Derniers verres
(Last Drinks - 2000)
Andrew McGahan-
Actes Noirs- Actes Sud - 2007
Si l’Australie n’évoque pas chez le lecteur européen une source d’écrivains de romans noirs,
malgré l’existence de quelques auteurs locaux dans la tradition de Chandler, il
lui faudra désormais prêter attention à ce qui se passe
« down-under », Derniers verres d’Andrew McGahan en est
la preuve.
Ce roman, bâti autour d’un scandale de corruption politique
à grande échelle, bien réel, révélé en 1987 au Queensland, est une plongée
désabusée et amère dans l’ombre de cette nation australienne qui veut projeter
en permanence une image faite d’innocence et de simplicité proche d’une nature
australe démesurée. On ne pourra plus jamais ouvrir un guide nous parlant des
plages ensoleillées de l’état du Queensland, de sa Grande Barrière de corail
proche, de son tourisme familial, de Brisbane, sans avoir à l’esprit le
Queensland officiel amoral et destructeur de McGohan. Et ses habitants
complices.
Le récit, se déroulant fin des années 1990, nous est raconté
par George Verney, journaliste à
Highwood pour une petite feuille locale, qui se voit confronté brutalement à un
épisode cauchemardesque qui le relie à
cette époque de son existence qu’il croyait avoir fui pour toujours : la
Grande Enquête qui secoua le
gouvernement du Queensland de 1987 à 1989. On vient de trouver Charlie, son
ancien ami proche qu’il n’avait plus vu depuis des années, retrouvé mort après
tortures, accroché aux parois d’un transformateur haute tension de la région de
Highwood, petite ville perdue dans les montagnes qui marquent la limite sud de
l’état du Queensland, ville où George s’était réfugié il y a dix ans, pour se
faire oublier, pour se terrer et pour mettre fin à son alcoolisme invétéré.
Car, boire il en connaissait un bout, lui et son copain Charlie, le restaurateur
dans ce Brisbane des années 80 toujours, comme le reste de l’état, sous
l’emprise des lois prohibitionnistes, restreignant l’achat libre d’alcool, les
heures d’ouverture des pubs, la vente d’alcool dans les restaurants, sauf licence
accordée au compte-goutte par les politiciens qui en font une source de revenu
personnels. Ce sera presqu’insensiblement que Charlie et George se laisseront
aspirer par la corruption ordinaire : comment faire survivre un restaurant
sans boissons alcoolisées ? Même si Charlie en servait clandestinement
hors des heures d’ouverture autorisées pour la restauration, la nuit, avec son
copain George et des habitués. Grâce à l’appui de politiciens et avec l’aide
d’associés bien placés ils ouvriront finalement
plusieurs établissements où l’alcool coulera à flots, d’ailleurs tous les
associés, comme George, aimaient tous boire un coup. Beaucoup plus qu’un coup
même. Tous les jours. Toutes les nuits.
Et pour George ce seront les années folles, associé à Marvin
le ministre, Jeremy le fonctionnaire haut placé et déjà riche, avec Lindsey,
cet ex-flic bien au courant des combines clandestines dans Brisbane, des jeux
aux bordels. L’argent coule désormais aussi facilement que la bibine, les
combines se multiplient, les clubs illégaux mêlant jeu et prostitution, même si
George n’en est pas clairement conscient, trop occupé à boire et à publier des
potins mondains… Et il y aura aussi May, cette jeune femme qui virera de
l’idéalisme social sincère à la passivité et à la connivence avec les corrompus
qu’elle exécrait, en passant par l’alcoolisme contracté en cours de route. Mais
elle sera surtout la jeune femme que Gorge et Charlie aimeront. Que Charlie
épousera, au sommet de sa réussite, lui qui sert de prête-nom à ses associés,
soucieux de discrétion. Jusqu’à la Grande enquête qui fera tout basculer et qui
propulsera Charlie devant les tribunaux.
Ce sont tous ces évènements qui resurgiront dans la mémoire
de George lorsqu’il ira à Brisbane pour arranger les funérailles de son ami
Charlie. A son corps défendant il sillonnera les quartiers de son ancienne
ville, transformée, pleines de bistrots, d’alcool et de jeux. Le tout devenu
légal. Comme l’enquête officielle de la police essaie d’esquiver l’hypothèse
d’un meurtre, George essaye de
recomposer les dernières semaines de la vie de Charlie, misérable, alcoolique,
sorti de prison il y a quelques années. Comme des fantômes, certains acteurs du
drame de 1987 resurgiront, toujours vivants. Bien que sachant qu’il est sur un
chemin de perdition, obligé de revivre
tout ce qui l’a fait fuir il y a dix ans, George continuera sa quête, dernière preuve d’amitié à la mémoire de Charlie. Malgré son aversion,
malgré ses peurs, malgré ce manque de courage qui l’habite depuis longtemps, il
essayera de faire face à ce passé qui le submerge, à ce Brisbane qu’il ne peut
plus vivre. Sans illusions, sur des traces sanglantes et meurtrières d’un monde
qu’il croyait avoir quitté à jamais.
La plus grande partie du roman de McGahan est consacrée à la
corruption ordinaire, celle de l’autorité et de l’argent, qui contamine toute
une société et dont les artisans sont ceux qui devraient la combattre. Cette
corruption qui semble être en col blanc, distante, irréelle, mais qui est
tellement présente dans la vie des sociétés, cette corruption diffuse et
efficace, détruisant tout ce qu’elle touche, mais où les vrais organisateurs
restent intouchables. Cette corruption qui fini toujours par se retrouver dans
le caniveau en utilisant les procédés de la pègre, malgré ses origines
diplômées et ses docteurs en droit. Malgré les hautes fonctions de ceux qui la
pratiquent.
Mais c’est d’une manière personnelle que l’auteur aborde ce sujet
souvent présent dans las récits de romans noirs policiers, par une descente en
douceur dans cet univers de manipulation et par une analyse pointilliste des
effets et des causes de cette corruption institutionnalisée, sans tomber dans
le discours manichéiste ou excessivement expressionniste. Une descente racontée
par ce personnage de pauvre raté qu’est George, pas toujours d’une intelligence
vive, assumant son manque de courage moral, mais qui, avec le recul, nous
dépeint un tableau plus vrai que nature, plein de constats sombres et amers,
par une plongée dans son passé qui est empreinte de mélancolie noire. Jamais
texte n’aura mieux mérité cette qualification car il ne s’agit pas de
nostalgie, mais bien de mélancolie, teintée du noir le plus profond, débouchant
sur des conclusions désabusées et résignées. Une descente impressioniste au
cœur même d la corruption.
L’autre composante majeure
du récit est sans aucun doute l’alcoolisme des personnages. Si l’on peut
soupçonner que l’auteur prend l’alcool comme un des moteurs de la corruption
dans son roman, vu le rapport paranoïaque qu’ont toujours entretenus les
sociétés anglo-saxonnes avec l’alcool, identifié par elles comme la mère de
tous les vices, devenue cible de la vindicte légale, créant par cela un
problème majeur devenant vite générateur
de transgressions et de comportements criminogènes, on pourrait, d’autre part, devant l’acharnement
avec lequel McGahan dépeint tous ses personnages principaux comme alcooliques, comprendre
cet alcoolisme comme étant le symbole de
l’aveuglement moral nécessaire pour laisser la corruption s’installer et y
participer activement, l’occultation de la conscience qui permet de continuer.
Même si au-delà de cet aspect, il faut reconnaître que l’alcoolisme de George
est un des traits essentiels qui forgent le personnage.
Derniers verres est un excellent roman noir,
servi par un style d’écriture personnel et prenant. Même si les derniers chapitres sont moins
convaincants, on ne peut que recommander ce roman d’une qualité peu courante
dans le roman policier noir contemporain.
EB
(mai 2007)
(c)
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