A la santé d'Adolphe !
J.S. Quémeneur
SN 1026 - Gallimard - 1966
fut réédité
en Carré Noir (1981)
Mes revisites d’anciens ouvrages SN m’ont
permis de relire un roman d’un auteur français, qui, à ma connaissance,
n’a pas été republié par Gallimard depuis 1981.
Il s’agit d’un des quatre romans de J.S. Quémeneur qui dans le milieu
des années 60 avaient pour toile de fond l’Afrique noire en pleine
décolonisation. La décolonisation de papa, époque
qui n’évoque sans doute pas grand chose pour la génération
actuelle.
Il est certain que Quémeneur a vécu l’ambiance de cette
Afrique, et, au travers de récits qui ne visent pas la reconstitution
socio-politique des pays concernés, l’auteur réussit à
en faire passer l’atmosphère particulière par des connotations
faites de touches partout présentes dans ses récits, touches
qui décrivent bien l’ambiguïté du colonisé et de
son quasi ex-colonisateur qui se retrouvent face à face. Et en présence
d’une Afrique qui, à cette époque, était très
loin d’être tout à fait maîtrisée, dont la nature
et le climat restaient les obstacles majeurs, usant, épuisant, voire
tuant prématurément, tout ce qui y essayait de vivre.
Dans A la santé d’Adolphe ! , on assiste à la
survie épique d’un « petit blanc », camionneur et propriétaire
d’un engin qui était déjà démodé à
la fin de la guerre 40. Forcé d’accepter les parcours dangereux pour
trouver des clients, sur les pistes de brousse et dans la forêt de
Guinée, Henri ne peux compter que sur la chance et sur son «
apprenti », Abdoul, pour arriver à bon port et entier avec ses
cargaisons. Il y a aussi son expérience de la Guinée qui lui
permet de survivre avec des revenus qui avoisinent le minimum vital,
et la débrouille acquise au long des années qui lui permet
de rafistoler son camion sans devoir dépenser un argent qu’il n’a
pas. Jusqu’au jour où il trouve un camion de Syracs (les syriens,
redoutables commerçants) gisant dans la rivière sous un pont
de brousse effondré. Un des occupants, agonisants, lui confie une
petite valise et lui fait promettre de la remettre sans faute à un
autre Syrac. Plus tard, constatant que c’est une valise remplie de dollars,
plus de dollars qu’il n’en verra dans toute sa vie, il sent, Henri, que la
chance tourne. Est-ce aussi sûr ? Dans un pays où on peut vous
faire la peau pour votre portefeuille, personne ne va rechercher ce fric
?
Henri va vite apprendre à ses dépend qu’une telle somme d’argent
met le coin en ébullition, et il devra employer toutes sa connaissance
de l’Afrique pour essayer de survivre. Même de manger. Heureusement
il y a Albert, son copain le charcutier qui accepte de cacher la précieuse
valise. Henri, lui ne pense qu’à reprendre les pistes, se fondre dans
son boulot, retrouver son camion et ses réparations avec des bouts
de ficelles. La misère. La routine. Tout en gardant un petit espoir
de richesse. Mais il va vite déboucher en plein cauchemar, surtout
qu’il a repris la valise en douce et que sa disparition ne plaît pas
à un tas de gens. De toutes les couleurs…
Excellent roman noir d’aventures, un genre tombé en désuétude
qui revit parfois assez mollement dans les thrillers modernes. Mais ici,
avec A la santé d’Adolphe ! c’est de l’authentique
: J. S. Quémeneur nous sert un récit vivant, poisseux et humide
comme une forêt tropicale, raconté à la première
personne dans un langage parlé et imagé, par la voix d’Henri,
petit blanc paumé et roi de la débrouille. Un roman aux échos
picaresques mélangés d’humour souvent très noir, d’ironie
et d’une certaine tendresse pour les personnages. C’est que Henri n’est pas
le héros en inox aux décisions dignes d’un stratège
napoléonien comme on en rencontrait si souvent dans les romans du
genre. Henri est faillible, pas toujours très malin, vite content
et il en prend souvent plein les gencives. Mais ce qui jusque là le
sauvait du désastre total, c’est sa grande connaissance de cette Guinée
où il vit depuis longtemps, mosaïque raciale par la présence
de dizaines de nationalités étrangère au pays, une Guinée
en mutation par l’apparition d’une administration noire rapidement mise en
place. Sans compter sa connaissance vécue du terrain et de la nature
qu’il arpente.
Les personnages qui l’entourent sont fort typés, issus du réel,
proches d’un infra-monde vivant dans une Afrique qui est loin des clichés
de pub touristique et que J.S. Quémeneur nous décrit avec une
verve réelle. Si vous n’entendez pas le bruit des moustiques, ou si
vous vous précipitez pas sur la carafe d’eau en lisant ce roman c’est
que vous n’avez pas d’imagination…
A la santé d’Adolphe !, c’est : « Le salaire de
la misère », ou « L’Afrique comme si vous y étiez
»(*), avec un récit mouvementé et accrochant, plus sombre
qu’il n’y paraît, et qui débouche sur une conclusion ironique.
Grinçante.
A vous de la découvrir en lisant le roman.
Recommandé.
(*) C’est aussi un incroyable catalogue
des trucs et ficelles (bien réels malgré leurs apparences)
pour se dépanner sur la route, sans rien et sans beaucoup d’argent.
L’eau savonnée y remplace le liquide à frein, les boutons de
chemise sauvent les bougies, j’ose à peine vous dire pour le pont
arrière.
Mais attention : c’était au temps où tout se démontait
sur une bagnole ou un camion, un temps sans portable, sans GPS, sans garanties…
N’essayez pas ça chez vous ! comme ils disent à la télé…
EB (septembre 2006)
(c) Copyright 2006 E.Borgers
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