Journal
1966 - 1974
Jean-Patrick Manchette
Éditions Gallimard (Hors série) - 2008
Gallimard nous livre ici la publication intégrale des quatre
premiers cahiers du journal tenu par Jean-Patrick Manchette, cahiers qui dès
1966 prirent le relais de ses agendas où il jetait parfois des notes succinctes.
Les cahiers originaux comportent chacun près de 250 pages
quadrillées, manuscrites et parsemées de collages faits de découpes d’articles
et entrefilets de journaux.
Le présent volume regroupe les quatre premiers de ces
cahiers, allant de fin 1966 à mars 1974 ; Manchette en remplira un total
de 20, jusqu’à sa disparition en 1995.
Les années 1966 à 1971 sont cruciales pour cet auteur qui
venait d’avoir 24 ans en décembre 1966, et qui, de travaux d’écritures sur
commande en travaux divers, débouchera sur le récit pour la jeunesse et finira
par publier des polars très personnels en 1971, un genre qu’il rénovera en livrant ses premiers romans, tout en
affirmant sa carrière d’écrivain. Et en gagnant la certitude qu’il pourra vivre
de l’écriture, même si ce sont encore et toujours des années de galère, aux
maigres rentrées, années difficiles qui en octobre 69 lui font écrire dans son
journal qu’il se donnait jusqu’à 35 ans pour percer dans l’écriture et en
vivre- se déclarant prêt à reprendre les études pour obtenir une licence de
français et se diriger alors vers l’enseignement.
Heureusement pour tout le monde, à commencer par lui, le
début du succès comme romancier de polars noirs poindra en 1971, et révèlera
celui qui est toujours à ce jour le romancier francophone le plus marquant du
genre, véritable novateur, styliste hors pair, dont l’influence fut énorme sur
tout ce qui suivit dans cette littérature en France.
Les 630 pages de ce premier volume nous plongent au cœur de
la vie quotidienne de Manchette, nous révélant son attachement profond pour sa
femme Melissa, parmi les diverses notes relatives à ses activités de damné de
l’écriture qui essaye de nouer les deux bouts.
On assiste également en direct à sa recherche
d’introductions et de travaux pour le monde du cinéma français, au point de
mobiliser une très grande partie de son énergie d’écrivain. A noter que
Manchette cherchera tout au long de sa carrière à établir de liens avec le
cinéma, comme scénariste, dialoguiste, adaptateur, visant même parfois la
réalisation.
Jusqu’en 1970, au milieu de ses travaux alimentaires, le
cinéma représentait certainement à ses yeux
le moyen le plus rapide pour qu’il
puisse se procurer des revenus décents voire excédentaires. Mais il y a
plus, car comme le révèle son journal, c’est un passionné de cinéma, un fou de
films… Un faim vorace d’exploration lui fait visionner des dizaines de films
par mois dont il note les titres, agrémentés parfois d’un commentaire, souvent
lapidaire.
Il est aussi intéressant de voir comment le jeune Manchette,
commençant par des évaluations souvent douteuses ou tendancieuses de nombre de
ces films –à l’exception d’intuitions fulgurantes qui pointent ici et là - va progressivement développer un jugement
plus sûr et mieux équilibré, au long des années qui passent, sa propre culture
du film se développant.
Et nous savons de quoi il s’agit puisque nous les avons
presque tous vus… et nous avons toujours
accordé une grand importance au cinéma qu’il soit de genre ou pas.
Son jugement s’est à ce point éclairci, qu’il juge sans
complaisance mais lucidement, avec justesse, la version filmée que Chabrol fera
de « Nada » lors de sa sortie en 1974, et qui n’est pas très bonne.
Avis que nous partageons, et ce depuis longtemps.
Il y aurait encore
beaucoup à dire sur les rapports ambigus qu’entretint Manchette avec le monde
du film tout au long de sa vie, monde qui le lui rendit bien en ne donnant
aucune adaptation réussie de ses romans, une ou deux petites demi-réussites
tout au plus.
Mais ce n’est pas l’endroit pour le faire…
Si jusqu’à fin 69, Manchette nous fourni quelques
digressions politiques assez fournies dans ces notes, le tout est assez
tâtonnant et reste sur le plan des idées. Ces digressions vont disparaître dans
les années suivantes, remplacées par des notules qui ne rapportent que des
faits ou le contexte politique général- à l’étranger surtout. Ce qui frappe le
plus, c’est l’absence de commentaires sur mai 68 durant cette crise (à lier à
son aversion pour la violence terroriste ?? ou à son refus de s’engager
dans des partis ou factions ??). Par ailleurs beaucoup de réflexions par
rapport à l’Internationale Situationniste et à la Société du spectacle, comme
on peut s’en douter, sachant par ailleurs l’influence énorme qu’à eu Debord à
un moment sur la perception de la société moderne par Manchette. Influencé par
les idées de gauche et un certain gauchisme, c’est certain, mais l’auteur, on
le sait, garda au cours de sa vie son indépendance et sa vision personnelle de
la société.
On retrouve dans ce Journal des traces éparses de ses
compositions romanesques importantes en cours, ou avortées, avec parfois de
brèves indications qui seront du pain béni pour les exégètes et les chercheurs,
à côté des écrits alimentaires.
Et il apparaît clairement tout au long de ces pages, que
Manchette s’épuisait physiquement par l’excès de travaux, minant sa santé.
On se rend compte devant l’afflux de références et de titres
de livres notés, que Manchette fut un lecteur boulimique, affamé
d’informations, faisant ses classes dans ses lectures, de la philosophie à la
littérature, de la politique à la psychanalyse. Et ce fut aussi un grand
lecteur de littérature policière, un auteur qui savait de quoi était fait le
genre qu’il pratiquait. Ce qui n’est pas, hélas, toujours le cas, et encore
moins de nos jours.
Insatiable, lisant sans cesse, on assiste par exemple à sa
découverte éblouie de John D. McDonald. Et il y en aura d’autres. On retrouve
aussi toute l’attention et la passion qu’il consacrait à la SF, au travers de
ses lectures et de ses choix. Peu de domaines, en fait, lui resteront étrangers, comme on peut le
constater à l’énoncé détaillé des livres qu’il lit.
Quelques phrases, quelques références musicales éparses très
précises, nous rappellent que Manchette fut un grand amateur de jazz, et qu’il
joua même du saxophone.
D’une écriture assez directe, très lisible et bien plus structurée
qu’il n’y paraît, ce Journal est un complément bienvenu pour tous
ceux qui s’intéressent de près à cet auteur d’exception (*)
qu’est Manchette.
Si l’homme jeune s’y révèle à petits
traits, l’écrivain y est omniprésent. De
même qu’un bourreau du travail et un intellectuel jamais au
repos.
Du 29 décembre 1966 au 27 mars 1974.
Indispensable.
(*) Pour tous les autres : si vous ne connaissez pas
bien Manchette, c’est une grave erreur.
Commencez par lire ses romans noirs.
Notes sur la présente édition
Aspect positif : louons Gallimard d’avoir fixé le prix
de vente de cet épais volume, à la présentation soignée, au montant très raisonnable de 26 €
Côté regrets : un index des noms manque cruellement
(même si nous savons que ce la ne se règlerait pas en une poignée de pages,
cela ne devrait pas grever le prix du volume) et quelques photos personnelles
datant de ces années auraient été les bienvenues (en complément du cahier
existant montrant les photos de
certaines pages du Journal original et manuscrit- ici l’influence sur le prix
pourrait se faire sentir).
EB
(juin 2008)
(c)
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