Les paletots sans manches
Léo Malet
10/18 n° 2032 - Cristian Bourgois éditeur - 1989
Ecrit en 1948, publié en 1949, ce roman fait partie de la
saga de Nestor Burma, le fameux détective parisien qui met le mystère k.o., et
est un des premiers volumes de cette série amorcée en 1943 avec 120 rue de la Gare. Au fil du temps, il y
eut quelques rééditions de Les paletots
sans manches dont celle du Fleuve Noir en 1985, dans la mouvance du regain
d’intérêt pour les romans de Léo Malet, à l’époque. Il y eut aussi les
intégrales qui suivirent, chez « Bouquins » et la relance que donna à
la série des Burma la fameuse série télévisée lancée au début des
années 1990 (souvent fort éloignée de l’original).
Après la publication des Nouveaux
Mystères de Paris, arrêtée dès 1958/59, série originale, devenue
classique, qui fut mal mise en valeur
par Robert Laffont, l’oubli du public ne fit que croître pour un des auteurs le
plus novateurs de France, un des fondateurs du roman noir à la française, et ce
fut la traversée du désert pour Léo Malet et son personnage. A cela s’ajouta le
manque de clairvoyance de Marcel Duhamel, qui lui refusa l’accès à la Série
Noire !
Avec le recul, il faut bien reconnaître que cet auteur mis
au rancard, quasi oublié de 1958 à 1972 (réédition des Mystères au Livre de poche)à court d’inspiration par la suite, est
un des auteurs français de polar le plus…republié, les éditeurs et les
collections se succédant depuis. Ainsi que les études et essais sur une œuvre,
et leur auteur, qu’on reconnaît enfin à sa vraie valeur.
Revisiter un roman longtemps après sa première lecture est
toujours un exercice périlleux, surtout lorsqu’il s’agit d’un auteur qu’on
aime.
En ce qui concerne Les
paletots sans manches, cela se compliquait car ce roman acquit au fil de la
réhabilitation des œuvres de Malet et leur étude, une réputation un peu
sulfureuse aux relents d’accusation de racisme.
Certes, Malet y met en scène des Arabes qui sont tous soit truands,
irréguliers ou miséreux, et il utilise des mots de l’argot, parfois assez crus,
pour les désigner. Et alors ?
C’est un peu vite oublier les romans de maffia italienne ou
juive, les flics américains qui sont tous Irlandais… et j’en passe. Ici, c’est
le même registre et non un jugement d’ensemble sur une race ou un groupe
social. Mais avec les méfaits du politiquement correct actuel, la peur des mots
qu’il entraîne, et l’épouvante d’être jugé par les nouveaux moralisateurs (qui
ne sont que radoteurs et tonneaux creux), on peu comprendre que la description
du milieu dans lequel évoluait les arabes du roman de Malet entraînât
l’excommunication de l’œuvre par ces esprits faibles qui mélangent tout et
veulent imposer leurs conneries. Nos Ayatollahs à nous…
Que le lecteur sérieux se rassure : pas de racisme, pas
d’outrance dans ce roman, contrairement à ce que certains voudraient vous faire
croire. Juste un lieu, une époque et son langage, et le réalisme romanesque qui
va avec…
Dans ce roman, Burma est commissionné par un
« capitaine d’industrie ». Ayant eu des petits soucis avec la justice
à cause de ses agissements durant la guerre, mais heureusement sans suites,
relations et argent obligent, il veut de
la discrétion dans l’enquête sur l’attitude de son fils, et sur ces relations avec
l’Antinéa un endroit apparemment mal
famé, pourvoyeur de drogue, que fréquente le fils. D’où l’appel à détective
privé. Si Burma pense avoir dégotté la petite enquête qui ne le fatiguera pas
trop et qui paye bien, il va vite déchanter. Cela paye, c’est certain, mais les
macchabés s’accumulent partout où il passe, des malfrats membres de gangs
arabes lui barrent la route avec hargne, de sombres histoires de famille
ressurgissent compliquant tout et remettant la Grande Faucheuse au boulot. On
lui cognera le ciboulot plus qu’il ne lui en faut, on lui tirera dessus, et
même si Burma nage un peu au milieu de ces eaux plus que troubles, il se
défendra et malheur à qui essaiera de l’arrêter.
On retrouve avec plaisir la patte de Malet dans ce roman. Il
y use, avec adresse et à profusion, de la langue argotique, dresse des
ambiances sombres contrastant avec la gouaillerie qu’y affiche son personnage, on
y suit un Burma toujours aussi sensible aux attraits du beau sexe et qui, plus
que jamais, met le mystère k.o. Il y a dans ce roman comme une parodie légère
des romans hard-boiled américains qu’on commençait à publier en masse en France
à l’époque, avec leurs privés buveurs, dragueurs, batailleurs et toujours dans
les emmerdes jusqu’au cou ; cela va jusqu’au rythme du récit plus échevelé
la plupart du temps que la moyenne des aventures de Burma.
Si certains chapitres ont un petit relent de bâclé, ils sont
très minoritaires, et il faut se rappeler que la production de Malet à l’époque
tournait à plein, et qu’en parallèle il produisait aussi des romans plus
« populaires » sous divers pseudos. Effet de symbiose non voulue,
certainement dû à la surproduction.
Mais la majorité du roman est d’une écriture prenante, dense
et qui fait mouche, ce style propre à Malet avec ici, en prime, de nombreuses pages de bravoure stylistique- telle la séquence du rêve semi éveillé qui
vaut le déplacement… et d’autres. S’y ajoutent son humour noir omniprésent, ses
allusions à peine voilées, et la poésie sombre, voire onirique, qui pointe à
tout bout de champ. Sans oublier le Paris populaire qui, dans un tableau
pointilliste et vériste, est repris en
toile de fond. Et pour Les paletots sans
manches un récit débouchant sur une fin d’une noirceur d’encre.
Un des bons romans de la série des Burma. Ne le ratez pas.
L’édition 10/18 retenue comporte une intéressante préface de
Francis Lacassin et une bibliographie détaillée bien cernée (arrêtée à 1988, vu
l’âge de l’édition).
EB
(juillet 2008)
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