Le facteur sonne toujours deux fois
(The Postman Always Rings Twice - 1934)
James M. Cain
Livre de Poche n°137 - Gallimard - 1955
(réédité en folio-policier - n°122)
Revisiter un roman lu il y a longtemps est encore plus
périlleux lorsqu’on en garde un bon souvenir et qu’il est devenu un classique. C’est
ce que j’ai éprouvé en décidant de relire Le facteur sonne toujours deux
fois . L’histoire du trio infernal dont un des personnages sera la
victime des deux autres est devenu une des situations les plus exploitées par
la littérature, et tout aussi intensément par la littérature policière. Grâce à
James Cain qui y ajoutera une dimension existentielle et tragique, le résultat
sera un des romans fondateurs de la littérature noire américaine moderne et un
classique.
Frank, ce hobo et vagabond des routes, au retour d’une virée
au Mexique s’arrête dans une station essence d’un petit bled de Californie, le
long d’une route nationale, non loin de Los Angeles. On y sert de la
restauration rapide pour les automobilistes et Frank se verra vite proposer un
boulot d’homme à tout faire par le patron, Nick, ce Grec marié à la jeune et
jolie Cora. Si l’attrait qu’à Frank pour Cora semble réciproque, il apparaît
d’emblée que la jeune Cora avait d’autres ambitions qu’une vie de mère de
famille pépère, obscure et désargentée. Frank, sans réels plans pour sa propre vie
faite d’errances dans ces Etats-Unis des années 30 (pays toujours dans la
déroute du grand crash capitaliste de 1929), est subjugué par la jeune femme,
une attirance sexuelle vive et irrépressible, n’opposant aucune résistance à la
volonté
qu'elle a d’échapper au Grec.
Leurs efforts pour s’enfuir étant voués à l’échec, les
amants maudits se concentreront de plus en plus sur un possible meurtre comme
seule solution à leur désir de vivre ensemble.
Ce sera sans compter sur un
double retournement du destin qui les projettera tous deux dans un enfer fait
d’amour dévorant, de trahison, de destinées broyées et de mort.
Court roman rapide et tragique, Le facteur sonne
toujours deux fois qui date de 1934 pour sa version originale, est nettement sous l’influence de la
littérature naturaliste américaine des années 20, tout en adoptant un ton et
une écriture typiquement moderne qui privilégie les dialogues brefs et incisifs.
Il est vrai que Hemingway, ce dégraisseur de textes, était déjà passé par là,
avec des réussites comme En avoir ou pas et ses nouvelles
innovantes. De même que Dashiell Hammett qui précédait Papa Hemingway de peu
dans le behaviourisme littéraire et qui avait créé sans le savoir cette école
du hard-boiled aux récits policiers rapides, violents sur fond d’Amérique non
conventionnelle, et avec un vrai style d’écriture qui n’appartenait qu’à
Hammett.
D’autre part, Erskine Caldwell avait déjà publié ses fameux
et torrides « Tobacco Road » et « God’s Little Acre » où le
naturalisme était mélangé à la sexualité la plus agressive, une sexualité moteur
de drames et de damnations.
Si tout cela nous permet de mieux comprendre les influences
directes subies par Cain pour son Facteur , il reste que le génie
de Cain a été de mettre le tragique au centre de son récit, ainsi que le
meurtre. Ce sera ce déplacement du centre de gravité, allié à une écriture
ramassée mais soignée et efficace, qui fera du Facteur un roman
innovant, noir et existentiel. Et si on se replace à l’époque de sa publication
on comprend qu’il fut qualifié de brutal et d’amoral dans cette Amérique pétrie
de conventions et de puritanisme délirant, à un degré qui dépassait nettement
le conformisme étouffant des sociétés européennes de cette même époque.
Par une poignée de romans, parmi sa prolifique production
qui s’en suivra, et pour ce Le facteur sonne toujours deux fois, James
M. Cain restera comme le troisième pilier du roman policier noir américain
moderne, aux côtés de Hammett et de Chandler, pilier qui annonce aussi la
branche la plus noire de cette littérature.
Relisez le parcours tragique de Cora et Nick sur cette route noire de l’amour et de la
mort, balisée vers l’enfer. Et où le destin frappe toujours deux fois.
Note concernant la traduction
La première édition française de Le facteur sonne
toujours deux fois fut publiée par Gallimard en 1936 dans la traduction
de Sabine Berritz, avec une courte préface d’Irène Némirovsky qui nous fait
comprendre le désarroi des lecteurs de l’époque devant cette littérature
dégraissée, forte, prenante où manquent les repères habituels de la littérature
pédante et bavarde qui était la norme, de même que le désarroi du traducteur
devant cette littérature venant en droite ligne de cette Amérique peu et mal
connue.
Cette traduction a fortement vieilli, notamment par son
approche du langage courant, limite argotique, qu’on trouve dans les dialogues
de Cain et pour certains détails mal perçus de l’ « américanité »
du récit. Sans cependant être une mauvaise traduction, il faut le préciser.
Gallimard (et selon son habitude pour de nombreux romans) a
toujours trimballé la même traduction dans ses rééditions successives de ce
chef-d’œuvre, jusqu’à celle de 2000 y compris. On en est à 70 années de bons et
loyaux services ! Je crois que Gallimard pourrait enfin songer à une
nouvelle traduction qui dépoussiérera l’existante…
Au cinéma
La version la plus célèbre reste sans conteste celle de
1946, un film américain au jeu d’acteurs exceptionnel, avec Lana Turner
(actrice de seconde zone dans ce qui sera son meilleur rôle), et l’excellent
John Garfield, servis par une photographie sans ostentation mais de toute
beauté. Une réussite signée Tay Granett. Attention, cependant : il diffère
fortement du livre, surtout dans la dernière partie et sa conclusion, et aussi
dans la présentation de Cora qui, ici, est blonde et toujours habillée de blanc-
une volonté des producteurs pour renforcer le côté femme fatale du personnage,
déguisée sous les couleurs de l’innocence. La tension et l’agressivité sexuelle,
au delà de la liaison coupable, sont aussi gommées dans le film, censure
oblige; par contre le film abonde en allusions et double sens, essayant de combler
ce qu’il ne peut montrer. Un classique du film noir
EB
(mai 2007)
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