| Le GB 84
(GB 84 - 2004)
David Peace
Rivages - 2006
Avec ce livre, David Peace nous replonge
dans la Grande-Bretagne des années 1984-85, années qui ont vu
se marquer l’empreinte de Margaret Thatcher et ses alliés politiques,
sans oublier ceux des coulisses qui, de la finance à la presse, faisaient
plus que la soutenir.
Détournement des biens d’état, contrôle policier abusif
des citoyens, propagande éhontée et mensongère destinée
à éliminer les valeurs de gauche de la scène sociale
anglaise, mépris des travailleurs et du citoyen de base sont quelques
uns des fleurons de la réussite de Thatcher et sa clique. Et pour y
arriver, plonger son pays dans le chaos social, proche de la guerre civile,
sont les moyens qu’elle a utilisés en 1984. But à atteindre
à tout prix : forcer les Britanniques à accepter la privatisation
des entreprises d’état et la fermeture prématurée des
mines de charbon.
C’est autour de la grève qui suivit l’annonce de la fermeture de
puits de mine pour raisons économiques et non par difficultés
techniques ou épuisement du charbon que Peace articule son livre,
en nous plongeant dans tous les aspects sociaux et politiques de ce qui fut
la plus longue grève de la Grande-Bretagne : 200.000 mineurs refusant
de prendre le travail, s’opposant au plan du gouvernement qui laissait entrevoir
à moyen terme l’éradication du secteur, dans une grève
organisée par leur syndicat national. Elle dura une année !
L’agressivité de Thatcher et de sa clique la transforma en catastrophe
sociale, sciemment, afin de mieux contrôler le monde du travail. Son
gouvernement refusa les négociations et à force d’arguments
juridiques manipulés et la complicité des classes dirigeantes,
fit main basse sur l’argent des syndicats de mineurs, et se livra
au harcèlement de ses dirigeants, à la guerre physique et morale
contre ses adhérents de base avec une police anglaise transformée
en gardienne de goulag.
Avec une écriture éclatée, froide et rageuse le roman
de David Peace nous plonge au cœur de cette grève vue au niveau d’un
ouvrier de la mine - Martin- qui voit sa vie réduite à néant
face à une misère noire et la fuite de sa femme, mais qui essaye
encore de participer aux démonstrations houleuses. Toujours à
ce niveau, vue par un responsable syndical de base –Peter- qui, bien
qu’atteint lui-même par les dégâts de la grève,
reste présent sur le terrain, participe aux batailles rangées,
affronte les évènements avec le courage et détermination,
épaule les ouvriers, les soutient, les aide moralement et matériellement.
On assistera au travers de ces deux mineurs à toutes les angoisses,
les hontes, les révoltes et les espoirs de leurs amis grévistes,
pourchassés jour et nuit par la police , emprisonnés, bastonnés,
agressés à leur domicile; le tout sur ordre d’un gouvernement
qui se proclame démocratique. Sans oublier les menées officielles
pour imposer les jaunes, briseurs de grève financés par le
pouvoir et ses alliés. S’ajoutent à ces désarrois les
pressions des services secrets de la police et de l’armée, qui, par
leurs actions directes et leurs infiltrations, réduiront à néant
ce qui reste d’espoirs à ces mineurs qui ne voulaient pas finir dans
les oubliettes du libéralisme.
A un deuxième niveau du récit, Peace nous fait assister
aux coulisses de cette guerre civile larvée. D’abord en suivant les
pérégrinations de Terry Winters, un des directeurs proche du
président du syndicat qui essaye de poursuivre le dialogue avec la direction
des charbonnages. Jusqu’à ce que le directeur général
des Mines d'Etat reçoive l’ordre du cabinet Thatcher de refuser toute
négociation, ce qui fera tout basculer et augmentera la paranoïa
dans laquelle vivent les dirigeants nationaux du syndicat des mineurs : espionnés,
traqués dans leur vie privée, placés sur écoute,
victimes des taupes infiltrées et des comptes-rendus de la presse
et de la télévision dont les informations sont manipulées
par leurs directions à l’écoute du pouvoir et falsifiant les
faits.
On suit également un personnage emblématique de tout pouvoir
corrompu : « le fixer », arrangeur de bidons de haut vol. Ici
il s'agit d'un porte-parole de la finance, de la droite ultra-conservatrice,
bien nanti lui-même, toujours proche du pouvoir et de l’argent, ennemi
des compromis sociaux et convaincu de la justesse de ses vues politiques
étroites. C’est lui qui arrange pour l’état, ou pour toute
autre ramification cachée ou officielle du pouvoir, les combines trop
dangereuses pour les carrières politiques de ceux du gouvernement,
ou les sales boulots nécessaires pour arriver aux buts de ceux des
coulisses. C’est Stephen Sweet, personnage-clé de GB 84
. Prêt à se compromettre avec l’extrême –droite dont il
partage les vues, prêt à tout pour arriver à ses fins.
Par la corruption, l’argent, le mensonge et la coercition. Stephen Sweet,
surnommé « le Juif » par son chauffeur, cet homme à
tout faire et valet de chambre à ses heures : Neil Fontaine, qui de
manière occulte est resté très proche des milieux du
renseignement et surtout de celui des hommes de main de l’extrême-droite
issue des milieux militaires.
Un dernier niveau du récit est celui des agissements des services
de renseignement, hors du cadre légal, dans des missions officieuses
ou personnelles. Harcèlement, meurtre, chantage -produits de leurs
actions- sont rencontrés de manière diffuse tout au long
du récit. Avec des agents pas vraiment présents, mais toujours
là. Comme la réalité de leur sale boulot. Comme
les agissements du Mécanicien, homme de main, tueur à gage,
et de Malcom Morris aux bandes d’écoutes servant à faire chanter
certains officiels.
Ainsi qu' il l’avait déjà fait dans sa tétralogie de
l’Éventreur du Yorkshire (voir nos commentaires), David
Peace alterne les récits du vécu de divers personnages. Celui
de Neil Fontaine, racontant les agissements de son patron, ainsi que ceux
des deux mineurs sont faits à la première personne. Le fil
conducteur reste la chronologie, puisque dans ce long roman, Peace suit les
événements de la grève semaine par semaine, de mars
84 à mars 85. L’alternance des récits assez brefs et les divers
angles de vues nous lancent dans un parcours haché donnant une vue
globale des événements, par petites touches, induisant un effet
d’inéluctable, d’instantanéité, de foisonnement qui
captive l’attention, nous fait sentir le chaos et l’amertume révoltée
de tout ce mouvement de grève. Et la froideur de ceux qui la manipulent
politiquement.
Le 3 mars 85, la catastrophe est officialisée, la grève prend
fin, le syndicat et les mineurs sont sans argent, désunis et isolés.
Le gouvernement parade : il a arrêté le terrorisme syndical (terme
utilisé à l’époque). Margaret Thatcher jouit d’un prestige
énorme soutenu par toute la droite et les milieux d’argent. L’année
zéro de la Grande-Bretagne. Le début du néo-libéralisme
triomphant, anti-social et phagocyteur de démocratie.
Le roman de David Peace, tout en respectant les faits et la réalité
des personnages publics, nous fait sentir au plus profond de nous l’intrusion
de cette classe dirigeante hypocrite, assassine, assoiffée de pouvoir,
prête à tout, jusqu’à et y compris l’oppression de la
population qu’elle gère.
Nous sommes les témoins marqués de cette tragédie
proche de la guerre civile, nous ressentons et vivons les 7000 mineurs blessés,
les 11000 arrestations, les deux morts au travers de GB 84. Par
induction, dans un récit brutal, réaliste et diffus, exemplaire.
Recommandé.
Note
Il faut louer les éditions
Rivages pour sa mise en page très aérée et réussie
de « GB 84 », ce qui facilite grandement la lisibilité
du texte et fait oublier l’épaisseur du roman
EB (août 2006)
(c) Copyright 2006 E.Borgers
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