Vents de Carême
(Ventos de caruesma - 2001)
Leonardo Padua
Editions Métailié - 2004
(réédité en 2006)
Dans ce deuxième volet du
Cycle, "Les quatre saisons", Leonardo Padura continue la saga de
Mario Conde (El conde: le comte) lieutenant de police chargé
d'affaires criminelles à La Havane. Le livre s'ouvre sur la
période du carême de 1989, donc - et je pense qu'il est
important de s'en souvenir- peu avant que Cuba ne soit plus (en
1990) soutenue financièrement et politiquement par l'URSS -URSS
qui, en pleine débâcle économique, verra
l'effondrement du système communiste. C'est toujours, pour
l'île, une période de relative prospérité
avant le marasme économique et l'appauvrissement abyssal qui
suivra; sans oublier que le blocus mis en place par les USA dans les
années 60 empêchera Cuba de se retourner vers d'autres
partenaires.
Dans Vents de Carême, Conde est chargé d'une affaire que
sa hiérarchie considère délicate: le meurtre d'une
jeune femme, professeur de chimie dans un lycée. Une enseignante
apparemment très appréciée des
élèves, de ses confrères et de la direction,
irréprochable politiquement. Issue d'une famille aisée,
la jeune femme, toujours célibataire, semblait mener une vie
normale, plutôt facile. Tout semble contredire la
possibilité d'un meurtre crapuleux. ,Alerté par des
traces de marijuana trouvées dans les WC de la jeune morte,
Conde est persuadé qu'il faudra chercher dans cette voie bien
que rien ne laisse supposer que la jeune professeur se droguait.
Pour amorcer ses recherches, Conde doit se renseigner sur ceux qui
côtoyaient la jeune femme et il se rend vite compte que la
réalité de la vie de la jeune enseignante est loin des
conventions de la profession. Si la direction que devraient prendre ces
recherches n'est pas une voie toute tracée, c'est par petits pas
que Conde et son assistant vont examiner le profil de tous ceux qui ont
été proches de l'enseignante durant les derniers jours de
sa vie. C'est au même moment que, par hasard, Conde fait la
connaissance de Karina, jolie jeune femme, légèrement
énigmatique, qui se passionne pour le Jazz et qui s'absente
souvent à cause de son métier d'ingénieur.
Les absences de cette femme que tout son être
réclame le tourmenteront très vite: Conde aux
prises avec les tourments de l'amour, un amour qu'il sent réel
de son côté, qui pourrait le sortir de sa vie
monotone et insensée. Ou le replonger dans un échec de
plus. Tout dépendra de Karina qu'il côtoie, sensuelle et
offerte. Mais amoureuse?
Dans La Havane en proie aux vents lancinants, dans ce climat propice
à la nostalgie, aux regrets et à
l'énervement, Conde avancera vaille que vaille dans son
enquête, dans sa vie et dans ses relations amoureuses.
Obligé d'enquêter dans le lycée où
lui-même fut élève jusqu'en terminale, ses
souvenirs lointains de jeunesse s'ajouteront à la cohorte
des événements qui le hantent dans ses crises de
mélancolie, dans cette solitude dont il ne sort que pour
fréquenter ses amis proches, le rhum, la musique et les femmes
qui s'achètent. Ses ambitions perdues, ses échecs, sa
vocation d'écrivain refoulée par les circonstances, sa
vie de célibataire esseulé, sont les démons qui,
sans répit, viennent le tourmenter par ces temps de
grands vents. Ces vents de Carême.
Il est évident que Leonardo Padura, auteur d'origine cubaine, a
le souci de l'écriture. Son roman est baigné par son
style très soigné, créateur de scènes et
d'ambiances hautement évocatrices, souvent colorées
d'observations ponctuelles qui essaiment tout le récit.
Par contre, son intrigue policière, l'énigme et
l'enquête elle-même sont assez conventionnelles: Il
apparaît très vite que l'important reste le cadre, les
ambiances et les remous de l'existence privée de Conde, son
état d'âme. Pourtant, et il n'est pas aisé d'en
expliquer l'origine, si Conde est un personnage au bord de la crise
existentielle, on n'a jamais le sentiment qu'il basculera vraiment dans
des zones d'ombre profonde. Il reste en bordure. Perturbé,
animé d'une volonté de vivre pleinement malgré ses
échecs, poussant au paroxysme ce qui est à sa
portée pour s'échapper au quotidien, de l'alcool aux
femmes. Essayant d'échapper aux visions assez négatives
de l'humanité que lui offre son métier de flic et de
l'apparente inutilité de sa propre vie.
Il est tout aussi évident que la vie de Conde et de ses amis,
des survivants malgré les aléas qui les entourent, vivant
leurs destinées réduites, éclatées, mais
cherchant la chaleur humaine, l'amitié, est une
métaphore à peine déguisée du destin du
peuple cubain face au Castrisme et aux difficultés, en partie
créée par l'extérieur.
Il me semble aussi que Padura n'a pas résisté à la
tentation "littéraire" dans certaines pages de son roman. Sans
le taxer de caricature du style littéraire, je relève
qu'il s'égare parfois dans des effets d'écriture,
évitant heureusement grandiloquence et effets de manche. Et
qu'on ne me comprenne pas mal, je ne lui reproche pas, mais alors
là pas du tout, d'avoir un style d'écriture. Je pense
simplement qu'il aurait gagné en densité, à
certains moments, non en supprimant ces pages, mais en les
écourtant, bien qu'il n'y ait pas de vraies "longueurs" dans son
récit. On est cependant pris par une certaine magie de cette
écriture et par la profondeur qu'à mise Leonardo Padura
dans son personnage de flic chaleureux aux dimensions humanistes,
atteint du blues cubain.
A suivre.
EB
(mars 2007)
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