Un manifeste pour les morts
(Manifesto for
the Dead – 2000)
Domenic Stansberry
SN 2696 – Gallimard – 2003
Los Angeles, 1971. Jim Thompson, 65 ans,
se sent au bout du rouleau. L’argent se fait rare. Plus personne ne le contacte
que ce soit pour lui réclamer un scénario ou lui commander
un roman. Il se demande si ce n’est pas la fin, face à sa triste réalité
qu’il n’affronte plus qu’imbibé de whisky.
Pour essayer de conserver son grand appartement dont la terrasse lui permet
d’observer l’océan, et pour regagner l’estime d’Alberta, sa femme,
il accepte décrire un livre qui devrait servir de promotion pour
un film en gestation et dont le scénario semble déjà
exister.
Le producteur veut une histoire bien saignante, celle d’un trio infernal
avec la femme fatale et tout le toutim. Le seul problème c’est que
Jim sait fort bien d’où sort ce Billy Miracle, producteur désargenté,
au passé peu glorieux fait d’expédients et de combines foireuses.
Mais Miracle prétend que l’actrice qui fut très célèbre
puis mise sur la touche par un ex-mari, Jack Lombard, producteur réputé,
accepte de participer… Elle est en pleine phase de réconciliation,
ce qui pourrait inciter l’ex à injecter un peu d’argent dans le projet
qui en a bien besoin.
Jim finira par rencontrer Michele Haze, l’actrice vieillissante mais encore
belle, qui confirme que Jack Lombard s’est brouillé avec la jeune
beauté qui l’avait remplacée dans sa vie et qu’elle est
certaine qu’il la soutiendra pour le film.
Jim avait déjà loué une chambre dans un hôtel
bon marché, comme il le fait toujours dès qu’il se met à
écrire. Seul avec sa portative, sa bouteille de Jack Daniels et le
vieux flingue qui lui venait de son père. Une relique. Son talisman.
Il y avait directement produit les premières pages du roman. Cristal
lui avait donné un titre : Un manifeste pour les morts.
De toute façon Jim avait déjà dit oui à Billy
Miracle. Il accepte donc de signer le contrat pour le bouquin finalement
présenté par Billy et Michele. C’est qu’il a foutument besoin
des 1000 dollars d’acompte qu’il parvient à soutirer de Jack. Peut-être
pourra-t-il épargner à Alberta de devoir déménager
vers un appart miteux dans un quartier oublié.
Comme tous les efforts de Jim semblent insuffisants, Alberta lui demande
d’aller l’attendre dans l’appartement qui sera leur nouvelle adresse, dans
ce quartier qui le désole. Le déménagement aura
lieu dans quelques jours.
C’est là, en attendant Alberta, qu’un type énervé
et suant, que Jim avait vu arriver dans une vieille Cadillac, essaie de
le persuader d’accepter la livraison qu’il doit faire, le confondant avec
un certain Wicks. La nouvelle adresse de Jim est indiquée sur le
papier du type. Jim n’y comprend rien et lorsque le bonhomme se tire par
peur de la police qu’il entend patrouiller dans les rues, il se rend à
la vieille bagnole, lève le couvercle du coffre pour y découvrir
le cadavre récent d’une jeune femme. L’alcool ne l’aide certainement
pas à distinguer la réalité parmi le chaos d’images
et de sensations qu’il trimballe à longueur de journée, mais
sa seule préoccupation est de faire disparaître la vieille
Cad et son contenu. Tout oublier et se concentrer sur son bouquin, sa seule
planche de salut…
Et tout basculera pour Jim Thompson qui regrettera vite de ne pas vivre
que ses hantises privées, face à cette réalité
qui se transforme en cauchemar éveillé qu’il ne contrôle
pas et qui le précipite dans une tourmente qui semble sans fin. Cauchemar
qui semble sorti droit du foutu bouquin qu’il écrit pour le film.
Il sait qu’il n’en sortira qu’encore plus vieilli, encore plus diminué…plus
éloigné d’Alberta.
Mais, est-il certain d’en sortir ?
Qu’on se rassure, Domenic Stansberry ne s’en tire pas trop mal en nous
présentant le vrai Jim Thompson vers la fin de sa vie, face aux péripéties
factices de son roman.
Tout ce qui n’est pas l’intrigue est respecté et reste conforme
aux détails de la vraie vie de Jim Thompson, auteur génial
de romans noirs qui marqueront à jamais l’histoire de cette littérature,
auteur qui finira alcoolique et oublié dans son propre pays.
Si les quelques courts chapitres du livre dans le livre ( Un manifeste
pour les morts, roman fictif du film fictif dont les chapitres sont
parsemés au fil du récit de Stansberry ), sensés être
écrits par le Jim Thompson de l’intrigue, essaient de retrouver la
patte de cet auteur, le roman de Stansberry, lui, ne s’essaie qu’à
une recomposition plausible de l’univers Thompsonien.
Et c’est très bien ainsi.
Les pastiches de l’écriture d’auteurs célèbres ont
le don de m’énerver. Et je ne crois pas être le seul. Sans parler
des intrigues recyclées par des faiseurs à court d’inspiration
misant sur la réputation de l’auteur qu’ils pastichent ou sur la
renommée de leurs personnages mythiques.
Mais, répétons-le, il n’en est rien ici.
Bilan positif donc pour ce roman de Stransberry qui captive notre attention
dans un parcours noir et ironique comme ceux dans lesquels le Grand
Jim aimait nous plonger.
EB (octobre 2003)
(c) Copyright 2003 E.Borgers
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