| Le trésor de la Sierra Madre
(The Treasure of the Sierra Madre - 1935)
B. Traven
10/18 n°1820 - UGE - 1987
On ne reviendra pas en détail sur la soupe créée par les
divers éditeurs de B. Traven, en France et ailleurs, dont les romans, écrits en
allemand dans les années 1920, s’ils ne sont pas tronqués et modifiés furent
publiés à partir de versions anglaises ou espagnoles…
Quand on ajoute à cela le mystère entretenu concernant l’identité exacte de l’auteur, sa vie
tumultueuse d’anarchiste en Allemagne, sa paranoïa, sa vie au Mexique, le tout
allié à une volonté évidente de critrique sociale et de descriptions des couches
de la société sacrifiées par le développement économique imposé que l’on
retrouve en toile de fond dans ses écrits, on ne peut qu’être intéressé par cet
auteur contestataire.
La présente édition a le mérite d’avoir été
« revue » par Charles Baudoin, à partir de la version française de
Henri Bonifas (Calman-Lévy), établie à partir de la version anglaise du roman.
La pauvreté des traductions ayant toujours été un obstacle de
taille pour le lecteur francophone, on comprend mieux pourquoi Traven n’a pas
joui d’un succès aussi énorme dans nos contres que celui qu’il rencontra dans
les pays anglophones, USA compris.
Dans le cas présent, même revue, cette traduction française pêche
par moment par un vocabulaire désuet, associé à des formes verbales que ne
renierait pas Proust dans ses moments d’assiduité. Et déjà hors de propos dans
les années 1950, lors de la traduction.
Tout ceci étant dit, il faut que l’original de Traven soit
d’une qualité et une force peu communes, pour malgré tout survivre
honorablement dans cette version que j’ai lue.
L’histoire contenue dans Le trésor de la Sierra
Madre est relativement simple et linéaire.
Dobbs, Américain
encore jeune, à la dérive dans les rues d’une petite ville mexicaine, survit au
jour le jour, le prochain repas étant son seul horizon. A la recherche de
travail, en compagnie d’un autre trimardeur, il ira vers les champs
pétrolifères en construction, pour y être exploité par un entrepreneur peu
scrupuleux qui promet des hauts salaires, mais le travail fini il ne paie pas.
L’embrouille habituelle. Sans oublier que le pétrole attire tous les paumés,
Indiens, Mexicains, Américains en mal de travail. Une rude concurrence pour un
travail harassant.
En entendant les récits d’un vieux chercheur d’or, expérimenté
et jovial, Howard, Dobbs décide de tenter sa chance dans ce domaine, en
s’alliant à Curtin autre jeune Américain dans la débine, sous la houlette de
vieux prospecteur. Un lot inespéré à la loterie locale, additionné à ses
maigres revenus, lui donneront le pécule nécessaire pour se lancer dans
l’aventure.
C’est dans la montagne que s’établiront les chercheurs d’or,
se camouflant en chasseurs de peaux par
peur du gouvernement, de la police, des villageois, et de possible bandits
errants.
Sur base des connaissances de Howard, ils découvriront assez
vite un filon qui mérite d’être exploité, même si sa richesse n’est pas
exceptionnelle.
Après environ onze mois de labeur d’esclaves, dans la crasse
et la jungle, épuisés, prompts aux soupçons et aux disputes, loin de toute
facilité, Howard finit par convaincre ses associés du danger de vouloir
toujours plus, espérer être encore plus riche, pour finir hébété de travail,
pris de la fièvre de l’or, la mauvaise, celle qui tue, qui rend fou qui peut
ramener l’homme au niveau de la bête. Et c’est avec un petit pactole qu’ils
quitteront finalement leur exploitation, pour se lancer la route périlleuse qui
doit les ramener vers Durango ou une autre ville importante où ils pourront
expédier leur fortune et vendre les mules et l’équipement. En sécurité, noyés
dans la foule citadine. Mais pour y arriver, il y a le long chemin pénible, une
nature assez hostile et tous les aléas de rencontres qui peuvent vite tourner à
la catastrophe. S’ils réussissent, au bout du chemin ils seront riches… Pas énormément
riche par rapport aux profiteurs de tout acabit qui ont « réussi »
avec leurs diverse compagnies et banques, en s’appropriant des fortunes
colossales. Mais pour Howard, Dobbs et Curtin, ne plus être pauvre est déjà une
grande richesse… Pour cela il faut qu’ils restent unis jusqu’au bout. Et Howard
sait que ce n’est pas si simple. Pas simple du tout.
Après un début dégoulinant de sueur, de misère et de
réalisme exotique, ce roman se termine par une gigantesque farce noire du
destin, farce dont un humour noir et moralisateur n’est pas absent, et il se
clôt finalement sur une vision que l’on pourrait qualifier d’utopiste de nos jours,
mais qui reste plausible dans les temps où il fut écrit. Un temps où il y avait
encore de taches blanches sur les cartes du monde. Un temps où se déplacer loin
vous remettait en cause, où nombre de régions n’étaient même pas
sous-développées…
Le trésor de la Sierra Madre est par beaucoup
de traits un roman noir, mais aussi un récit d’aventures qui se suit avec
intérêt. Un récit qui met en avant la recherche de soi, le vrai trésor à
découvrir
Un roman qui, malgré les mauvais traitements des éditeurs de
toutes origines, garde sa force. Et dont le réalisme vécu d’une grande partie
du récit nous marque encore aujourd’hui
Curiosité ( ?) Un mystère de plus…
Nous avons déjà souligné tout le mal que nous pensons du
traitement de ce roman dans ses diverses éditions. Une dernière chose,
cependant. Amusante ou inquiétante ??
Le texte français (comme l’anglais dont il est tiré !)
nous décrit à loisir les frayeurs d’un autochtone concernant les attaques de
…tigres. Et cela revient dans plusieurs pages des premiers chapitres.
Le tigre, félin purement asiatique n’a évidemment rien à
faire dans la nature de l’Amérique du Nord (Mexique en l’occurrence).
Alors ? Je ne peux m’imaginer que Traven, grand voyageur et résidant une
bonne parie de sa vie au Mexique ait pu faire une erreur aussi grossière.
Et en supposant qu’il est le coupable, que penser de ces
« érudits » qui ont relu les manuscrits, rééditions…etc., des
éditeurs aux traducteurs et « reviseurs-adaptateurs» ? Rien de bien…
Un denier mot : en allemand, tigre (Tiger) n’est *pas*
utilisé dans des mots composés qui désigneraient d’autres félins que nos bons
vieux asiates. Donc l’erreur ne peut être de cet ordre.
EB
Tigre : suite et fin
Avec l’aide de Richard Moore (auteur américain qui fut
publié à la Série Noire) qui a réagi à ma remarque sur l’usage du mot
« tigre », je crois qu’on arrive à une explication finale de ce qui
était une erreur grossière dans la version française.
Même si cela ressemble à de l'acharnement, je souligne que
je ne veux pas en faire un cas extraordinaire, d’autres
manquements des traducteurs de Traven (et ailleurs) étant
beaucoup plus
inquiétants.
Richard Moore explique :
« Que Traven dans son livre évoque les
« tigres » ne m’a jamais fort dérangé, car je supposais que c’était
une référence au langage courant de ces régions (Mexique).
Après quelques recherches il s’avéra vite qu’en Amérique du
Nord et dans le restant de l’Amérique latine, « el tigre », en
espagnol local, désigne le jaguar -
« tigre americano » peut également être utilisé »
C’est une explication
similaire que j’avais cherché en allemand (langue maternelle de Traven),
un mot allemand qui désignerait un jaguar ou un puma et qui aurait contenu le
mot Tigre… mais pareille construction n’existe pas dans cette langue.
L’explication finale, cohérente, est donc espagnole, et régionaliste… ce qui
est logique lorsqu’on se rappelle que nombre de traductions furent faites à
partir de versions anglaises ou espagnoles des textes de Traven. Et comme je
l’avais déjà signalé, on ne pouvait soupçonner raisonnablement que Traven soit
le responsable d’une confusion zoologique à propos d’un animal vivant dans un pays,
le Mexique, qu’il habitat.
Il n’en reste pas moins que le traducteur aurait pu mettre
une petite note explicative, ou à défaut utiliser le mot jaguar en français. Même
remarque pour la version anglaise.
Tout ceci confirmant le fait connu du peu de soin apporté
aux traductions des textes de Traven.
EB (6 sept. 07)
Au cinéma
On se doit de rappeler le chef-d’œuvre de John Huston, film
(The Treasure of the Sierra Madre –
1948) dont le scénario est très proche du roman de Traven, tout en en capturant
l’essence et la force, les traduisant
avec art par les moyens propres du cinéma. Un très grand film qui n’a pas pris
une ride…
J’en profite pour souligner le premier quart d’heure de ce
film d’exception, la partie qui retrace la vie de clochard de Dobbs/Bogart,
vraie leçon de cinéma, par son montage au timing impeccable, sa photo
renforçant l’action dans une série de séquences à la densité exemplaire.
EB
EB (juillet
2007)
(c)
Copyright 2007 E.Borgers
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