dénouement de l’intrigue politique,
volontairement simpliste) on retrouve un cri de mise en garde devant le gâchis
imposé par les dirigeants avides de pouvoir, toujours prêts à servir la soupe à
plus puissants qu’eux. Avec comme modèle, que McGahan ne se prive pas de
fustiger tout au long de son récit, le Premier ministre australien au long
règne : John Howard, encore en place lorsque McGahan écrivait son roman (avant 2006).
Howard, sorte de protestant étriqué et ultraconservateur, au
service des Américains, même contre l’avis de ses citoyens, en place depuis
1996, attisait de plus en plus communautarisme et affairisme dans un pays dont
l’hédonisme et la tolérance traditionnelle sont maintenant en voie de
disparition, pour faire place à un racisme ouvert et à des émeutes
anti-asiatiques comme on l’a vu dernièrement. Entre autres.
Lisez Australia
Underground comme un pamphlet, et assistez au sort de l’Australie plongée
dans la démence autoritariste, tout en vivant la fin de parcours, tragique et
remplie d’ironie noire, de Leo James, ce petit profiteur qui ne faisait pas de
politique. Mais que le pouvoir politique a écrasé.
EB
(septembre 2008)
(c)
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