Tokyo année zéro
(Tokyo Year Zero - 2007)
David Peace
Rivages/Thriller - Éditions Payot & Rivages - 2008
L’inspecteur Minami, attaché au quartier général de la
police métropolitaine de Tokyo, est chargé de recherches avec une équipe de
collègues sur les identités et tenants de deux jeunes filles assassinées et
violées, retrouvées dans Tokyo. Les deux meurtres, bien que distants, ont des points communs, ce qui semble annoncer
l’activité d’un tueur à répétition, et ce depuis de nombreux mois. Devenu
responsable d’une section de recherches,
la deuxième brigade, l’inspecteur Minami devra se concentrer sur les recherches
de l’identité du cadavre pour lequel on a le moins d’éléments.
En ce mois d’août 1946, au-delà des problèmes liés à ses recherches, il se
heurte aux difficultés d’un Tokyo en ruines, d’une occupation organisée par
l’armée américaine qui épure les cadres nationalistes et les criminels de
guerre, y compris dans la police. Aux angoisses d’une misère commune à tous les
habitants de la ville, comme lui sans revenus, sans nourriture et sans soins
médicaux.
Et il se considère un des heureux, lui Minami qui a survécu
à la guerre, toujours vivant, ainsi que sa famille. Et il a un travail. Quasi
sans solde, mais un travail. Avant d’être dans la police il était dans l’armée,
a vécu la campagne de Chine et ses horreurs. Un vétéran de la mort organisée
orchestrée le Japon totalitaire, nationaliste et raciste.
Une autre victime est découverte, durant ce mois d’août, un
meurtre ayant des similitudes avec les précédents, ce qui mettra la pression sur le commandement
de la police qui reproche la lenteur et le peu de résultats de Minami et de sa
brigade, alors que l’autre brigade enquêtant sur le premier cadavre à vu ses
recherches rapidement couronnées de succès et a arrêté un certain Kodaira Yoshi
qui a avoué. Mais Kadaira ne reconnaît pas son implication dans les autres
meurtres. Si Minami, dans ses recherches trouve pourtant certaines traces de la
proximité de Kodaira, les preuves manquent, certaines identités sont floues. Plus
personne n’est ce qu’il semble être. De plus, les témoignages sont souvent
tronqués car Minami doit passer par le
monde du marché noir et de la prostitution pour recueillir quelques indices. Il
ne peut même plus se fier à tous ses collègues proches. Dans un monde où la vie
n’a plus aucune valeur. Y compris la sienne.
S’il continue, c’est hanté par ses souvenirs, malade, drogué
à l’aide de médicaments ; au milieu
des ruines, de la mort et en perpétuelle quête de nourriture. Trouvant parfois
un bref répit auprès de sa maîtresse, une prostituée qu’il entretient.
Dans les souvenirs qui le hantent, il y a ce Coréen exécuté
sur place, en 1945, sans enquête, le jour discours de l’Empereur officialisant
la capitulation du Japon et l’occupation américaine, exécuté au sabre pour le
meurtre d’une jeune fille étranglée et violée découverte dans un dépôt de
l’armée en ruines. Un crime similaire à ceux de ses enquêtes actuelles, crime
sans trace dans les dossiers, que personne n’a relié à la liste des meurtres
non-résolus de jeunes femmes examinées par la police.
Le récit nous est raconté par la voix de l’inspecteur
Minami, voix à laquelle se mêlent sans arrêt les bribes obsessionnelles qui
encombrent et envahissent les pensées du policier à tout bout de champ. Que ce
soient les bruits divers rythmés et amplifiés par une perception perturbée ou
les images et scènes vécues antérieurement par Minami, comme flic, mais aussi
comme soldat. En Chine, au Japon.
Dans Tokyo année zéro , le personnage central
poursuit sans répit la Mort dans une
quête qui veut arrêter ses dévastations et redonner une humanité aux jeunes
victimes du tueur en série. Ou des tueurs ? Une recherche qui mine et consume ce flic
perdu dans les méandres du remords, de la culpabilité et de la vengeance.
L’oubli ne lui est pas donné, il se souvient, encore et encore. Sans répit. Il
avance en se heurtant de plus en plus à la corruption et aux meurtres, dans la
rue, dans les bandes organisées, dans les hiérarchies nippones prêtes à
occulter les assassins officiels et à leur redonner du pouvoir, dans le marché
noir dont les ramifications importantes touchent l’occupant américain, dans les
effets du nationalisme raciste à la nippopne. Il essaye encore et toujours d’avancer, en
permanence confronté aux rigidités d’une société japonaise qui a forgé des
individus peu enclins à admettre leur culpabilité individuelle, et où seul
l’échec de la tâche confiée est l’ultime faute. Son passé guerrier et la
débâcle du Japon ont enseigné à Minami que
survivre reste son seul but, la seule justification de son existence face à la
mort omniprésente dans ce Japon en ruines, dont la putréfaction répand une
odeur qu’on ne peut éviter. Putréfaction des cadavres, putréfaction d’une
société en déroute.
Il côtoie le crime organisé pour quémander un peu d’argent
et surtout ces fameux calmants qu’il ingurgite par poignées Il s’inféode,
trahit, mais survit. Face à la mort, il essaye de garder les yeux ouverts dans
son voyage au bout de la nuit…
Mais qui est-il ? Est-ce le remord qui le dévore ?
Scènes d’horreurs. Cadavres. Incendies.
Ou la folie ?
David Peace nous donne dans ce roman un tableau halluciné de
Tokyo et du Japon à un moment de son histoire qui ressemble à un
anéantissement, en ce début de l’après-guerre, fait de paix imposée et de chaos
social associé à une misère matérielle absolue, et qui reste une période mal
connue en Europe. Un des mérites non négligeables de ce Tokyo année zéro
est de traiter les personnages et leurs relations selon la mentalité et les
habitudes japonaises, une réalité qui est à des années-lumière des fondements
de la société occidentale, ou de ses comportements sociaux actuels. Ce qui nous
permet de voir le cœur du problème avec une approche conforme, comme ceux qui
vivent ces événements dans leur quotidien.
Comme dans ses romans précédents, le style de son
écriture accentue le côté obsessionnel
du récit mêlant ici incantations et oraisons
par moment. L’ambiance soutenue doit aussi beaucoup à la fulgurance de cette écriture qui
nous entraîne dans un monde proche de la paranoïa, fait de réalité froide,
morbide, distanciée et du bouillonnement émotionnel réprimé vécu en permanence
par le personnage qui nous en fait rapport. Pourtant, malgré la très haute qualité d’écriture, celle-ci
n’est jamais un obstacle et Tokyo
année zéro est le roman de Peace dont la forme est la plus accessible parmi ceux qu’il a publié jusqu’ici.
Œuvre angoissée, roman du pourrissement, qui nous montre le
Japon débusqué et aux abois, face aux conséquences sociales de sa défaite et de
son refus d’exprimer des regrets.
Un roman envoûtant, lancinant, d’une noirceur profonde. Une réussite de David Peace qui confirme une
fois de plus qu’il est un des grands écrivains de ces dernières années.
Trilogie
David Peace a annoncé à plusieurs reprises qu’il s’était
lancé dans une trilogie basée sur diverses affaires criminelles du Japon des
années 1946 à 1949. Tokyo année zéro en est le premier volume,
s’inspirant des crimes d’un tueur en série réel de l’époque.
D’autre part, Peace réside au Japon depuis une douzaine
d’années, où il vit et enseigne, ce qui lui a certainement permis d’observer
cette société en détail. Et d’en comprendre les principaux rouages et
habitudes, ainsi que sa rigidité. Sans
parler de la réelle proximité des
sources et références nippones dont il s’inspire pour la construction de sa
saga.
EB
(février 2008)
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