Voleurs d'encre
(Ladrones de Tinta - 2004)
Alfonso Mateo-Sagasta
Rivages/Thriller - Éditions Payot & Rivages - 2008
Ce roman historique se base sur des faits authentiques
concernant le Don Quichotte de Cervantès, et ses avatars de publication au début
du 17e siècle. Les aventures de Don Quichotte furent publiées en
deux volumes, et ceci avec un intervalle de dix années entre les deux.
La première partie, publiée en 1605 eut un certain
retentissement, roman satirique, cachant quelques clés s’adressant à des
personnages connus en littérature ou ailleurs. Le succès de cet ouvrage
novateur, ancêtre du roman moderne, sans faire
la fortune de son auteur, Miguel de Cervantès Saavedra, fit cependant des
envieux. Parmi lesquels on trouve le célèbre Lope de Vega, auteur encensé de
son vivant, épris de louanges et que Cervantès avait égratigné ici et là dans
ses écrits, lui qui se frottait à un théâtre de facture plus classique que le
populaire de Vega.
Malgré les rappels assidus et les avances consenties,
l’éditeur-libraire Francisco de Robles ne parvient pas
à obtenir la suite du Quichotte,
le fameux Tome II que Cervantès n’a toujours pas
terminé 9 années après le
premier. En 1614, on ne sait même pas s’il en a
déjà rédigé la moitié. On peut
comprendre l’inquiétude de l’éditeur, sachant
le succès rencontré à l’étranger,
en version originale (comme celle de Bruxelles en 1607) ou dans les
traductions
les plus diverses en France, en Angleterre et ailleurs. C’est
durant cette
année 1614 qu’éclatera un véritable coup de
tonnerre littéraire : un faux
Tome II est publié par un certain Alfonso Fernandez de
Avellaneda, à Tarragone.
C’est sur la nouvelle, en août 1614, de l’existence d’un Tome II imprimé, envoyé à l’éditeur madrilène
de Cervantès, que débute le roman de Mateo-Sagasta, roman qui est le long récit
des aventures d’Isidoro Montemayor chargé par l’éditeur de retrouver
qui est l’auteur du faux Tome II dont le nom déclaré est de toute évidence un
pseudonyme. Montemayor est l’employé de Roblès, car petit hidalgo, jeune et sans titre, il lutte pour survivre dans ce
siècle difficile qui est réputé d’Or pour l’Espagne, et de l’or il en fallait
aussi beaucoup pour subsister… Il est un des gérants du tripot attenant à une
taverne, propriété de l’éditeur. De plus, pour arrondir ses fin de semaines
difficiles, étant instruit et lettré il
est aussi correcteur d’épreuves chez l’imprimeur Juan de la Cuesta, imprimeur,
entre autres, des œuvres de Cervantès.
Il est évident que le faux crée préjudice à l’auteur et
surtout à son éditeur, qui promet une forte somme si Montemayor résout l’énigme
attachée au faux Quichotte. Comme l’œuvre est ouvertement insultante pour
Cervantès dans certaines de ses pages, et que les allusions pullulent en référence
à la biographie du grand homme et aux influences qu’il aurait subies,
littérairement, voire dans la politique de ses choix de protecteurs, Montemayor
se rend compte qu’il devra ratisser large pour savoir qui est derrière toutes
ces allégations, et qu’il devra aller explorer des zones d’influences de grands
noms, zones d’autant plus dangereuses qu'elles font partie d'un monde qui le dépasse.
Mais il a fichtrement besoin de l’argent promis, au-delà de la plantureuse
avance consentie par l’éditeur.
Nous suivrons donc ce qui est une véritable enquête
méticuleuse, faite par Montemayor au cœur de l’été brûlant de Madrid, un
Montemayor qui livré à lui-même cherchera l’aide de Cervantès. Celui-ci est
malade, alité et peu enclin aux mondanités, mais il fera de son mieux pour
aguiller le jeune hidalgo dans la forêt des relations et des allusions qu’était
le monde littéraire de l’époque, tout en lui exposant sa jeunesse aventureuse
de militaire et sa captivité chez les Turcs. Au-delà de Cervantès, Montemayor
recherchera toutes les personnes qui auraient pu se sentir malmenées par les
allusions du Quichotte Tome I, celles qui ont côtoyé Cervantès jeune; il ira
jusqu’à interroger Lope de Vega pour estimer le niveau de rancœur de celui-ci,
il devra côtoyer courtisans, hommes de pouvoir, hommes d’Eglise et d’autres
pour essayer de trouver des traces de cet auteur qui reste un inconnu pour tout
le monde : Alfonso Fernandez de Avellaneda. Il sait qu’il risque gros à
faire des allusions sur certains, des hypothèses non fondées sur d’autres, car
la vie de roturiers et de désargentés comme lui ne vaut pas grand-chose dans
un système où tout fonctionne par le trafic d’influences, par la corruption
ouverte, par les prébendes, où tout s’achète, les titres comme la mort de son
ennemi. Dans une ville où tout peut arriver dans ses rues, où la nuit est plus
dangereuse que le choléra, un monde où la fièvre peut achever en quelques jours
ceux qui survivent au reste.
Voleurs d’encre
est un copieux roman policier historique, qui, par sa truculente mise en scène
dans le début du 17e s., son écriture très soignée et ses
personnages attachants, parvient à capter toute notre attention dès le début des
aventures qu’il faut bien qualifier de picaresques, siècle obligeant, de son
héros Isidoro Montemayor, héros qui est un habile mélange de Rouletabille et de
Philip Marlowe. La qualité romanesque est ici au rendez-vous, et emportera le
lecteur. Nous y sommes d’autant plus sensible
que nous notre désintérêt pour cette branche nouvellement développée qu’est
le roman policier historique est grand, car il est souvent fruit de faiseurs ou
de doctes universitaires s’appliquant un peu trop à utiliser les recettes du
« mais qui l’a fait ? » sans réel talent. Avec Mato-Sagasta on
est loin du compte, c’est un historien qui a su se muer en romancier, et qui,
pince sans rire, a su faire du Madrid d’alors un équivalent du Los-Angeles du
20e s. des romans de Chandler, plein de dangers, d’hommes de main,
de luttes pour un pouvoir immédiat, de policiers non fiables, de rapacité et de
tous les vices… Je vous laisse le soin de trouver les autres indices.
Le tout dans une ville vivante qui pue la réalité, le Madrid
de 1614, où nous vivons le précaire quotidien d’un enquêteur malgré-lui,
mercenaire souvent paumé, désargenté, mais plein de ressources et trimballant
sa propre notion de dignité humaine et de justice. En plus de sa rapière et de sa
dague.
Le cœur de l’intrigue se base sur des faits réels relatifs
au faux Quichotte, nous l’avons déjà souligné, et la plupart des personnages
que croise Montemayor, ou qu’il cite,
ont réellement existés. Quelque notions de ces faits historiques
aideront le lecteur, mais ne sont pas indispensables. Il suffit de suivre
Montemayor dans la reconstitution vériste et très documentée de la vie
quotidienne d’alors, pour être emporté par le récit dans les méandres d’un
mystère littéraire et dans ceux du 17e s. espagnol.
Don Miguel de Cervantès Saavedra publiera le Tome II de son
Quichotte en 1615. Il y fera mourir son héros pour qu’on ne puisse plus le lui
voler.
Cervantès décédera vieilli et usé, en 1616, à Madrid.
EB
(juillet 2008)
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