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Gabriel Ancey par Jean Pierre Tennevin
J’avais vingt-trois ans lorsque j’ai perdu ce grand-père incomparable, mais même à cet âge on a du mal à concevoir que son aïeul ait pu être jeune, et quand on prend connaissance des évènements les plus anciens de sa vie, on se le représente sous les traits du vieil homme qu’on a connu. Il vivait chez nous, et l’ayant toujours vu à la maison, sa présence m’y paraissait aussi naturelle que celle de papa et maman. Une présence dont nous avons profité, mes sœurs et moi, sans nous rendre compte pleinement de toute la richesse de savoir, de culture, d’intelligence qui nous était dispensée. Gabriel Ancey avait fait ses études en un temps ou le latin et le grec constituaient la base de toute éducation un peu poussée. Il lisait les Anciens à livre ouvert, était imbattable en histoire et géographie, et si on ajoute sa culture philosophique, alimentée par une curiosité universelle, il y avait là un tout qui faisait de lui ce que les gens appellent naïvement un « puits de science ». Il était bon naturellement, aussi peu intéressé que possible, et dépourvu de toute vanité d’auteur, comme le remarque son ancien ami, l’académicien Edmond Jaloux dans ses Saisons littéraires. Le défaut de ces qualités, c’était son absence de sens pratique. Écarté du sport et de l’habileté manuelle par une myopie prononcée, il a vécu de son maigre salaire de professeur d’école libre agrémenté de quelques leçons particulières. Il eut du moins la chance, dans les difficultés de la vie, de trouver sur son chemin une aide venue de la famille. Il avait perdu, à trente neuf ans, une épouse très aimée qui le laissa veuf avec trois jeunes enfants. Par bonheur, une tante de sa femme prit en main la tenue de sa maison et l’éducation de ma mère et de mes oncles. Après la mort de cette personne providentielle, il vivait chez un de ses fils, puis, à partir de 1923, chez mes parents. Ce grand intellectuel évoquait ce type de « savant » que le XIX° siècle a dépeint avec une tendre ironie, dans le genre « professeur Cosinus ». Je le vois encore, mon « bon-papa » des années 30, passant dans la rue avec son chapeau melon, son col empesé, redingote ouverte sur un gilet plissé ou se balançait une chaîne de montre, et, pour assurer ses pas, un parapluie Louis-Philippe…Je me souviens d’un petit garçon du quartier, guère moins âgé que moi, contemplant d’un oeil étonné le vieil homme qui paraissait surgi d’un temps encore plus ancien, celui des fiacres et des lorgnons… Ces détails ajoutent encore au souvenir ému que nous en avons gardé et à l’affection que nous lui avons vouée. C’était le grand-père « en or » qui racontait des histoires, nous aidait dans nos devoirs, nous donnait à notre insu le goût de l’érudition. Il ouvrit mon esprit à l’imagination en me racontant les romans de Jules Vernes qui avaient nourri la sienne dans son enfance, il accompagna de ses conseils mes études gréco-latines et il m’initia à la grande découverte de sa vie, à savoir que le fonds originel de la langue albanaise révèle un idiome qui fut parlé concurremment avec le grec ancien et qui joua un rôle dans la formation du mythe hellénique : c’est que tout occupait l’inlassable curiosité de son esprit, et la linguistique n’a pas été la moindre de ses passions : il lui manqua seulement l’art de se faire entendre des savants obtus. Il a écrit sous divers pseudonymes des nouvelles et des romans, et il s’est peut- être un peu trop gaspillé à remplir des cahiers de vers parnassiens, au reste fort bien tournés, .mais qu’il ne nous lisait jamais. Au goût de ses descendants il eût été mieux inspiré si, moins modeste, il avait rédigé ses mémoires. Jean Pierre Tennevin. Aix-en-provence, novembre 2001 |