Du sang dans la sciure
(Sunset and Sawdust - 2003)
Joe R. Lansdale
Thriller - Éditions du Roher - 2008
Tout se passe dans une région perdue de l’East Texas, cette partie du Texas proche de
la Louisiane et de l’Oklahoma, dans les années 1930 ; années qui ont vu se
développer une des plus grandes crises économiques mondiales, créée par les
délires du capitalisme sans freins et la spéculation outrancière en Amérique.
La plus forte récession qui frappa les USA bat son plein, associée au Dust
Bowl, calamité naturelle qui rendit aride des contrées entières et chassa les
petits paysans dépossédés de leurs biens et de leurs terres par des sociétés de
crédit aux dents longues. Pour dépérir le long des routes et se ruer vers des les Etats de l’Ouest américain qui
les exploiteront sans vergogne. Les couches populaires soufrent de la faim, les
petites classes moyennes se voient sans argent et sans travail, les chômeurs
errant dans tout le pays.
Les enfants sont remis au travail. Les trains sont pris
d’assaut par les « hobos » clandestins, ces clochards nomades
espérant toujours trouver mieux dans la prochaine ville, un quelconque boulot,
ou des expédients qui devraient leur permettre de survivre.
C’est dans ce contexte misérabiliste et dans l’indifférence
absolue des gouvernements américains de l’époque que naîtront beaucoup de
révoltes sociales, vite matées, que l’oppression et le lynchage des Noirs
reprendront de la vigueur partout et principalement dans les campagnes
reculées. Que beaucoup de « petits blancs » vivront la même misère
que celle des Noirs, protégés uniquement par la couleur de leur peau et leur
bigoterie hypocrite.
Il n’est pas inutile de rappeler ce contexte afin de mieux cadrer
le roman de Joe Lansdale totalement ancré dans cette période, contexte
général auquel il faut ajouter le boom
sauvage de la découverte de pétrole dans une région du nord-est de l’East
Texas, boom qui va propulser des villages au statut de villes et attirer toutes
les corruptions et toutes les exactions vers des contrées perdues
essentiellement rurales et forestières.
Pete, constable faisant office de sheriff local de Camp
Rapture, vient d’être abattu. Dans ce
petit hameau entièrement dédié à l’exploitation forestière et à sa scierie,
activité qui permet encore de fournir du boulot à sa population malgré la
crise. Et où tout le monde se connaît.
C’est sa femme, la belle Sunset à la chevelure flamboyante, qui l’a étendu après qu’il allait pour la
millième fois la battre et la violer. Au milieu d’un de ces ouragans fréquents
dans la région et qui a anéanti leur maison. Ce que les habitants du hameau n’ont
pas prévu, c’est que Sunset, démunie et sans ressources se cramponne au Colt de
son mari et semble s’en sortir pas trop mal. Assez pour que sa belle-mère, une
des actionnaires de la scierie, arrive à
la faire nommer constable en intérim. Sans beaucoup d’éducation, ayant été
pauvre toute sa vie, mariée à ce Pete coureur, bagarreur et dangereux, elle se
considère comme veuve ayant de la chance puisqu’elle peut se reloger dans une
tente et recevoir un salaire. Et garder sa fille qui a quatorze ans avec elle.
Assez observatrice et ayant le bon sens pour elle, elle naviguera habilement
dans les petits problèmes de la communauté assez fruste à laquelle elle
appartient, et où le moindre problème ou soupçon impliquant un nègre risque de
dégénérer en exécution immédiate par la bande de demeurés et de bigots que sont
ses concitoyens de Camp Rapture, ou de Tyler, petite ville proche. La pauvreté
généralisée et l’alcool ne facilitant pas nécessairement les rapports humains
dans ce petit coin du Texas des années 30.
Sans se décourager, elle engagera des adjoints essayera de
se faire respecter, résoudra quelques crises, inspirera assez de confiance pour
qu’on la laisse agir en constable à part entière. C’est en examinant les
dossiers succincts de son mari qu’elle fera
rebondir une ancienne histoire de bébé trouvé enterré dans une jarre.
Affaire assez vite clôturée et pour laquelle son mari semblait ne pas avoir
voulu insister malgré que le terrain appartienne à ce fermier noir. Dans les
dédales de ce meurtre honteux, elle sera vite aux prises avec des réalités qui
la dépassent un peu, mais qu’elle affrontera grâce ses qualités de ténacité et
de poursuite d’une justice réelle face aux préjugés qui l’entourent et à la
conspiration qu’elle soupçonne.
Mais rien n’est acquis dans ce monde violent que Sunset doit affronter tous les jours, et les
victoires peuvent très vite se transformer en défaites cinglantes. Et
sanglantes.
Cet excellent roman noir de Joe Lansdale renoue avec la
tradition du naturalisme à l’américaine, une des racines du roman noir moderne
et dont les influences les plus marquantes se retrouvent dans le début du 20e
s. jusqu’aux années 40. Influences qui marquèrent un des aspects importants du
roman noir policier américain naissant (qu’on se souvienne des meilleures
oeuvres de James M. Cain ou, exemple plus tardif, des débuts de Charles
Williams). Il faut dire que des romanciers fortement naturalistes comme Erskine
Caldwell, John Steinbeck ou William Faulkner, avaient laissés des traces
indélébiles dans la littérature américaine de l’époque.
Dans Du sang dans la sciure, Lansdale nous
plonge dès le début dans l’univers réaliste de ses protagonistes et il ne nous
lâche plus. D’une écriture redoutablement efficace il nous décrit ce monde
paupérisé des campagnes oubliées de l’Amérique, campant des personnages
grandeur nature, qui ne sont pas stéréotypés ni unidimensionnels. Certainement
pas en ce qui concerne les principaux ni ceux du deuxième cercle. Ajoutez à
cela une nature discrètement mais habilement présente, un climat surchauffé et
poisseux, une ironie certaine face aux agissements d’une société manichéiste et
sans concession pour les faibles, une description féroce de l’intolérance à
l’américaine, et vous aurez un roman de qualité qui vous emporte dans le destin
des personnages. Un destin souvent tragique, sans emphase, mais sans vraie
concession, qui se profile derrière une intrigue policière qui n’est qu’une des
couches qui constituent ce roman riche en évocations prenantes et en
péripéties.
Vous serez pétrifiés avec les noirs, vous sentirez l’haleine
des poivrots violents, vous entendrez les coups mats portés aux victimes… Vous
assisterez au destin messianique d’un pasteur « défroqué » ayant
renié la charge et son hypocrisie pour trouver la rédemption dans le
séculier ; un destin enrobé de l’ironie sardonique d’un auteur à la
recherche d’humanité dans ces groupes humains qui semblent difficilement
émerger de la sauvagerie.
Un des meilleurs romans de Lansdale. Recommandé.
Note concernant la traduction
Le traducteur Bernard Blanc a pris le parti d’ignorer les
« régionalismes » made in USA dans les dialogues et expressions
diverses, et de ne pas trop souligner les laxismes et accents divers des
langages parlés utilisés. Dans nombre de romans c’est un défaut qui affaibli le
texte, mais ici il faut reconnaître que le texte français -tel qu’il nous est
livré- est d’une telle qualité tout en ne détruisant pas l’ambiance du roman ni
son cadre, qu’on ne peut que donner raison au traducteur.
EB
(février 2008)
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