| La part du mort
Yasmina Khadra
Julliard - 2004
Le commissaire Brahim Llob nous revient
dans cette intrigue qui se déroule à une période se
situant en 1987-88, donc indépendamment de la trilogie consacrée
au même commissaire et qui fut publiée initialement chez Baleine,
puis reprise par Gallimard.
Chronologiquement, cette nouvelle enquête de Llob prend donc place
avant sa trilogie et la montée de l’Intégrisme en Algérie,
montée exacerbée par la démocratisation des institutions
gouvernant le pays, décidée en 1988.
Le cas qui occupe Llob est tordu. Vraiment tordu, dans un pays ou la
torsion des faits est un art de vivre. Surtout pour ceux qui tirent les
ficelles à tous les niveaux.
L’amnésique, sans nom connu, condamné pour être le
tueur en série des crimes ayant eu lieu une vingtaine d’année
auparavant, vient d’être amnistié, comme tant d’autres criminels,
par le Raïs qui voit dans la manœuvre une manière d’augmenter
sa popularité.
Lob sera vite prévenu par un éminent professeur en disgrâce,
devenu responsable d’un hopital psychiatrique, que l’amnésique est
potentiellement très dangereux, capable de récidiver.
N’ayant pu empêcher la libération du psychopathe, Llob se
sent responsable des suites possibles et fera suivre et contrôler
l’amnésique sans relâche.
Une première enquête pour découvrir les origines
et le vrai nom de cet amnésique qui semble flanquer une trouille
noire à nombre de personnes bien placées. Sachant très
bien que poursuivre l’enquête va lui créer des ennuis sans
fin, Llob décidera pourtant d’y plonger à corps perdu, malgré
les recommandations de certains « amis ».
C’est au milieu de tout ce fourbi, que Lino son adjoint préféré,
jeune flic impétueux, choisi de tomber amoureux d’une jeune et jolie
luronne friquée. Et amie particulière d’un des requins officieux
de la République : Hadj Thobane. Tout le monde essaye de dissuader
Lino, Llob en tête, mais l’amoureux est transi et continue à
s’endetter pour pouvoir suivre la belle dans les endroits fréquentés
par l’argent et le pouvoir. Lino ne se donne même plus la peine de
faire acte de présence au bureau. Jusqu’au jour où Hadj Thobane
échappe de justesse à un attentat qui tue son chauffeur de
plusieurs balles de 9mm venant toutes de l’arme de service de Lino.
Embastillé par les services secrets, Lino sera torturé
pour qu’il avoue son crime.
Lob ne pourra que mettre tout son zèle à découvrir
les dessous de l’attentat contre le corrompu influent, afin d’essayer disculper
son adjoint. Vite, car autrement Lino ne sortira pas vivant des mains des
services secrets.
Comme l’amnésique semble compromis dans cette histoire d’attentat,
Llob s’accrochera également à toute piste qui permettrait
d’éclaircir le passé du psychopathe. Jusqu’à la découverte
de détails qui se sont passés en 1962, dans une petite bourgade
agraire, lors de la nuit du massacre des Harkis, au lendemain de la libération
de l’Algérie.
Mais le jeu est pourri et Llob doit faire confiance à tous ceux
qui détiennent une parcelle de la vérité. La vérité
? Cette denrée rare, aussi rare que l’honnêteté des
fonctionnaires en place, aussi rare que la liberté de ce peuple opprimé
par ceux qui venaient de les délivrer. Une vérité qui
semble de plus en plus vérolée à mesure que Llob avancera
dans ses recherches et qu’il sera obligé de se pencher sur les faits
de responsables et de hauts placés.
Ce qui le soutient c’est l’idée de pouvoir coincer un de ces pourris
et de sauver Lino par la même occasion.
Mais le parcours nécessaire le laissera pantois, meurtri
et un peu plus fracassé, face à une vérité déguisée
en putain de la République. Au sourire serein.
Long roman assez touffu par les intrigues qui le tissent, La
part du mort se suit cependant avec intérêt, avec des rebondissements
non prévus et une enquête à plusieurs tableaux.
Roman noir qui se donne par moment des airs de thriller, mais dont la
tension vient de la noirceur des faits et des personnages en clair-obscur
qui y sont décrits. Yasmina Khadra y déploie à nouveau
son écriture assez soignée et sa verve habituelle, le tout
contribuant au ton très particulier qui est la marque de l’auteur.
Personnellement, je regrette un peu l’écriture « urgente
» de la trilogie Llob (qui a précédé « La
part du mort ») même si on y retrouvait déjà les
mêmes accents, la tonalité d’écriture évoquée,
l’urgence et la brièveté des récits y rendaient
l’écriture plus dense et plus agressive.
L’ampleur de La part du mort, par contre, permet à
Khadra de développer un texte au registre plus enveloppant et plus
varié, le tout sur un tempo qui vous mène pas à pas,
mais inéluctablement, au cœur du récit bâti par
l’auteur. Le bout du chemin sera un dénouement qui vous
laisse avec un net goût de cendre face à ce sentiment d’échec
sans issue vécu par Llob.
Désillusion, révolte et recherche de justice restent les
constantes de la saga de Llob, sans oublier le calvaire algérien
crûment exposé par les cadavre des victimes de tout bord.
C’est ce qu’on trouve aussi dans La part du mort. Et le talent
confirmé de Yasmina Khadra.
EB (avril 2005)
(c) Copyright 2005 E.Borgers
Note
Vous trouverez dans Polar Noir
les analyses de la trilogie du commissaire Llob, se composant des titres suivants,
dans l'ordre :
Morituri - Double blanc - L'automne des
chimères
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