Plutôt mort que Rouge !
(Will You Still Love Me Tomorrow - 2001)
Ed Gorman
Aube Noire - Éditions de l'Aube - 2008
C’est le troisième volume de la série Sam McCain traduit en
français. Série dont le personnage récurent est un jeune avocat, attaché aux services
juridiques de la petite ville de Black River Falls. Sam McCain sert aussi parfois
de détective enquêtant dans le cadre d’affaires locales pour la juge
d’instruction Esme Ann Whitney, conservatrice, bourgeoise… et délurée, bien qu’ayant
atteint la soixantaine. Son patron.
Une des caractéristiques de la série, en dehors du fait que
tout se passe dans une petite ville de l’Iowa
et ses environs, une Amérique profonde et traditionaliste, c’est que
chaque volume porte un titre original anglais qui est le titre d’une chanson
populaire datant de la période durant laquelle se déroule l’intrigue du roman.
Une autre est que tout se passe chronologiquement depuis les années mi-50
jusqu’à la mi-60, une année particulière servant à chaque fois d’arrière-plan au
récit de chacun des romans.
Pour le présent volume de la saga, plutôt que le titre de
la
chanson utilisée dans le titre anglais du roman, chanson sans
doute moins bien connue en France, le titre en français
reprend
une expression en vogue durant la vague d’anti-communiste
primaire qui suivit
la seconde guerre mondiale aux USA, et qui culmina dans la chasse aux
sorcières
et les listes noires mises au point par le fameux sénateur
républicain Joe
McCarthy, alcoolique notoire, qui joua les inquisiteurs avec la
bénédiction du
gouvernement républicain en place et du président
Eisenhower. Jusqu’à ce que
leur marionnette les inclut, avec l’Armée, comme cibles
dans sa campagne de
délation et de purges… Ike lui-même veillera, en
1954, à ce qu’on discrédite
jusqu’à l’anéantissement la créature
vorace, et paranoïaque, vite fait. Mais
l’anticommunisme irrationnel et ravageur fera désormais
encore partie du
paysage américain durant une bonne quinzaine
d’années, menaçant
d’anéantissement tout ce qui n’était pas
à la droite de Nixon, libéraux,
socialistes, intellectuels, étudiants,
chercheurs, syndicalistes politisés, simples citoyens. Un flambeau que reprit
avec brio le fameux « héros » J. Edgar Hoover, et les fameux dossiers
secrets de son FBI.
En 1957, la chasse aux « commies », aux
« reds » est encore très vivace, et un climat de suspicion et de
délation prévaut toujours à l’égard de ce qui ne se coule pas dans le moule
américain ultraconservateur, tout est suspect : défendre la cause des
noirs, enpêcher de les laisser lyncher, prétendre qu’il y a des droits civiques
pour tous les Américains, défendre les droits de l’homme, sont des motifs suffisans pour vous marquer
de l’opprobre populaire, par des foules qui ne demandent qu’à débusquer les
ennemis intérieurs aiguillonnés par les politiciens manipulateurs, où les classes
très favorisées, et leurs propagandes haineuses.
Et, dans l’Amérique profonde, la chasse bat toujours son
plein.
C’est dans ce climat d’oppression et de suspicion qu’un conseillé
politique de la Maison Blanche, Connors, d’origine populaire et mis à l’écart
par un changement de pouvoir, sera assassiné, dans cette petite ville de Black
River Falls, dont il est originaire et où il ne se passe pas grand chose
habituellement. Alors qu’il était accusé
par des lettres de menaces d’être un sympathisant communiste.
Il faut dire que Connors défendait
des politiques libérales de gauche, s’était
penché sur des problèmes sociaux,
assez que pour le faire qualifier de dangereux par certains.
Très vite, l’arrière-plan
anti-rouge est révélé, et la juge même si
elle ne partage pas les vues
politiques de Connors sera outrées par l’idée de
crime d’opinion. Sentiment renforcé lorsque deux
autres meurtres viendront émailler la situation, meurtres
impliquant les
milieux de l’extrême-droite nationaliste, raciste, et
anti-gouvernementale.
Sam McCain sera un peu dépassé par les événements, surtout
qu’il se trouve à chaque fois mêlé à la découverte des cadavres et face à la
stupidité légendaire du sheriff local, dont la seule qualité est d’appartenir
au clan familial qui contrôle la ville politiquement et financièrement.
Dépité par l’attitude de la belle Pamela qu’il poursuit de
ses ardeurs depuis des années, assailli par la cour plus que pressantes de
quelques belles qu’il croise dans son enquête, pas insensible au charmes
évidents de dames mûrissantes, Sam devra essayer de marier les urgences de sa libido débordante et les impératifs de son
enquête.
Heureusement il a bon caractère, Sam, et un rien l’amuse. Et
ce sera avec son regard ironique qu’il nous baladera au milieu des travers de
l’Amérique profonde et habituellement silencieuse. Lui qui serait plutôt
tendance libérale et humaniste. Et sentimentale.
Comme
toujours dans sa série, l’auteur manie un humour
discret mais qui enveloppe tout le récit, à
l’exception des épisodes sanglants
présentés sous l’angle réel. Les travers de
la province, les hantises et les
peurs de la clase moyenne des années 50, les injustices et les
abus d’une
société bien-pensante, sont toujours présents dans
le roman, éclairés par les
remarques de McCain ou des épisodes secondaires
l’incluant. Si le cœur de
l’intrigue est alimenté par le débordement
politique des années 50, ses rouages
ultimes ne sont pas du même registre, et on comprend pourquoi, vu
le parti-pris
de légèreté apparente déjà
souligné. C’est dans l’arrière-plan, dans
l’accessoire, dans certains traits d’humour ironique,
qu’on trouve chez Ed
Gorman une vision plus critique d’une Amérique qu’il
aime, mais qu’il ose voir
telle qu’elle est. Et qu’elle fut.
Plutôt mort que Rouge ! , une lecture
agréable qui vous mène cependant en douceur au cœur d’une Amérique engoncée dans
son système inavoué de classes, abreuvée
d’ice-cream soda, de drive-in, de rock ‘n roll, de naïveté, faisant
preuve à la fois d’innocence et de manichéisme primaire.
EB
(juin 2008)
(c)
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