Le martyre des Magdalènes
(The Magdalen Martyrs - 2003)
Ken Bruen
Série Noire - Gallimard - 2006
Troisième volume de la
série Jack Taylor, ce roman met en scène pour sa trame principale des faits
qui sont liés à un scandale social bien réel, dont toute l’ampleur n’a été connue que très récemment. Dans l’Irlande
arriérée et bigote des années 50 et 60, l’Eglise catholique avait encore toute
la main sur le contrôle « moral » de la population locale. Au point
que les jeunes filles-mères étaient condamnées et envoyées en maison de
redressement, dans un couvent contrôlé par des sœurs pas si bonnes que cela. Un
vrai bagne, déglinguant les âmes et les corps. Il semble invraisemblable qu’il
ait fallu attendre la fin des années 90 pour faire toute la lumière et recueillir
les témoignages des victimes, mais la peur face à l’emprise du clergé sur la
vie politique et morale de cette nation avait fermé bien des bouches, le
lavage de cerveau qu’elles avaient subies en vue de les culpabiliser et de les
broyer durant leur captivité étant le premier rempart qui permit au scandale de
rester occulte.
Il existe par ailleurs
un excellent documentaire de la TV
irlandaise qui, récemment, a recueilli les témoignages croisés de certaines
victimes, devenues adultes et souvent incapables de vivre une vie familiale
normale. Sans parler de leur vie sexuelle détruite. Ou des suicides. Poignant.
Un témoignage du
calvaire de celles qu’on surnomait les « Magdalènes », les
Marie-Madeleine, par analogie avec la pécheresse emblématique du Nouveu Testament.
Si Jack Taylor apprend
certains détails sordides de la vie des pensionnaires de l’établissement à la
sinistre réputation, c’est en recherchant la trace de Rita Monroe, femme qui
aurait aidé la mère d’un truand local lors de son passage dans ce pénitencier,
à Galway. Redevable de certains
services, il se voit obligé de continuer ses recherches pour le truand
vieillissant adepte des méthodes musclées et qui distribue la mort comme
d’autres des réprimandes…
S’il accepte facilement
la situation, c’est par prudence, aidé en cela par le fait que pour la première
fois depuis longtemps, il y a plusieurs semaines qu’il est sobre. Plus de
cocaïne non plus. Il a même arrêté la cigarette.
En parallèle, un jeune
yuppie, produit de cette Irlande new-look qui se prostitue au capitalisme le
plus fondamental, lui demande d’enquêter sur sa belle-mère qu’il soupçonne d’être la meurtrière de son père dont le
décès est pourtant classé comme mort naturelle. Comme le père était fortuné, le
fils craint que sa belle-mère n’ait agit que pour s’approprier les biens de la
famille. C’est assez bien payé, et même s’il n’encaisse pas vraiment
l’arrogance de ce nouveau client, il acceptera ; il faut dire que ses
premiers contacts avec la veuve sont positifs pour Jack : une libido
débordante, proche de la nymphomanie, l’attrait de l’alcool ou de produits chimiques
plus puissants ne faisant que renforcer l’intérêt du détective occasionnel,
ancien flic défroqué de la garda irlandaise, pour la belle Kirsten.
Et au long de ses deux enquêtes
qui se chevauchent, le parcours de Jack va se détériorer. Le suicide d’un
ex-collègue n’est pas étranger à la nouvelle dégringolade de Jack Taylor, ça et
sa nature profonde d’alcoolique. La chute sera d’autant plus dure qu’il renoue
aussi avec les médicaments bien connus des « speedés ».
Ce qu’il découvrira à
propos des Magdalènes et de Rita Monroe ne pourront qu’accélérer la déchéance…
Si on est toujours ici
captivé par les réels talents de conteur de Ken Bruen, si on est pris par les
atmosphères qu’il construit avec peu de moyens mais avec une redoutable
efficacité, si les personnages secondaires sont toujours aussi saisissants de
vérité, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de bâclé, une fois le
roman fini. Et pourtant, on ne peut qu’être pris par le récit des avatars de
Jack Taylor, personnage complexe, parfois ambigu, et l’écriture de Ken Bruen
est travaillée, ses constructions plutôt élaborées.
Je crois que dans Le
martyre des Magdalènes on se rend compte en finale que l’intrigue
principale n’est pas exploitée complètement, que les intrigues secondaires sont
beaucoup plus fortes. Tout en étant un bon roman, dans lequel Jack Taylor
colporte son habituelle noirceur et son mal de vivre, ce troisième volet
n’atteint pas la réussite ni l’intensité du premier volume de la série
Delirium Tremens (voir analyse dans nos pages).
Peut-être sommes-nous
trop exigeants, peut-être sommes nous trop pris par ce sentiment qui nous
pousse à attendre de l’auteur des romans toujours mieux réussis. Trop sensibles
à son réel talent qu’il semble parfois brider.
A souligner :
les
notes explicatives du traducteur (Pierre Bondil) sur les
spécificités
irlandaises, présentes tout au long des pages sont les
bienvenues; une vraie aide pour ceux qui ne connaissent pas en
détail la Verte Irlande
EB
(mars 2007)
(c)
Copyright 2007 E.Borgers
|


Listes
livres
|