Qui sème le vent...
(What Goes Around Comes Around - 2005)
Cornelius Lehane
Rivages/noir n° 656 - Éditions Payot & Rivages - 2007
Deuxième roman qui met en scène un barman opérant à New
York, Brian McNulty et qui démarre alors que ce dernier reprend son poste dans le
bar d’un hôtel de luxe, après avoir eu recours àson syndicat. Car Brian est syndicaliste et dès
lors est la cible d’un certain harcèlement de la part des cadres subalternes
des établissements où il opère. Mais s’il pensait avoir difficile à se
reclasser définitivement dans ces emplois recherchés, il ne s’attendait pas à
retrouver dans la hiérarchie de la gestion des bars de la chaîne d’hôtel deux
de ses anciens amis proches : Greg et John. C’est surtout John qui
l’aidera, le « protégera » carrément, ce John Wolinski qui a réussi
et qui a un poste de dirigeant. Reclassé par John dans un établissement de luxe
séparé, aux côté de Greg, Brian se retrouve cadre subalterne à son tour. Il
n’aime pas trop, mais au moins il reste dans son élément : les bars et
leur gestion.
Tout basculera lorsqu’il apprend la disparition de Greg,
après sa découverte du cadavre d’un homme que Brian et lui ont connu dans le
passé, et ce dans un endroit tout proche de l’établissement où Brian est censé
travailler. Il va, avec l’aide de John, essayer de savoir où est passé Greg,
car après quelques jours il est de plus en plus certain que la disparition de
Greg est liée au meurtre que la police ne parvient pas à élucider.
Assez vite, des indices concernant Brian renvoient vers
Atlantic City, où il y a très longtemps lui, John et Greg ont exercé leur
métier de barmen, et où c’était cimentée leur amitié.
C’était longtemps avant New York, longtemps avant sa
quarantaine actuelle déjà bien entamée, avant son mariage défait, c’était quand
John vivait assez heureux, et passablement sous la coupe de John, ce grand
séducteur pragmatique, celui qui arrangeait si bien les choses en cas d’accroc.
Cette fois, les accrocs sont majeurs, et si Brian se fait
tirer dessus, c’est parce qu’il tourne en rond dans sa recherche de Greg et
d’une explication. Mais John veille, comme par le passé et Brian, s’il est un
peu rassuré, ne se sent pas à l’aise. Ni dans son rôle d’enquêteur malgré lui,
ni face à ses démons du passé made in Atlantic City, ni se doutant que John lui
cache des choses peu reluisantes. Lui, ou son malfrat de père, Charlie Wolinski,
ou encore d’autres qui sont à la solde de John. La vie est comme ça, Brian le
sait bien : la vie réelle n’est pas une foire aux cadeaux et les barmen
traficotent tous un peu, c’est un fait évident : ils sont assez
démerdeurs, question de survie dans des grandes villes comme New York ou dans
celles où le fric circule vite comme Atlantic City et ses casinos… Mais cette
fois-ci l’un d’eux a essayé de trafiquer avec la mort. Et il a perdu.
Long roman assez touffu, Qui sème le vent… est
entièrement centré autour de Brian McNulty dans un récit fait à la première
personne par ce dernier. Le personnage est assez éloigné des clichés de
l’enquêteur habituel, même occasionnel, emmené dans une course à la vérité.
Brian est avant tout un homme ordinaire qui n’est à l’aise que dans son métier
ou les choses qu’il connaît. Ses relations sont épisodiques, parfois chaotiques,
embarqué malgré lui dans des événements qui le dépassent… comme dans la vie
ordinaire. Il ne se découvre pas une âme de héros vengeur, il se trompe, se
laisse mener par le bout du nez, patauge dans sa vie privée et en général. Pour
achever le tableau, le seul point vraiment atypique est son père, ancien journaliste,
communiste de l’époque McCarthy, qui n’a jamais renié sa recherche de la
justice sociale ; il faut savoir qu’être « radical », et encore
plus s’avouer communiste et militer, dans les années 1950 aux USA, c’était
aussi anormal et inhabituel, atypique pour les USA, qu’un politicien honnête.
Et beaucoup plus dangereux.
De ce père Brian a hérité un sens aigu de l’injustice
sociale, d’appartenance de classe, de recherche de la justice. Il y croit, il
s’y accroche, tout comme à l’amitié. Mais toutes ses valeurs le desservent plus
souvent qu’elles ne l’aident. Dans les crises, il s’y accrochera fermement et avec
une obstination certaine, tout en sachant que la société laisse peu de place
pour de telles approches. Une certaine forme de justice lui semble encore
nécessaire, même s’il doit se compromettre pour la faire appliquer, même si ses
moyens sont limités, même s’il n’est pas un aigle, ni un héros…
Dans ce roman, Cornélius Lehane (à ne pas confondre avec
l’autre, Dennis) nous décrit très bien l’envers du décor de ces hôtels et bars
luxueux, et des autres, la vie des rues de New York avec son mélange
incroyable. Mélange social allant de la misère absolue au luxe le plus
insolant, de l’escroc à l’arriviste en passant par le yuppie, mélange de races dans
des quartiers tels que le Bronx. Embarquant d’ailleurs Africains et Chiliens dans son récit, il nous fait plonger dans le ventre de la Métropole, dans
ces quartiers oubliés mais bien vivants,
nous le faisant aussi découvrir la nuit lorsqu’il est nimbé d’une
dangerosité qui n’a pas de répit.
La longueur du roman permet à Lehane a bien nous faire
sentir l’incohérence, les errements, les ratages et les hésitations de son
personnage principal, homme ordinaire avant tout. Cependant, le milieu du récit
connaît un baisse de régime, et il aurait gagné a être plus ramassé, voire même
élagué, et ceci ne lui aurait pas fait perdre l’effet de piétinement voulu par
l’auteur. Malgré cette réserve mineure, Qui
sème le vent…
reste un roman attachant, assez sombre par ses manipulations de
relations affectives
dévoyées, détournées : de
l’amour à l’amitié, en passant par les
relations
filiales.
Cornelius Lehane : un auteur à suivre.
EB
(septembre 2007)
(c)
Copyright 2007 E.Borgers
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