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Le
Journal de Carfy J'avais peut-être autour de 13-14 ans. Papa avait vendu la maison
à Hull sur la rue Maisonneuve -- aujourd'hui devenue un grand boulevard
-- et, avec mon beau-frère, il avait bâti de ses propres mains la maison
de Ironside. On peut dire que Ironside est un tout petit village situé
à l'extérieur de la ville de Hull, en pleine campagne, sur la Route
11 qui donne vers Chelsea (vers le Nord, quoi). En fait, ce n'était
même pas un vrai village. Environ une vingtaine de maisons, une
petite école pour le primaire, des fermes sur le chemin Freeman, juste
en face de ce qui était maintenant notre chez nous. Derrière chez nous, il y avait un très grand champ, clôturé par endroits,
avec un vallon et un espèce de ruisseau et un étang. Beaucoup plus loin,
direction Nord, il y avait une petite forêt. Laquelle n'existe plus
aujourd'hui. De l'autre côté de cet immense champ: la rivière des Outaouais. Pendant l'été et l'automne, un fermier anglophone de Old Chelsea
emmenait son troupeau de chevaux dans les champs pour les faire brouter.
Il ne s'en occupait pas de l'été ni de l'automne. Les animaux avaient
de quoi manger et boire à volonté et ils dormaient sous les arbres dans
la petite forêt. Je ne sais pas si vous le savez, un cheval que vous laissez assez
longtemps seul, avec ses congénères, sans contact avec l'être humain,
redevient vite sauvage. Donc, je peux considérer que ces chevaux étaient, dans l'ensemble,
sauvages. Or, et on me voit venir de loin, je m'étais lié d'amitié pour une
jeune jument que j'avais réussi à apprivoiser avec de la patience et
...de l'herbe dans ma main tendue. Nous étions tellement amis tous les deux que je n'avais qu'à me présenter
tout en haut du vallon et à crier "Ita, Ita, Ita" pour qu'elle
se mette à galoper vers moi. Elle était toute petite cette jument, une robe d'un brun clair, la
queue et la crinière noires. Elle était magnifique. Si je me souviens
bien, ce fut après la deuxième semaine que j'ai monté sur son dos, sans
selle. Accroché à sa crinière, je la faisais galoper à travers le champ.
Si vous saviez quel merveilleux sentiment de liberté on ressent à ce
moment-là! Maudit que j'étais ...heureux. C'était le seul cheval qui m'intéressait, cette jument que j'appelais
"Ita". Et le reste de la harde ne semblait pas s'en faire.
Sauf quand nous galopions. Il arrivait parfois que le reste du troupeau
de chevaux suivent. C'était assez impressionnant. Au cours de la deusième année, il y eut du changement. Ma
jument attendait un bébé. J'ai donc cessé de monter sur son dos. En
plus, elle semblait s'éloigner de moi ou, parfois, complètement m'ignorer. Mais la nouveauté de cette deuxième année à Ironside fut l'arrivé
d'un étalon blanc. J'en suis tombé... amoureux. Ça m'a pris presque tout un été pour réussir à l'apprivoiser. Au
début, il ne voulait pas que je m'approche de la harde. Même qu'il lui
arrivait de me pourchasser. Alors l'adolescent
que j'étais se dépêchait de prendre les jambes à son cou. J'ai réussi à l'apprivoiser d'une façon bien simple. Après l'école,
je me rendais dans le champ, mais assez loin de lui et du troupeau.
Je me faisais un beau bouquet d'herbe, de marguerites et de pissenlits,
puis je me couchais à même le sol et... j'attendais. De temps en temps, je me raclais très fort la gorge (surtout quand
il n'était plus trop loin). Ce qui avait pour but d'attirer son attention.
Au début, quand il m'apercevait, il s'éloignait. Mais à la longue, avec
les jours qui passaient, la curiosité a été plus forte. Et il est enfin
venu manger l'herbe dans ma main. Contrairement à la jument, cet étalon était assez "énorme",
très haut sur pattes. La première fois que j'ai réussi à monter sur
son dos, toujours sans selle, j'ai failli prendre une débarque du tonnerre!
Il s'est mis à galoper comme un fou. J'avais les deux bras littéralement
accrochés autour de son cou. Je ne voulais pas lâcher prise car si je
le faisais, je serais évidemment tombé, mais il m'aurait fallu tout
recommencer le processus d'approche. J'ai réussi à l'avoir par l'épuisement.
Mais laissez-moi vous dire que j'avais mal au cul. La jument "Ita" semblait m'avoir complètement oublié, Je
n'existais plus pour elle. Probablement trop préoccupée par son gros
bedon tout rond. Et c'est l'étalon blanc qui était maintenant devenu
mon ami. Beaucoup, beaucoup plus tard, lors d'un après-midi à l'école. Je
me souviens que nous avions assisté, les élèves, à un documentaire sur
des chevaux sauvages qui vivaient en liberté sur une petite île, et
la chanson thème en était «Stewball» de Hugues Aufray : "...Il s'appelait Stewball / C'était un cheval blanc / Il était
mon idole / Et moi, j'avais dix ans". J'en ai versé des larmes quand j'ai entendu cette chanson pour la
première fois. Et même aujourd'hui, c'est encore pareil alors que j'écris
la présente. En 1996, j'avais pris ma guitare, branché le magnétophone avec micro
pour enregistrer ma version de cette chanson. Je n'ai jamais pu la faire
au complet. Quand arrivait le dernier couplet, je me mettais à pleurer. Voici les paroles complètes de cette chanson : Il s'appelait Stewball C'était un cheval blanc Il était mon idole Et moi, j'avais dix ans. Notre pauvre père, Pour acheter ce pur sang, Avait mis dans l'affaire Jusqu'à son dernier franc. Il avait dans la tête D'en faire un grand champion Pour liquider nos dettes Et payer la maison. Il croyait à sa chance Il engagea Stewball Par un beau dimanche Au grand prix de St-Paul. "Je sais, dit mon père, Que Stewball va gagner." Mais, après la rivière, Stewball est tombé. Quand le vétérinaire, D'un seul coup, l'acheva, J'ai vu pleurer mon père Pour la première fois. |
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