Les véritables Mémoires de Vidocq
François Vidocq
L'Amateur Averti - La Découvrance - 1997
Tout le monde connaît, ou croit connaître Vidocq, ce
personnage réel qui devint rapidement mythique par sa vie digne du plus débridé
des romans-feuilletons, et de la fiction qui s’accrocha vite au personnage de
vrai/faux mauvais garçon repenti qui devint un as de la police moderne qui
prenait forme en ce début de 19ème siècle, lorsqu’en fin 1811 il fut
nommé Chef de la Sûreté. As contesté, accusé de compromissions, de corruption
et de faux.
Venant s’ajouter à cette vraie cacophonie historique, en
1828 il publie ses mémoires. Ce qui fut loin d’éclairer en plein la vérité
historique de la vie du personnage.
Ces Mémoires sont le fruit de la réécriture et de la
réinvention des notes et récits fournis par Vidocq par une équipe de
« nègres », qu’il appelait ses « teinturiers » et qui
ampifièrent à la demande de l’éditeur les péripéties et exploits du bagnard
repenti. Mécontent du résultat, pourtant publié, il remanie lui-même cet
ouvrage pour en tirer ce qui sera : « La vraie histoire de
Vidocq ».
On notera que Robert Laffont, en 1967, publia le texte de
Froment (ami de Vidocq) :
"Histoire De Vidocq, Écrite D'Après Lui-Même Par M. Froment
Du Cabinet Particulier Du Préfet – 1829 " On peut supposer que c’est cette édition revue par Vidocq
qui a servi à la publication des « Véritables mémoires » par La
Découvrance en 1997.
Mais rien ne le confirme, et c’est là mon reproche majeur à
cette édition moderne qui ne compte pas la moindre préface, pas la moindre
référence à ses sources !
Ce qui est dommage et incompréhensible pour un ouvrage dont
le premier attrait est historique.
Tout ceci étant précisé, il en reste que le texte publié par
La Découvrance est de longueur raisonnable (270 pages), et bien plus lisible
qu’on ne pourrit s’y attendre, la langue en étant très simple et la plupart du
temps exempte des emphases si courantes dans la littérature du début du 19e
s., récits populaires compris. Eugène François Vidocq, dit François Vidocq, né
à Arras en 1775, nous y compte en détail
sa jeunesse et ses premières années d’homme. Si sa descente dans le banditisme
est selon toute évidence provoquée par un malentendu et une peine de bagne pour
une affaire pour laquelle il était innocent, on ne peut dire que le parcours du
jeune François soit un modèle d’édification morale. Pour racheter le coup, il
se présentera souvent comme victime des circonstances, du hasard et de
mouchards menteurs. Il finira par devenir un as de la cambriole, du déguisement,
de la fausse identité, des faux documents… et on en passe.
Mais ce qui le rendra d’abord célèbre sont ses très
nombreuses évasions, du bagne, des geôles, de la chaîne, des prisons de
province… de partout où on essayait de le confiner.
Sa réputation fit vite le tour du « milieu », ce
qui lui ouvrit bien des portes du domaine des « gueux » et le mena
facilement vers des combines à fort profit d’argent.
Il est certain que, début des années 1800, il renseigna la
police et prit l’habitude de lui rendre service pour qu’on l’oublie. Tel que
raconté par Vidocq, c’est un souci de justice appliquée qui le poussait à
avertir la police de certains « coups » préparés par des malfrats
(souvent des personnages que Vidocq exécrait, ou qui avaient essayé de le rouler).
D’autre part, il est certain que Vidocq, trop connu, fut
souvent accusé à tort, et que c’est par son intelligence et son culot qu’il
s’en sortit la plupart du temps. Dès qu’il se mit à rendre des services à la
police du préfet Henry, il est également certain que celle-ci devint soudain fort
efficace et pu se targuer de vraies réussites contre le monde des malfrats et
du crime organisé par certaines bandes.
Le récit des exploits de Vidocq est ainsi un long
enchaînement d’anecdotes et de péripéties, tant pour échapper à la police que
pour se défendre des malfrats. Ce jusqu’à ce qu’il devienne le chef d’une
cellule de police un peu spéciale, qui deviendra vite La Sûreté, et dans
laquelle il engagera d’anciens compagnons au passé douteux. Dès lors il n’a de
cesse que de poursuivre le crime, avec dureté et efficacité, usant de moyens
parfois douteux mais obtenant toujours des résultats. Du côté de l’ordre, on
sent dans ces mémoires qu’il justifie son zèle par le désir de servir la
société… et surtout les puissants qu’il côtoie.
Ce volume de mémoires se termine vers 1822-24, tout en ne
donnant que peu de détails et seulement quelques pages pour la période qui
précède, depuis 1817.
De fait, les Mémoires furent publiées en 1828, juste après
que Vidocq démissionne de son poste de Chef de la Sûreté, mi-1827. Cette
démission se fera sous la pression de ses détracteurs qui accusent ses services
de « créer » des affaires, de profiter de sa position pour extorquer
des sommes importantes…etc. Les adversaires du régime politique en place se
joindront aux hurleurs, et la meute aura finalement raison : le préfet
lâchera Vidocq pour se protéger des attaques trop ouvertes. Ce qui n’empêchera
pas ce diable d’homme de rebondir, pour finir par créer en 1833 son fameux
Bureau de Renseignement Universels, agence de détectives privés avant l’heure,
avec laquelle il connut une deuxième célébrité et une certaine aisance.
A noter qu’on lui doit, avec les transpositions d’une
Complainte des Galériens et d’une Chanson argotique de mauvais garçon, un court Dictionnaire d’argot (Paris,1829), lexique de l’argot de son
époque.
Vidocq meurt en 1857, dans sa 82e année.
Mais quel rapport avec le roman noir ? Il est très
distant, certes, mais peut-être moins qu’on ne pourrait le croire.
Si les récits de vie et de mort de truands, ou d’ennemis publics, étaient colportés dès le 17e
siècle et étaient populaires, c’est la première fois qu’on assiste avec les
textes de Vidocq au centrage d’une œuvre, proche du romanesque, sur la pègre et
ses agissements qui sont présentés de facto comme le mal de la société, en
conformité avec la morale du temps, mais où on leur donne une place, une
réalité et un fonctionnement social propre, et où on démonte les agissements
douteux des malfaiteurs, où un mécanisme d’enquête et une certaine rationalité
s’installent.
De plus, les récits de Vidocq vont inspirer les plus grands
feuilletonistes de son époque, d’Eugène Sue avec ses Mystères de Paris
qui en découlent directement, à Balzac, Féval, Gaboriau et même Hugo. Et on
sait que Edgar Poe s’en inspira dans ses nouvelles policières, et pour son
personnage du Chevalier Dupin (1842).
Il est par ailleurs évident qu’une des racines importantes
du roman policier est le roman feuilleton du 19e s., avec ses
aventures, ses mystères, ses rebondissements et ses intrigues tortueuses, et
qu’on y trouve les premiers rédacteurs de récits proches du roman policier
(comme chez Paul Féval, Gaboriau) et une ébauche de critique sociale associée à
ces récits chez certains des auteurs (comme chez Sue). Tout ce qui forme
également une des racines lointaines du roman noir policier moderne.
De plus, Vidocq, dans ses mémoires, introduit en force l’élément
fondateur : la police et l’enquêteur, dans un pays qui -dans la réalité- structura
plus vite ses services policiers que l’Angleterre, par exemple. Vidocq est d’ailleurs
par sa carrière, un des maillons de la « modernisation » de la police
en France. Et de fait, un des fondateurs du roman policier archaïque… dès 1827.
EB
(janvier 2007)
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