Description de la Communauté des QUITTARD-PINON
par Legrand d'Aussy 

Extrait : pages 474 à 495 de l'ouvrage ci-dessous.


Voyage fait en 1787 et 1788 dans la ci-devant haute et basse Auvergne.
Pierre, Jean-Baptiste Legrand d'Aussy
Tome I - Lettre No 29,
Publié l'an III de la République (1794 / 1795)

Remarques :
La publication des 3 tomes de cette 2nd édition se fait pendant la Révolution, il faut donc lire le texte dans la perspective du contexte de l'époque. 

Sources :
Bibliothèque Nationale De France (BNF)
et Sylvie Quittard-Pinon


 

Communautés établies près de Thiers, celle des QUITTARD-PINON [1], Gouvernement de cette sorte de République, ses lois, ses mœurs …

Je t'ai dit dans ma dernière lettre, mon ami, qu'autour de THIERS et en pleine campagne, étaient des maisons éparses, habitées par des sociétés de paysans, dont les uns s'occupaient de coutellerie, tandis que les autres se livraient au travail de la terre.

Outre ses habitations particulières et isolées, il en est d'autres, plus peuplées, dont la réunion forme un petit hameau, et dans lesquelles la Communauté est plus intime encore. Le hameau est occupé par les diverses branches d'une même famille, qui, livrée uniquement à l'agriculture, ne contracte ordinairement de mariages qu'entre ses différents membres ; qui vit en communauté de biens, a ses lois, ses coutumes, et qui, sous la conduite d'un Chef qu'elle se nomme et qu'elle peut déposer, forme une sorte de République, où tous les travaux sont communs, parce que tous les individus y sont égaux.

Il y a dans les environs de THIERS plusieurs de ces familles républicaines : TARANTE, BARITEL [2], TERME, QUITTARD [1], BOURGADE, BEAUJEAU… Les deux premières sont les plus nombreuses ; mais la plus ancienne, ainsi que la plus célèbre, est celle des QUITTARD, aussi est-ce particulièrement de celle-ci que je vais t'entretenir.

Le hameau que forme et habite la famille des QUITTARD, est au nord-ouest de THIERS et à une demi-lieue de la ville. Il s'appelle PINON. Ce dernier nom a même, dans le pays prévalu sur le leur ; et ils ne sont guère appelés que les PINON [3], surtout chez le peuple. Mais le nombre des hommes n'y suffisant pas pour l'exploitation des terres et pour tous les travaux, ils avaient avec eux treize domestiques, et voilà de quoi était composé le hameau.

On ignore l'époque précise où il fut fondé. La tradition en fait remonter l'établissement au XIIe siècle. Ainsi, dans un temps où les têtes, exaltées par la chevalerie, ne prisaient que les hauts faits d'armes, lorsque la noblesse, enfermée dans des forteresses à donjon, tyrannisait les campagnes et rançonnait les villes, des gens simples et honnêtes venaient habiter un champ ; ils l'adoptaient pour patrie, et dévouaient leur postérité à le cultiver pour toujours. Aux yeux du sage, c'est une recommandation bien faible qu'une origine ancienne ; surtout quand on n'y joint pas un mérite personnel. Mais s'il était permis à quelques hommes de se glorifier de la leur, ce serait surtout à ces cultivateurs estimables, qui depuis plus de cinq siècles se sont distingués constamment par des travaux utiles et par des vertus.

Quoiqu'on ait cherché à comparer le gouvernement intérieur de PINON à d'autres, du même genre, soit anciens, soit modernes, je n'en vois aucun qui lui ressemble. Ce n'est point celui des patriarches, dans lequel un homme, souverain au milieu de ses enfants, vivait sous des tentes, et, comme les Arabes et les familles nomades, promenait ses troupeaux de pâturages. Ce n'est point la Communauté des premiers chrétiens, communauté fondée sur un renoncement religieux à toute propriété, mais trop mystique et trop contemplative pour avoir pu subsister longtemps chez des hommes, et dans l'ordre actuel de leurs sociétés. Enfin, ce n'est pas le régime de ces colonies célèbres, établies par les Jésuites dans la Californie et le Paraguay : là un moine, commandant au nom de l'évangile, et réunissant tous les pouvoirs, faisait les lois, ordonnait de tout théocratiquement, réglait les récompenses et les peines, le partage des travaux et des récoltes.

Dans PINON, l'administration est paternelle ; mais elle est élective. Tous les membres de la Communauté s'assemblent : à la pluralité des voix ils se choisissent parmi eux un Chef, qui, dès ce moment, prend le titre de Maître [4], et qui devenu père de toute la famille, est obligé de veiller à tout ce qui la concerne. Tous travaillent, en commun, à la chose publique. Logés et nourris ensemble, habillés et entretenus de la même manière et aux dépens du revenu général, ils ne sont plus, en quelque sorte, que les enfants de la maison. Le Maître, en qualité de Chef, perçoit l'argent, vend et achète, ordonne les réparations, dispense à chacun son travail, règle tout ce qui concerne les moissons, la vendange, les troupeaux ; en un mot, il est là ce qu'est un père dans sa famille. Mais ce père diffère des autres, en ce que n'ayant qu'une autorité de dépôt et de confiance ; il en est responsable à ceux dont il tient, et qu'il peut la perdre, de même qu'il l'a reçue. S'il abuse de sa place, s'il administre mal, la Communauté s'assemble de nouveau : on le juge, on le dépose ; et il y a eu des exemples de cette justice sévère.

Par tous les détails intérieurs de la maison, c'est une femme qui en est chargée. Le département de celle-ci est la basse cour, la cuisine, le linge, les habillements… Elle porte le titre de Maîtresse, comme le Chef porte celui de Maître. Elle commande aux femmes, comme il commande aux hommes. Ainsi que lui, on la choisit à la pluralité des suffrages ; et, ainsi que lui, on peut la déposer.

Mais le bon sens leur a dit que si la Maîtresse se trouvait être femme ou sœur du Maître, et que ces deux préposés manquassent de la probité nécessaire à leur gestion, tous deux réunis auraient trop d'avantages pour nuire à la chose publique. En conséquence, on a cherché à prévenir cet abus ; et par une des lois constitutives de ce petit Etat, il est réglé que jamais la Maîtresse ne sera prise dans le même ménage que le Maître.

Celui-ci, comme son titre l'annonce, a l'inspection générale, et jouit du droit de conseil et de réprimande. Partout, il occupe la place d'honneur. S'il marie son fils, la Communauté donne une fête, à laquelle sont invitées les Communautés voisines. Mais ce fils n'est comme les autres, qu'un membre de la république ; il ne jouit d'aucun privilège particulier, et, quand son père meurt, il ne succède point à sa dignité ; à moins qu'on ne l'en trouve digne et qu'il mérite d'être élu à son tour.

Une autre loi fondamentale, observée avec la plus grande rigueur, parce que d'elle dépend la conservation de la Société, est celle qui regarde les biens. Jamais, dans aucun cas, ils ne sont partagés. Tout reste en masse : personne n'hérite ; et, ni par mariage, ni par mort, rien ne se divise. Une QUITTARD sort elle de PINON pour se marier, on lui donne six cents livres en argent ; mais elle renonce à tout ; et ainsi le patrimoine général subsiste en entier comme auparavant.

Il en serait de même pour les garçons, si quelqu'un d'eux allait s'établir ailleurs. Ce dernier cas est arrivé, puisqu'il y a des QUITTARD dans une ou deux des Communautés voisines ; mais il est très rare. Tous les membres de la famille y restent. Comme il leur faut beaucoup de bras pour l'exploitation de leur bien, et qu'ils n'en ont point assez, ainsi que le prouve le grand nombre de valets qu'ils entretiennent à leur service, ils ne se permettent point les émigrations.

C'est d'après le même motif que chacun d'eux s'applique à l'agriculture, sans sortir de son état. Cependant ils ont eu dernièrement un prêtre, qui était même devenu Chanoine de THIERS. Celui-ci, dans sa condition nouvelle, avait conservé l'attachement tendre qu'ils ont tous pour le lieu qui les a vus naître. Afin de s'en rapprocher plus souvent il y avait fait bâtir une petite maison ; et, toutes les semaines, il venait passer deux ou trois jours délicieux, avec ses honnêtes parents. A sa mort, arrivée en 1783, la maison est restée vide. Le Maître actuel, étant neveu du mort, avait, à ce double titre, le droit de l'occuper. Mais, quoique simple et sans faste, elle était néanmoins plus belle que les leurs. Mieux logé par ses égaux, peut être alors eut-il excité quelque jalousie ;et c'était pour éviter ce malheur, qu'il y avait renoncé, et que de commun accord ils l'avaient consacrée à recevoir des hôtes, quand par hasard, ils leur en survient qui méritent quelque considération.

Quoique les QUITTARD prennent quelquefois des femmes dans les autres Communautés, de même que les autres Communautés en prennent chez eux ; cependant leur usage est de s'allier dans leur famille. l est vrai qu'étant tous parents, et devenant encore plus porches par ces mariages, ils ne pouvaient guère en contracter sans dispenses. Mais toujours les évêques de CLERMONT s'étaient fait un devoir de les leur accorder ; et ce n'est pas une des moindres preuves de la considération dont a joui, de tout temps, cette famille respectable.

PINON, dans certains départements, ne serait regardé que comme une ferme assez médiocre, puisqu'elle n'avait, à l'époque de mon voyage, que trois paires de bœufs, trente vaches et quatre-vingt moutons. Ce qui peut distinguer celle-ci, ce sont des bâtiments très bien entretenus, et un extérieur d'aisance qui annonce des fermiers riches. Mais aussi n'y a-t-il rien qui n'annonce des fermiers : les chaises sont en paille ; les chambres, les lits, les coffres et armoires en bois de sapin. Le Maître seul a une armoire en chêne et noyer. Il avait, en outre, une montre d'argent, provenue de la succession de son oncle le Chanoine ; et c'est la seule chose qui le distinguait des autres. Du reste, tout ce qui leur sert, tout ce qu'ils portent : linge, meubles, habits, chaussures…est fait par eux ou par leurs femmes. Faut-il construire un bâtiment, couvrir un toit, fabriquer des instruments d'agriculture, des tonneaux de vendange…, ils n'ont recours à personne. Eux seuls, avec leurs domestiques, remplissent les différents métiers qui leur sont nécessaires. En un mot, ils n'emploient aucun ouvrier, et n'achètent guère que du fer et du sel. ROUSSEAU voulait que son élève Emile s'exerçât à tous les genres de travaux ; et que, comme Robinson, il sût fabriquer de ses mains tout ce qu'à raison de notre éducation, nous laissons faire par des mains étrangères. A PINON, le vœu de ROUSSEAU est accompli. Transportés dans l'île de Robinson, les QUITTARD y seraient bientôt ce qu'ils sont chez eux.

Toutefois que leur ouvrage n'exige point qu'ils soient séparés, ils travaillent ensemble. Il y a de même, pour les repas, un lieu commun : c'est une grande et vaste cuisine, tenue très proprement. Mais les hommes y sont servais par les femmes ; et celles-ci ne s'assoient même jamais à table que quand ils ont fini leur repas. Quoiqu'il soit prouvé par l'histoire et par les écrits des voyageurs, que ces distinctions humiliantes entre les deux sexes ont subsisté et subsistent encore, pour les usages de la vie, chez presque tous les peuples de la terre ; cependant j'i ressenti une vraie peine de les voir établies à PINON. Le mariage étant une union contractée par deux individus qui se réunissent pour les usages de la vie, chez presque tous les peuples de la terre et aussi pour partager ensemble les plaisirs, les peines et les travaux de cette vie, il ne semble que dès ce moment, doit commencer entre eux une égalité, l'est à la nature des choses, ainsi qu'à la bonne foi du contrat.

Dans la cuisine, on a pratiqué une niche, qui forme, en quelque façon, chapelle et qui contient un Christ et une Vierge. Là, tous les soirs, après le souper, on fait la prière en commun, mais cette prière n'a lieu que le soir. Le matin, chacun fait la sienne en particulier, parce que la plupart des travaux étant différents, les heures du lever le sont aussi.

Indépendamment de la propriété du hameau, les QUITTARD possèdent encore un bois, un jardin, des terres, des vignobles, et beaucoup de châtaigniers. Mais, outre que leurs terres sont pauvres et qu'elles ne rapportent que du seigle, les trente-deux bouches qu'ils ont journellement à nourrir consomment toute leur récolte et ne leur permettent pas d'en vendre ; d'ailleurs, ces cultivateurs, respectables par leurs mœurs et par leur vie laborieuse, font encore, dans le lieu de leur séjour, des charités immenses.

Jamais pauvre ne se présente chez eux, sans y être reçu ; jamais il n'en sort sans avoir été nourri. On lui donne de la soupe et du pain. S'il veut passer la nuit, il trouve à coucher. Il y a même, dans la ferme, une chambre particulière, destinée à cet usage. En hiver, on pousse l'humanité plus loin encore. Les pauvres alors sont logés dans le fournil et en les nourrissant on leur procure de plus une sorte de chauffoir qui les garantit du froid.

Je n'oublierai, de ma vie, un mot simple et touchant, que m'a dit, à ce sujet, le Maître actuel. Curieux de connaître, jusque dans les plus petits détails, l'établissement qu'il gouverne, j'en parcourais avec lui tous les bâtiments. En traversant une cour, j'aperçus plusieurs gros chiens, qui aussitôt aboyèrent ; " Ne craignez rien, me dit-il, ils aboient pour m'avertir, mais ils ne sont pas méchants ; nous les élevons à ne pas mordre ". Eh pourquoi ne mordraient-ils pas ? répondis-je, de là cependant dépend votre sûreté. - " C'est que souvent il nous vient un pauvre pendant la nuit. Au bruit des chiens, nous nous levons pour le recevoir ; et nous ne voulons pas qu'ils lui fassent du mal, ou qu'ils l'empêchent d'entrer ". - Mon Ami, comme cette phrase va au cœur ! Quelle bonté réfléchie, quelle âme humaine et compatissante, elle annonce ! Ah ! puissent-ils prospérer à jamais ces honnêtes gens, si dignes d'être heureux ! eh ! qui pourrait ne pas faire les vœux les plus argents pour leur éternelle prospérité !

Avec ces chiens inutiles, leur charité hospitalière mérite d'autant plus d'éloges, qu'on peut en abuser contre eux. Et en effet, peu de temps avant que je les visitasse, on les avait volés. C'est à THIERS que je l'ai appris ; et ils jouissent là d'une telle considération, qu'on ne me parlait de leur malheur qu'avec indignation et colère.

Cette bienfaisance inépuisable, cette renommée, si justement acquise, avait prévenu en leur faveur le Citoyen CHAZERAT. Comme Intendant, il leur rendait tous les services qui dépendaient de sa place. Souvent, lorsqu'il habitait sa terre de LIGONES, il allait les voir. Il les accueillait chez lui avec distinction ; et leur montrait en tout affectio, qui , à mes yeux l'honorait beaucoup. C'est même à lui, lors de mon second voyage, que j'ai l'obligation de les connaître ; et lui, qui pendant mon séjour à LIGONES, m'engagea d'aller les voir.

J'y allais en effet, après avoir visité THIERS, mais quand j'entrais chez eux, je les trouvais prévenus de mon arrivée. De la maison où j'avais dîné dans la ville, quelqu'un s'était détaché en avant ; et sans me prévenir, avait daigné m'annoncer. Les QUITTARD, par une attention à laquelle je fus d'autant plus sensible que je ne la méritais à aucun titre, s'étaient tous rassemblés et avaient quitté leur habit de travail. Ils me reçurent avec une amitié touchante. Ces égards, cet accueil, le spectacle de cette famille patriarcale, composée de tous les âges depuis la vieillesse jusqu'à la plus tendre enfance, auraient suffi seuls pour m'intéresser. Mais ce que je ne pus voir sans émotion, c'était les groupes que formaient les petites filles, en se pressant avec amitié autour de leurs mères ; c'était ces mères, en coiffes et en linge parfaitement blanc, dont les unes tenaient leurs enfants par la main, tandis que d'autres portaient dans leurs bras ceux qu'elles nourrissaient ; c'était surtout le tableau de concorde et d'union, de bonheur et de santé, que me présentait cette république de parents. Je ne doute plus à présent qu'une longue pratique de vertus n'influe, à la longue, sur les traits du visage, et qu'elle ne lui imprime, avec le temps, un caractère particulier, qui, devenant ineffaçable, finit par distinguer réellement une race d'avec une autre. Non, ce n'est point l'enthousiasme qui m'aveugle ; mais à PINON, la physionomie des hommes porte une empreinte de loyauté ; et celle des femmes, un air de décence, de candeur et de vertu, qu'on ne peut méconnaître, et qui est chez elles ce qu'est chez d'autres ce caractère original, qu'on appelle air de famille. On le distingue même dans les traits de petites filles, quoique moins développé ; je l'ai fait remarquer à deux personnes qui 'accompagnaient ; et j'en atteste tout voyageur, que la curiosité pourra, comme moi, conduire à PINON.

Au milieu de cet intérêt général, si puissant, le Maître attirait particulièrement mes regards. Cet homme, sans aucune parure distinctive, avait des cheveux blonds, pendant sur ses épaules ; mais avec une figure noble et imposante, il a encore une haute taille et une stature vigoureuse, qui, indépendamment de son titre suffiraient seuls pour lui attirer le respect de ses égaux. C'est un pareil modèle, sans doute que les poètes avaient sous les yeux, quand ils ont peint avec tant d'énergie la majesté de l'homme ; et qu'ils nous l'ont représenté comme le roi des animaux et le souverain de la terre. Celui-ci avait à ses côtés, son jeune fils ; enfant charmant, qui , à la belle physionomie de son père, joignait des joues de lis et de roses, et deux grands yeux plein de feu, les plus beaux qu'à cet âge j'aie encore vus.

J'allai, avec la troupe, m'asseoir, et causer sur tout ce qui la concernait. Les mères vinrent se placer et se serrer autour de moi ; leurs enfants s'approchèrent pour me caresser ; les hommes firent cercle, et nous entourèrent ; c'était à qui me témoignerait plus d'amitié. Emu jusqu'aux larmes par ce spectacle attendrissant, bientôt je le fus davantage encore parce que j'entendis. Tout ce que me disaient ces braves gens, tout ce qu'ils répondaient à mes questions, me les montrait doux, simples, bons, et, quoique infiniment respectables, plus aimables encore. Jee me voyaits dans le séjour du bonheur et de la vertu ; il me semblait être sous un autre ciel, et avec une autre espèce d'hommes.

Cependant, comme le cœur humain est partout le même ; comme prtout il a ses faiblesses, ses passions et es vices, je voulus savoir si PINON était intérieurement ce qu'il me paraissait en dehors, et en parcourant la ferme avec le Maître, je lui demandai quels moyens il avait pur faire exécuter ses ordres, et quelles punitions lui étaient permises, quand par hasard, on refusait de lui obéir.

" -Je n'en sais rien, me répondit-il , jamais, depuis que je suis Maître, je n'ai eu à me plaindre de personne. Nous sommes tous intéressés à ce que les choses soient au mieux. Moi, en conséquence, je tâche de bien ordonner ; eux, ils tâchent de bien faire ; et nous nous accordons toujours ". - Mais enfin, un certain nombre d'hommes et de femmes ne peuvent pas toujours être d'accord. Des femmes mêmes, si l'on en réunit plusieurs ensemble, le seront peut être encore moins longtemps ;et il est impossible que ses dissensions ne nuisent parfois au bon ordre et à la paix - " Il y a bien, de temps à autre, un peu de bisbille ; mais jamais nous ne nous couchons en rancune. Le soir on s'explique à table, je fais boire chopine, on trinque, et tout est raccommodé avant la prière. "

Pendant que le Maître me donnait ses explications, nous arrivions à la maison qu'avait fait construire son oncle le Chanoine. En y entrant, je fus surpris de voir une collation préparée pour moi. C'était du pain, du vin, du fromage ; mis le motif qui m'offrait ce régal d'hermite me flattait beaucoup. Je goûtai le vin de PINON ; et bus, avec toute l'affection dont je suis capable, au bonheur et à la prospérité de tous ceux qui l'habitent.

Peu de temps auparavant, ils avaient voulu témoigner au Citoyen CHAZERAT leur reconnaissance et le Maître, accompagné de quelques membres de la Communauté, était venu à LIGONES, lui témoigner le désir qu'ils avaient de lui donner à dîner. Non seulement l'Intendant et son épouse s'étaient fait un devoir et un honneur d'accepter, mais plusieurs personnes de leur société avaient demandé d'assister à la fête. Le lieu du festin fut un vaste hangar, dont le sol était jonché de leurs et d'herbes odorantes ; tandis que les murs et la charpente couverts de feuillages, ne présentaient plus qu'un berceau de verdure. Les convives se disputèrent entre eux à qui aurait les QUITTARD, et ils n'en furent que pus aimables. Le repas, quoique préparé par le cuisinier de l'Intendant, ne fut qu'un repas champêtre ; mais la liberté, la joie, l'égalité, le rendirent charmant. Après le dîner, on dansa. La fête dura jusqu'à la nuit ; et elle fut si agréable que plusieurs des personnes qui s'y trouvèrent, ne m'en ont parlé qu'avec ravissement.

Le Citoyen CHAZERAT, à son tour, en donna une magnifique aux QUITTARD. Il avait même, depuis mon départ d'AUVERGNE, sollicité auprès du Gouvernement, et obtenu pour eux, une marque distinctive et honorifique, que devait porter le Chef de la famille ; mais qui malheureusement ordonnée d'après les préjugés de l'Ancien Régime, est de nature a être proscrite aujourd'hui. C 'était une ceinture [x] [voir photo], dans le goût de celle qu'ont les laboureurs auvergnats. Celle-ci était en velours bleu, liseré de rouge ;et sur le devant, elle avait une plaque d'argent, avec l'écu de France en relief, et des ornements relatifs à l'agriculture et au jardinage. L' écu, ainsi que ses ornements, était en or moulu, et, au bas, on avait gravé ces quatre vers, plus remarquables par le sentiment qu'ils expriment, que par leur élégance:

 CHAZERAT, de l'Etat obtint cette ceinture 
Les QUITTARD en sont revêtus.
Elle honore l'agriculture,
Elle est le prix de leurs vertus.

(la photo ne figure pas dans le texte original !!!)

Ce fut moi que l'Intendant pria de faire exécuter à PARIS cet ouvrage ; et, en me chargeant de l'ordonner, il savait d'avance combien c'était me procurer de plaisir. Il connaissait ma tendre vénération pour la famille qu'il voulait honorer, et n'avait pas dû oublier avec quels transports je lui parlai d'elle, quand, après l'avoir visitée, je revins à LIGONES. Oui, les QUITTARD seront toujours pour moi les plus estimables des hommes ; et si je n'avais pas eu le projet d'écrire sur l'AUVERGNE, je me serais cru obligé à écrire sur eux, et à faire connaître aux Français ces cultivateurs honnêtes, qui attachés à leur état, malgré le peu de considération dont il a joui dans tous les temps, y ont introduit un gouvernement paternel qu'on y voit très rarement.

S'il m'eût été permis de demeurer quelques jours parmi eux, j'aurais cherché à deviner comment put se former, chez leurs aïeux, une pareille institution. Tout, au moral, ainsi qu'au physique, a une cause. Voici plusieurs Communautés, que je trouve établies dans un coin de l'AUVERGNE ; et toutes y vivent, non seulement séparées des autres habitants, mais isolées entre elles ; quoique toutes aient, à peu près, les mêmes mœurs, le même régime, et les mêmes lois. Comment ont germé là ces établissements, si dignes d'admiration ? Pourquoi tous se trouvent-ils près de THIERS ? et nulle part ailleurs que près THIERS ? Est-ce à l'influence du climat, à l'enthousiasme d'une opinion religieuse, ou à quelque révolution dans le gouvernement du Pays, qu'ils sont dus ?

D'un autre côté, quoique les Communautés subsistent depuis plusieurs siècles, toutes cependant son peu nombreuses. Qui a pu arrêter leur population, dans un pays où elles est si considérable, et dans un état d'aisance qui devait tant la favoriser ? Malgré l'air de santé qu'elles annoncent, ont-elles quelque cause physique ou morale, qui empêche les races d'y multiplier ? Ou ces races ne sont-elles peu fécondes que parce que les mariages y sont presque toujours contractés entre les membres d'une même famille ?

Pour résoudre ces questions, il faudrait vivre quelque temps dans les Communautés, suivre le genre de leurs travaux, examiner leur régime de vie, consulter leurs titres, s'ils en ont, faire le relevé des mariages, des naissances et des morts ; en un mot, entreprendre un long travail, qui, facile pour un habitant de THIERS, ne l'est nullement pour un simple voyageur. 

 

[1] : Legrand d'Aussy écrit phonétiquement GUITTARD, nous avons corrigé pour reprendre l'orthographe actuelle de QUITTARD.
[2] : en fait il s'agit de Barutel - ceux-ci qui formèrent une communauté avec mes ancêtres ITOURNEL sans doute le 28-Oct-1640. 
[3] : aujourd'hui encore, la question de l'origine du nom demeurre 
[x] : Au moment du voyage de Legrand d'Aussy (1787.1788) le chef ce la communauté était Annet QUITTARD-PINON (1737-1805), élu le 13-Mar-1778 6ème Maître.
[x] : voir un agrandi en N&B

  • voir la page Famille ITOURNEL (Thiers)
  • voir la page Famille BONNEMOY (Thiers)
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    Mise à jour : 23-Dec-03
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