Moi, Fatty
(I, Fatty - 2004)
Jerry Stahl
Rivages/Thriller - Éditions Payot & Rivages - 2007
Roman en forme de récit autobiographique qui nous raconte,
vu de l’intérieur et avec la voix du personnage central, l’ascension et la
chute de Roscoe « Fatty » Arbuckle, vedette du cinéma muet américain
des années 1910 à 1920. Une star de l’époque, qui, dans ses rôles de petit gros
comique avait un succès phénoménal et était adulé par le grand public. Personnage
bien réel, qui, venu de rien, de moins que rien, de gamin abandonné par son
père pour finalement accéder à la gloire
et l’argent facile à Hollywood. Et à un destin tragique.
Fatty
En passant par une expérience de comique de music-hall
vivant de maigres cachets et de petits boulots. Fatty venait du bas de
l’échelle du rêve américain, de cette classe qui réunissait ces émigrés peu ou
pas qualifiés qui remplissaient les quartiers miséreux des grandes villes
américaines ou les petits lopins de terre ingrats dans la version campagnarde
de la misère made in USA. Le petit Roscoe, un peu trop enveloppé pour son âge sera
vite rebaptisé « Fatty » (Tas de graisse, gros lard – en anglais
populaire) par son père et les gamins de son entourage. Habitué de vivre sous
les quolibets et sous les coups de son père ivre la plupart du temps, le petit
Roscoe va développer une vision du monde qui lui est propre : si quelque
chose va mal, c’est de sa faute…
Une réaction de culpabilité qui va cimenter son égo, le
rendre taiseux, renfermé et d’une timidité maladive durant le reste de sa vie.
Gamin, il va remplace sur scène un artiste de music hall de
seconde zone, lui qui n’était que le balayeur de bistrots et de salles de danse,
et ce sera en chantant un peu et en faisant le pitre qu’il s’en sort. Loin de
se faire virer par le public populaire de l’époque, il l’amuse et Roscoe se
lance dans la carrière des planches, dans un monde du spectacle qui le
fascinait depuis toujours. Mais de petits boulots en cachetons minables, en
s’accrochant à tout pour pouvoir survivre, le gamin, abandonné à l’âge de huit
ans, va se faire ses classes du spectacle à la dure mais en élève doué. Il passera du chant aux
numéros comiques et légèrement acrobatiques, et finira par gérer une petite
troupe qui tournera dans certaine partie des USA quelques années plus tard. Si
ce n’est plus la misère, c’est toujours des lendemains assez durs qui attendent
Roscoe au tournant, les difficultés matérielles, l’absence de contrats, le
manque d’argent. Mais, depuis le début des années 1900, il sait que c’est le
m étier d’acteur de music hall qui est sa seule chance : sans
éducation scolaire, sans le support de son père, il ne peut que compter sur
lui-même, et il sait se servir de sa corpulence pour faire rire les gens, il a
le sens de scène, ce qui amènera le public à l’accepte facilement. Pas comme sa
vie privée, dans laquelle il traîne toujours et encore le passif d’un
« Fatty » houspillé et meurtri.
En 1912, se produira l’événement qui changera sa vie :
il est engagé par Mack Sennett comme faire valoir pour certaines des comédies
filmées qui font le succès de son studio, la Keystone : un humour direct,
visuel, mécanique, souvent assez primitif, tenant de la pantomime et de
l’acrobatie en est la marque de fabrique. En deux bobines. Le cinéma des masses
qui fera la richesse de Mack Sennett (à signaler, au passage, l’extraordinaire
portrait qu’en fait Jerry Stahls son roman, nous y faisant revivre un Sennett
plus vrai que nature).
Très vite Fatty Arbuckle va devenir acteur principal de ces
comédies, adulé des spectateurs, dans tous le pays et à l’étranger. Une vedette
de l’époque héroïque de Hollywood. (voir ci-dessous un lien vers un aperçu du
comédien et de sa carrière, dans un petit docu de 6 minutes)
S’il travaille beaucoup, sa situation matérielle s’améliore
très vite et Sennett laisse Roscoe parfois intervenir dans les scénarios et la
mise en scène. Jusqu’en 1917, date à laquelle un producteur associé lui permet
de fonder sa propre compagnie de production, tout en lui laissant le contrôle
de la mise en scène, des scénarios…etc. La popularité de Fatty va exploser, et
comme le lui avait promis son associé, il engrange assez vite son premier
million de dollars de l’époque, au prix de surmenage et de vie privée absente
sous la pression du studio (la Paramount) et surtout d’Adolph Zukor qui le poussent vers les longs-métrages et la
surexploitation. De plus en plus riche, toujours aussi fermé, plus que jamais
Fatty ne se sent vivre que dans ses films. Sa dépendance à l’héroïne, résultat
de l’incapacité d’un médecin, ses tendances à l’alcoolisme ne ferons que murer
un peu plus la cage dans laquelle Fatty s’enferme, son ultime protection.
Ce sera dans ce tourbillon orchestré par les magnats de
Hollywood, bien décidés à exploiter la bête jusqu’à épuisement, que Fatty va rencontrer une deuxième fois un tournant décisif
dans sa destinée, en 1921. Durant un congé qui aurait dû être de détente, une
demi-mondaine, modèle à ses heures, fausse vierge et vraie allumée va décéder
suite à un malaise survenu dans la suite d’hôtel de Fatty Arbuckle, noire de
monde, au milieu de ce que la presse appellera une orgie… L’alcool y avait
coulé à flots, et on était encore en pleine prohibition. Impardonnable. Hollywood,
déjà dans le collimateur des ligues de bienséances et des intégristes de tout
acabit pour la liberté de ses mœurs, ses scandales vite étouffés et sa grande
influence sur le public de masse, va subir un assaut gigantesque à l’occasion
de l’inculpation de Roscoe Arbuckle suite au décès de la jeune femme, qui entraînera pour l’acteur une accusation de viol
et de meurtre prémédité.
Le pays va se déchaîner, la presse va devenir hystérique, et
Fatty, d’idole des foules, va passer au statut d’homme le plus détesté des USA.
Puis ce sera le lâchage : les studios le mettent sur liste noire. Les
procès et la déchéance le mèneront
rapidement à la tombe, en 1933. Il avait 46 ans. Il n’eut que peu d’amis :
Buster Keaton, qu’il fit découvrir et qui resta très proche d’Arbuckle jusqu’à
la fin, Charlie Chaplin, et d’une certaine manière, le producteur Joseph Schenk
le seul d’Hollywood qui ne le laissa pas tomber après sa déchéance.
« Les films, la danse, le jazz, l’évolution, les Juifs
et les Catholiques détruisent notre beau pays. »
-Révérend Bob Schuller, Eglise de la Trinité méthodiste de
Los Angeles, 1921
Si nous avons détaillé quelque peu le parcours de Roscoe
Arbuckle, c’est que sa déchéance et
les procès infamants qui lui furent intentés, mélange d’arrivisme politique et
de vindicte puritaine, manipulé par les tenants du pouvoir judiciaire local,
sont moins bien connus en Europe que de l’autre côté de l’Atlantique- où le cas
reste une des affaires judiciaires les plus célèbres des annales des USA et est
constamment citée, encore de nos jours.
Arbuckle en sortira blanchi, mais la chasse aux sorcières et
l’hystérie puritaine auront raison de sa carrière, de l’homme et …de la liberté
des studios. De toute façon, les dirigeants de ces studios n’étaient que des
exploiteurs forcenés, aux méthodes de truands, qui voulaient aussi faire rêver
les gens en dehors des salles obscures et les fidéliser au factice en exhibant
dans l’actualité les cages dorées dans lesquelles ils enfermaient leurs
créatures, bien conscients des fortunes immenses que leur rapportaient leurs
attitudes monopolistiques appliquées au divertissement de masse. Donc, ce
furent ces dirigeants qui mirent au point le fameux code de censure Hays,
hypocrite et puritain, qui suivit le cas Arbuckle afin de pouvoir poursuivre
leur mainmise sur le secteur du cinéma et sur ses milliards.
Ecrite sous forme de long monologue, Moi, Fatty
n’est pas une simple relation des divers épisodes qui marquent la vie de Roscoe
Arbuckle. C’est une étude de personnage confronté à son univers mental, à ses
difficultés de vivre et à l’hostilité ordinaire du monde qui l’environne. L’étude
d’un personnage diminué physiquement qui semble parcourir triomphalement le
chemin du rêve américain, alors qu’il reste intimement convaincu de son
inutilité, de la distance qu’il ne peut franchir pour découvrir les autres, restant
constamment replié sur lui-même. Et qui, cliché quasi issu des mélodrames
filmés par Hollywood, finira écrasé par la machine qui l’a enfanté.
Jerry Stahl, par de petites touches d’observation en
arrière-plan, nous fait également sentir de manière vécue l’insensibilité
sociale d’un pays qui se veut modèle et qui fut longtemps le paradis du
misérabilisme, de l’injustice…et du crime. Un pays qui ne parle que de morale
et qui ne sait qu’inviter le diable en laissant ses intégristes appliquer leurs
modèles simplistes et liberticides.
C’est dans ce monde que se débat Roscoe, insensible à son
propre sort, résigné, et qui ne semble vivre que pour la comédie, une vie
décrite dans ce qui est un des meilleurs romans étrangers de 2007 publiés en France.
Avec Moi, Fatty , Jerrry Sthal est parvenu à recréer un véritable univers,
celui de Fatty Arbuckle qui nous raconte
de manière désabusée et souvent ironique ce qu’il vit au plus profond de
lui-même. L’écriture efficace et très soignée du roman donne une formidable
unité de ton au récit, dans un style qui n’appartient qu’à l’auteur et qui
marque. Une réussite.
Recommandé.
EB
(décembre 2007)
(c)
Copyright 2007 E.Borgers
Liens sur le Web
-Présentation (extraitsfilm et photos) de Roscoe "Fatty" Arbuckle (You Tube)
-Court métrage de "Fatty", av.Bustter Keaton: The Hayseed (Le cul-terreux - 1919) (You T)
-L'affaire Arbukle - détails et procès (en anglais)
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Roscoe "Fatty" Arbuckle
1887- 1933
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Connu de son public sous le nom de Fatty, son immense succès
a souvent occulté le côté innovateur de ce comédien /réalisateur. Il fut
l’un des premiers à penser les scènes successives comme des « tout »,
donc devant garder un minimum de logique dans leur chronologie interne. Même
approche pour les « gags » qui, au delà des acrobaties, sont
développés avec leur logique visuelle propre, et filmés en conséquent par
Arbuckle réalisateur avec un vrai montage de divers plans (et non pas comme sur
une scène de théâtre, pratique courante à l’époque). N’oublions pas que vers
1915-17, le cinéma comique muet aux USA ne s’embarrassait pas beaucoup de
construction cinématographique ni logique…

C’est à juste titre qu’on considère Roscoe Arbuckle comme un
des trois grands comiques innovants du début du cinéma, avec Buster Keaton et
Charlie Chaplin. Arbuckle travailla d’ailleurs avec Keaton et Chaplin à leurs
débuts, et il est évident que plusieurs gags en forme de séquence que l’on
trouve chez Chaplin furent directement repris de ce que faisait Arbuckle devant
la caméra. Arbuckle fut aussi un des maillons importants et un pionnier du film
comique moderne par son travail derrière la caméra (scénarios, réalisations) EB
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