EN COUVERTURE

L'eau qui tue

«Pas de Walkerton au Québec!» Vraiment? Tout le monde veut de l'eau pure, mais qui veut payer?

par Pierre Cayouette

Fernand Soucie, contremaître à la petite municipalité de Fort-Coulonge, en Outaouais, a du mal à dormir depuis quelques mois. Il vit avec la hantise de la bactérie qui a causé la mort d'au moins six personnes et affecté à des degrés divers 2 000 autres habitants du petit village de Walkerton, en Ontario. «Si ça arrive ici, c'est sur moi que tous les regards vont se poser.»
  Car le ministre de l'Environnement, Paul Bégin, a été limpide lorsqu'il a annoncé, en juin, des modifications importantes à la réglementation de l'eau, qui date de 1984: «Nous ne voulons pas de Walkerton au Québec!» Dès l'automne, l'eau que consomment les Québécois sera donc assujettie à des normes plus strictes, dont l'application coûtera, selon le gouvernement, 600 millions de dollars. Québec s'est engagé à fournir au moins 80 millions dans un programme d'infrastructure, et Ottawa se dit prêt à consacrer 200 millions. Les municipalités acceptent de faire leur part mais se demandent encore comment elles trouveront l'argent pour moderniser leurs installations.
  «J'ai le même équipement qu'un propriétaire de piscine, rien de plus, dit le contremaître de Fort-Coulonge, impuissant. Je fais ce que je peux avec ce que j'ai.» L'employé accomplit le même rituel depuis près de 30 ans. Jour après jour, il se rend au vétuste poste de pompage, aux abords de la rivière Coulonge. Il prélève un échantillon d'une eau brunâtre et turbide et mesure sa concentration en chlore. Puis il note ses données et repart en espérant que rien de grave ne surviendra. Une fois par semaine, il envoie un échantillon à un laboratoire privé. Si les techniciens détectaient la présence de bactéries coliformes de type E. coli (Escherichia coli), ils alerteraient le ministère de l'Environnement, qui à son tour préviendrait la municipalité.
  Les habitants de Martinville, en Estrie, ne veulent pas, eux non plus, vivre un «Walkerton». Ils ont déjà été sensibilisés au problème de l'eau potable. En 1998, ils ont dû faire bouillir leur eau 205 jours sur 365: la source qui les alimente est située à proximité d'un ruisseau contaminé par l'industrie agricole.
  Fort-Coulonge et Martinville ne sont pas les seules municipalités éprouvées. Rien qu'en 1999, au moins 600 avis de faire bouillir l'eau ont été émis au Québec. «Dans deux cas sur trois, ce sont les villages de moins de 2 000 habitants qui ont été touchés parce qu'ils n'ont ni l'équipement ni le personnel qualifié pour traiter l'eau potable», dit Sylvain Laramée, directeur du Réseau Environnement, un regroupement d'entreprises, de municipalités et de quelque 1 000 professionnels du secteur de l'environnement. Ainsi, dans certaines régions du Québec, notamment en Montérégie, près des rivières contaminées par les rejets agricoles - comme la Yamaska et la Châteauguay -, en Beauce, en Mauricie et en Gaspésie, 1,5 million de personnes boivent l'eau du robinet à leurs risques et périls.
  Titulaire de la chaire industrielle en eau potable de l'École polytechnique de Montréal, Michèle Prévost n'a rien d'une militante exaltée. Ingénieur, elle s'est forgé une réputation mondiale: les États-Unis, l'Australie et la France font souvent appel à son savoir-faire. Elle ne cache pas sa colère au sujet de l'eau potable au Québec. Non pas dans les grands centres, mais en région. «Il est inadmissible que les normes ne forcent pas les petites municipalités à garantir le même niveau de protection que les grandes villes. Je me demande parfois s'il faudra que des personnes meurent pour que le gouvernement se réveille.»
  Dans son volumineux rapport remis en mai, la Commission sur la gestion de l'eau du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) constate le danger et sonne l'alarme. «On ne peut pas jouer avec la santé des gens quand on sait que des risques existent», tranche son président, André Beauchamp. Du même souffle, les commissaires affirment que les acquis résultant de 20 ans d'efforts en matière de dépollution de l'eau sont mis en péril par l'agriculture.
  Il y a quelques années, Fernand Soucie, de Fort-Coulonge, a dû ajouter une nouvelle tâche à son rituel quotidien. Avec une épuisette, il cueille les poissons qui viennent mourir dans le réservoir de pompage. Si des animaux et des déchets de toutes sortes s'accumulent dans le puits, c'est parce qu'il n'y a aucun tamis à l'entrée! Heureusement, la rivière Coulonge n'est pas trop polluée par les rejets agricoles. «Mais c'est une ancienne rivière de drave, forte en tanin», explique le maire, Raymond Durocher. Et le tanin, comme les autres matières organiques liées à la décomposition du bois, forme, en réaction avec le chlore, des trihalométhanes. Ces sous-produits augmentent les risques de cancer de la vessie ou du côlon.
  Quand on lui demande s'il boit l'eau dont il a responsabilité, le contremaître éclate de rire. «Jamais! Je sais, moi, ce qu'il y a dans le réservoir!» Comme la quasi-totalité des habitants de ce charmant village, il boit de l'eau embouteillée, qu'il utilise aussi pour faire la cuisine. L'eau du robinet ne sert qu'à se laver, car la désinfection par le chlore est le seul traitement qu'elle subit avant d'être acheminée aux 1 700 habitants de Fort-Coulonge et aux 500 résidants de deux petits villages voisins.
  Une visite au poste de pompage de Fort-Coulonge n'aurait rien pour rassurer le ministre Bégin. Les poutres du plancher et les murs du puits sont rongés par le chlore et l'humidité. Les pompes sont vétustes et ne tiennent que parce qu'elles sont régulièrement rafistolées. Le maire veut aménager un système de filtration, mais il n'a pas d'argent pour le faire. «On est à la merci de la chloration. Ce n'est pas suffisant. Si nous avions un procédé de traitement plus élaboré, on obtiendrait de l'eau de bonne qualité», plaide-t-il.
  Fernand Soucie raconte qu'il y a des jours où il doit ajouter tellement de chlore à l'eau que sa concentration atteint trois milligrammes par litre (mg/l). En comparaison, une concentration de 1,5 mg/l dans une piscine brûle les yeux des baigneurs si le pH n'est pas adéquat. Comme bien d'autres responsables de l'eau potable dans de petites agglomérations, celui de Fort-Coulonge a appris sa tâche sur le tas. Il n'a eu qu'une semaine de formation intensive.
  Le ministère des Affaires municipales du Québec a déjà consenti une aide de 86 810 dollars à Fort-Coulonge, la moitié de la somme nécessaire à l'amélioration du poste de pompage. Or, déplore le maire, un nouvel appel d'offres porte le coût des travaux à 300 000 dollars: «On n'aura même pas les moyens d'en payer la moitié. Quand j'entends le ministre Paul Bégin déclarer qu'il ne veut pas de Walkerton au Québec, j'enrage. De belles paroles. Mais qu'il vienne visiter nos installations: il verra que certaines petites municipalités sont encore très vulnérables et qu'elles ne pourront pas respecter le nouveau règlement.» Le 13 avril, un mois avant la tragédie de Walkerton, Raymond Durocher a réadressé une demande à Québec. Au moment de mettre sous presse, le dossier était encore à l'étude.
  Jugée potable telle quelle, l'eau du robinet de 650 000 Québécois n'a subi aucun traitement. Sur les 2 347 services d'eau régis par le Règlement sur l'eau potable, 1 413 acheminent en effet une eau non traitée. Plus de 900 000 autres Québécois reçoivent une eau qui n'a subi qu'une simple désinfection au chlore. «Ce traitement se fait généralement par un distributeur automatique qui risque à tout moment de flancher, comme celui de Walkerton», rappelle Michèle Prévost.
  Dans les villes moyennes et les grandes, l'eau subit plusieurs traitements. Elle est d'abord désinfectée à l'ozone, puis on lui ajoute des floculants de façon à rassembler les particules en suspension. On la laisse ensuite décanter, on la filtre au sable et au charbon et, enfin, on la désinfecte de nouveau au chlore avant de la distribuer dans les canalisations.
  «Les habitants des grandes villes ne sont pas totalement à l'abri d'une contamination. Mais les risques sont moindres parce que les usines sont modernes et les employés, compétents et bien formés», dit Sylvain Laramée. Montréal effectue au moins 200 prélèvements par mois pour l'analyse de la qualité de l'eau. Un petit village de moins de 5 000 habitants en fait cinq par mois.
  Par ailleurs, 10% de la population - quelque 700 000 personnes - s'approvisionne à même des puits privés. Ces derniers constituent un terrain propice aux virus, qui peuvent y vivre très longtemps. En 1995, une étude du gouvernement du Québec avait démontré que 78% des puits privés de l'île d'Orléans étaient contaminés par divers micro-organismes pathogènes et menaçaient la santé des gens. De nombreux cas d'hépatites, directement attribuables aux eaux souterraines, avaient été signalés. En outre, une étude de la Régie régionale de la santé et des services sociaux de la Montérégie a montré que 35% des puits de la région sont contaminés par des nitrates. On a observé le même phénomène dans la région de Québec, le Bas-Saint-Laurent et Lanaudière. En Outaouais, on a relevé des concentrations d'uranium, tandis qu'en Gaspésie et au Saguenay-Lac-Saint-Jean, on a noté de fortes quantités de fluorure.
  Après un an de travaux et au terme de la plus grande enquête sur la question jamais réalisée au Québec, le président de la Commission sur la gestion de l'eau, André Beauchamp, se fait rassurant... mais pas trop. «L'eau potable est beaucoup plus sûre qu'autrefois, dit-il. Nous ne sommes toutefois pas à l'abri de tout risque d'épidémie. Comme celle de Milwaukee, au Wisconsin, liée au Cryptosporidium [le parasite responsable de la cryptosporidiose, une maladie intestinale], qui a touché en mars 1993 plus de 400 000 personnes, soit le tiers de la population. Cette épidémie a entraîné 4 000 hospitalisations et causé 50 décès.»
  La commission Beauchamp a proposé «un relèvement urgent des normes sur la présence de bactéries et virus dans l'eau potable pour éviter que la santé publique ne soit compromise plus longtemps». Les commissaires ont en outre demandé au gouvernement d'imposer à l'industrie agricole des règles plus sévères pour limiter la contamination des eaux souterraines.
  La Direction de la protection de la santé publique du Québec a dénombré, de 1989 à 1995, 68 épidémies liées à la consommation d'eau, qui ont touché 2 600 personnes. Ce chiffre n'est pas exorbitant. Mais, selon les scientifiques que L'actualité a rencontrés, on sous-estime grandement le nombre de malades. «Il est presque impossible d'établir avec certitude la relation de cause à effet et de prouver que l'eau est responsable de telle ou telle infection, explique Raymond Desjardins, professeur à l'École polytechnique. Changer les normes de qualité de l'eau potable implique des dépenses. En période de compressions budgétaires, les gouvernements demandent des preuves plus solides, qu'on ne peut fournir.»
  Le Dr Pierre Payment, spécialiste de l'eau et microbiologiste à l'Institut Armand-Frappier, jouit d'une réputation internationale. Consultant pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS), il est par nature réfractaire aux discours alarmants. Ses propos n'ont toutefois rien de rassurant: «Pour chaque cas rapporté d'infection causée par l'eau au Québec, il y a plus de 1 000 infections.» Son équipe a mené en 1991 une étude qui a démontré qu'un cas de gastroentérite sur trois était causé par l'eau du robinet. Le microbiologiste a été l'un des rares chercheurs à établir un modèle qui permet d'affirmer que des personnes ont été malades à cause de l'eau. Il avait séparé ses sujets en deux groupes: les uns buvaient l'eau du robinet, les autres de l'eau filtrée à la sortie du robinet.
  Hormis la tristement célèbre bactérie E. coli, c'est surtout la contamination par des parasites comme Giardia et Cryptosporidium qui inquiète le Dr Payment. La chloration ne permet pas d'éliminer avec certitude ces micro-organismes d'origine animale - purin de porc, de castor ou d'ours - qui provoquent des diarrhées persistantes, des crampes abdominales violentes et, parfois, la mort. Il existe une vingtaine de bactéries et au moins 100 virus qui résistent à la désinfection traditionnelle et peuvent causer une hépatite, la myocardite ou la méningite.
«Une goutte de chlore dans un seau tue les E. coli en une minute, explique le Dr Payment. Mais 1 000 gouttes n'élimineront pas Giardia et Cryptosporidium en une minute.» En fait, une goutte de chlore suffira, mais il faudra 2 000 minutes. «Le chlore peut effectivement venir à bout de ces pathogènes si la durée de contact est suffisante», dit Antoine Laporte, chef de la Division des eaux à Repentigny. Dans l'eau froide, le chlore agit moins efficacement et, dans certaines usines, il n'est pas assez longtemps en contact avec les pathogènes.
  En 1997, l'équipe du Dr Payment et des confrères de l'École polytechnique ont analysé les performances de 38 stations de filtration québécoises et découvert que la plupart ne parvenaient pas à détruire le parasite Giardia. Aux États-Unis, depuis l'épidémie de Milwaukee, les usines se sont tournées vers l'ozonisation (plus efficace que le chlore, l'ozone agit cependant moins longtemps) et les ultraviolets, qui ont la propriété de détruire les chaînes d'ADN des micro-organismes susceptibles d'entraîner des maladies.
  Au ministère de l'Environnement du Québec, on prend en compte les commentaires et les critiques des spécialistes. On ne partage toutefois pas leur pessimisme. Le directeur des politiques du secteur municipal et responsable de l'eau potable, Jean-Maurice Latulippe, cache mal son irritation devant les propos des scientifiques. «Ils voudraient que l'on réduise à zéro les risques d'épidémie. C'est beau en théorie. Sauf qu'en pratique, c'est impossible. Quelle que soit la réglementation, il y aura toujours un certain risque d'épidémie comme à Walkerton, surtout dans les municipalités de moins de 5 000 habitants. Mais notre temps de réaction serait beaucoup plus rapide.»
  Au Québec, en effet, lorsqu'un laboratoire privé détecte la présence de la bactérie E. coli dans un échantillon d'eau, il a le devoir de prévenir le ministère de l'Environnement, qui alerte le Département de santé communautaire concerné, les municipalités et les autorités régionales. Un avis d'ébullition est alors transmis. En Ontario, les laboratoires privés ne sont pas tenus d'agir ainsi. C'est pourquoi le ministre Bégin a dit, quelques jours après la tragédie de Walkerton, qu'un cas semblable ne surviendrait pas au Québec, même si on ne pouvait exclure tout risque de contamination. Certaines informations donnaient alors à penser que des fonctionnaires savaient depuis quelques semaines qu'il y avait des bactéries coliformes dans l'eau de la petite municipalité ontarienne.
  Dans sa révision du Règlement sur l'eau potable, le ministre Bégin a prévu que la norme de turbidité maximale permise passera de 5 UTN à 0,5 UTN. Pour les spécialistes, il s'agit d'une amélioration considérable. La turbidité est la condition plus ou moins trouble de l'eau causée par les matières en suspension. Plus une eau est turbide, moins elle est claire. Mais elle n'est pas nécessairement contaminée pour autant. Les scientifiques estiment cependant que, si le système de traitement peut réduire la turbidité de l'eau, il est également capable d'éliminer les bactéries et autres micro-organismes indésirables qu'elle contient. En somme, en réduisant la turbidité de l'eau, on diminue de façon logarithmique les risques d'y trouver des parasites comme Giardia ou Cryptosporidium.
  Les spécialistes mesurent la condition plus ou moins trouble de l'eau en «unité de turbidité néphélométrique» (UTN). Aux États-Unis, la norme, fixée par l'Environmental Protection Agency, est de 0,5 UTN. Elle passera sous peu à 0,3 UTN. Les quelque 90 millions d'Américains qui vivent dans les 1 000 villes participant au programme Partnership for Safe Drinking Water (Partenariat pour une eau potable sûre) consomment déjà ou consommeront bientôt une eau dont la turbidité n'excède pas 0,3 UTN. Burlington, au Vermont, a été la première ville certifiée. Ses habitants boivent une des meilleures eaux des États-Unis!
Le nouveau règlement québécois avait d'abord établi le seuil acceptable à 1 UTN mais, sous la pression des spécialistes, on l'a abaissé à 0,5 UTN. Il fixe en outre des normes pour 77 substances indésirables - le règlement actuel en compte 46. La fréquence des tests de contrôle bactériologique sera également augmentée: ce n'est plus un minimum de cinq, mais de huit prélèvements par mois qui devront être acheminés aux laboratoires du gouvernement. Le mécanisme d'alerte à la population a été amélioré.
  Le règlement prévoit aussi des exigences plus sévères dans la formation des employés. Une étude du Comité sectoriel de main-d'uvre de l'environnement a confirmé ce que tout le milieu savait: dans les 16 municipalités étudiées, le personnel affecté au traitement de l'eau n'avait pas de formation initiale pertinente. «On peut présumer qu'il en est ainsi dans la majorité des petites municipalités du Québec», déplore Robert Ouellet, directeur général du Comité.
  Malgré toutes les modifications annoncées, Michèle Prévost, de l'École polytechnique, reste méfiante; elle estime que la nouvelle réglementation pourrait n'être qu'un coup d'épée... dans l'eau. «Huit contrôles par mois, ça ne préviendrait même pas un épisode tel celui de Walkerton. Ce qu'on demande, c'est ce qui est en vigueur aux États-Unis: une mesure continue. Il existe plusieurs moyens très simples; par exemple, un chlorateur muni d'un système de secours qui, en cas de défaillance, transmet par téléavertisseur un signal au préposé. Il s'agit de suivre ce qui se passe pour éviter que la population ne soit touchée.»
  Plutôt que de définir des règles qui s'appliquent à tous, les spécialistes de l'École polytechnique et de l'Institut Armand-Frappier souhaitent que la gestion soit déterminée en fonction de la qualité de l'eau d'approvisionnement. À Montréal, par exemple, l'eau brute est de bonne qualité et sa turbidité dépasse rarement 0,3 UTN. Les deux usines de filtration sont alimentées par une prise d'eau en amont des rapides de Lachine, à 610 m de la rive, au beau milieu du Saint-Laurent. Renforcer la fréquence des contrôles ou les normes de turbidité n'est donc pas urgent. L'eau du robinet de Montréal est d'une grande qualité et n'exige pas d'analyses particulières.
  À Laval et à Repentigny, l'eau est d'aussi bonne qualité. Mais elle a dû subir un traitement plus complexe compte tenu de sa provenance. «Oubliez les données scientifiques et retenez ceci: si vous ne pouvez pas vous baigner à un endroit, dites-vous qu'il faut des gens compétents et un bon équipement pour rendre l'eau potable», résume le Dr Pierre Payment.
  Certaines villes n'ont pas attendu de réglementation pour agir et se donner des critères plus sévères. En fait, c'est la question du financement qui paralyse de nombreuses municipalités. Celles qui ont modernisé leur équipement au cours des 20 dernières années - et plus particulièrement les petites - l'ont fait pour la plupart grâce à des subventions. Et si le gouvernement du Québec a tant tardé à mettre à jour sa réglementation, c'est principalement pour des raisons d'argent. «Mais, après Walkerton, Québec n'avait pas d'autre choix que d'agir vite et de rassurer la population», dit Sylvain Laramée, de Réseau Environnement.
  Les municipalités et les propriétaires de réseaux privés de distribution d'eau devront respecter les nouvelles normes dès la première année d'application du règlement. Québec estime que la mise en place d'installations adéquates coûtera 600 millions de dollars. À ce jour, le provincial et le fédéral ont mis 280 millions sur la table. Québec a promis 80 millions dans un programme mixte «moitié-moitié» avec les municipalités. Ottawa se dit prêt à injecter 200 millions dans un programme tripartite avec les municipalités et le gouvernement du Québec.
  La question de l'eau potable est depuis longtemps source de litige entre Québec et les municipalités. Conseiller politique à l'Union des municipalités du Québec (UMQ), Jacques Laberge résume ainsi le point de vue des maires: «Les municipalités ont toujours été d'accord pour améliorer le règlement sur l'eau. Nous appuyons les récentes modifications. Le problème, c'est que le calendrier est irréaliste. Même si elles parviennent à trouver l'argent, de nombreuses municipalités n'auront pas le temps de se conformer aux nouvelles normes au cours de la première année. Québec s'en lavera les mains et dira qu'il a fait ce qu'il avait à faire. Les citoyens risquent alors de se tourner contre leurs élus municipaux.»
  À Repentigny, qui constitue un modèle, l'usine de traitement a fait l'objet d'investissements de 16 millions de dollars à la fin des années 80. La Ville a pris les choses en main et financé entièrement les travaux (la vente d'eau aux municipalités voisines de Le Gardeur et Lachenaie permet d'amortir l'investissement). Elle n'a pas lésiné sur la technologie et a établi une gestion rigoureuse. «On a montré qu'il était possible d'éliminer totalement les pathogènes en optimisant les installations», dit Antoine Laporte.
  La municipalité s'approvisionne dans la rivière L'Assomption, l'une des plus polluées par les rejets agricoles. Il y a des lustres que personne n'ose plus s'y baigner. L'eau potable avait autrefois mauvaise réputation. Mauvaise odeur aussi. Des avis d'ébullition récurrents décourageaient les gens de s'établir dans la région. Aujourd'hui, des sondages internes de l'administration municipale l'ont confirmé: le taux de satisfaction des habitants a monté en flèche, même si le coût par 1 000 gallons d'eau potable a plus que doublé, passant de 0,90$ à deux dollars.
  À la fin de juin, Repentigny a été la première ville canadienne à s'inscrire au programme Partenaire d'excellence en eau potable, calqué sur le Partnership for Safe Drinking Water américain. Laval, Jonquière, Rosemère, Saint-Jean-sur-Richelieu, L'Assomption et la Communauté urbaine de l'Outaouais ont annoncé au cours de l'été leur intention d'y adhérer. «On se donne des normes et des critères nettement supérieurs à ceux du nouveau règlement. L'objectif est d'assurer une protection de 100% contre les contaminations biologiques. On y parvient», dit Antoine Laporte. Et lui, contrairement à son pauvre «homologue» de Fort-Coulonge, n'hésite pas à la boire, son eau...


E. coli
Les bactéries de type E. coli se retrouvent dans les intestins des humains et des animaux. Certaines ne sont pas nuisibles. D'autres causent coliques, vomissements, fièvre et diarrhée. Les enfants de moins de cinq ans et les personnes âgées peuvent en mourir. On utilise E. coli comme paramètre parce que l'eau qui en contient risque fort de renfermer des milliers d'autres bactéries tout aussi virulentes.

Turbidité maximale permise
Elle est fixée à 1 UTN au Canada, à 0,5 UTN aux États-Unis, à 4 UTN en France, à 5 UTN en Australie et à 20 UTN en Thaïlande.

 


SONDAGE

La confiance règne

Les Québécois s'inquiètent peu de la qualité de leur eau potabl. Mais une personne sur cinq n'en a pas moins troqué le robinet contre la bouteille...

par Jonathan Trudel

Les experts ont beau sonner l'alarme et insister sur l'urgence de renforcer les normes qui encadrent la qualité de l'eau potable, la grande majorité des Québécois conservent une excellente perception de celle qui coule dans leurs robinets. Pas moins de 85% des quelque 500 personnes interrogées par la maison Sondagem au début du mois d'août qualifient leur eau potable de bonne ou très bonne. La tragédie de Walkerton n'a visiblement pas miné la confiance des Québécois dans la qualité de leur eau.
  Pourtant, plus du quart des répondants ont été obligés de faire bouillir leur eau au cours des cinq dernières années parce qu'elle était contaminée. Et une personne sur trois a dû réduire sa consommation à cause d'un manque d'eau potable...
«Pour les Québécois, l'eau est une ressource presque inépuisable dont la qualité n'est pas une réelle préoccupation», dit Jean Noiseux, président de Sondagem.
  Les citoyens qui habitent en dehors des grands centres urbains - le quart d'entre eux tirent leur eau potable d'un puits artésien - sont de loin ceux qui accordent la meilleure note à leur eau. Près de la moitié n'hésitent pas à la qualifier de très bonne, une proportion qui chute à 32% à Québec et à seulement 24% à Montréal!
  «Les gens qui résident à la campagne ont une meilleure perception de leur eau potable, alors qu'ils sont nettement plus vulnérables à la contamination que les habitants de grandes villes comme Montréal», constate avec perplexité Guy Leclerc, PDG de la Société québécoise d'assainissement des eaux, une société d'État qui a pour mission de financer et de construire des stations d'épuration.
  Les Montréalais sont beaucoup plus réticents à consommer l'eau de leur robinet. Plus de 40% d'entre eux boivent régulièrement ou toujours de l'eau embouteillée, une pratique particulièrement populaire chez les gens âgés de moins de 55 ans. À l'échelle du Québec, près de un citoyen sur cinq consomme exclusivement de l'eau en bouteille.
  «Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'eau embouteillée est devenue une boisson à part entière, au même titre que le jus de pomme ou le Coca-Cola», dit Jean Noiseux.
  Autre donnée surprenante: 20% des Québécois utilisent un purificateur d'eau. Du jamais vu, selon le sondeur.
  Les Québécois seraient-ils prêts à payer plus de taxes pour qu'on améliore la qualité de l'eau qui sort de leur robinet? La réponse est sans équivoque: c'est non à 70%! «Les gens estiment que, avec ce qu'ils paient déjà en taxes et en impôts, ils ont droit à une eau de qualité», dit Jean Noiseux.
  Guy Leclerc avance une autre explication: «Les gens sont inconscients des coûts de l'approvisionnement en eau. De plus, il n'y a jamais eu ici de drame comme en Ontario...»

Les Québécois et la qualité de l'eau potable

Diriez-vous que la qualité de l'eau potable de votre robinet est...
Très bonne 34%
Plutôt bonne 51%
Plutôt mauvaise 12%
Très mauvaise 3%

Est-ce que vous buvez de l'eau en bouteille?
Toujours 17%
Régulièrement 18%
À l'occasion 46%
Jamais 18%

Accepteriez-vous une augmentation de taxes pour que la qualité de l'eau potable provenant de votre robinet soit meilleure?
Oui 30%
Non 70%
______
Sondage réalisé par Sondagem du 3 au 7 août 2000 auprès de 505 personnes. La marge d'erreur est de 4% dans 19 cas sur 20.

 

Le prix de la pureté

L'Europe et les États-Unis révisent leurs normes; l'argent coule à flots

par Jérôme Lussier

Le durcissement des normes de qualité de l'eau potable n'est pas un phénomène essentiellement canadien né dans la foulée de la tragédie de Walkerton. La plupart des pays industrialisés ont adopté des mesures importantes au cours des dernières années ou sont en voie de le faire. Dans tous les cas, les investissements sont considérables. Petit survol de l'aspect financier des améliorations à apporter aux usines d'assainissement.

Royaume-Uni
Les opérations d'assainissement et de distribution d'eau potable sont privatisées depuis 1989 et font l'objet de normes plus sévères depuis 1998. Afin que les installations répondent aux nouveaux critères, le gouvernement britannique a autorisé des investissements de 13,6 milliards de livres (32,9 milliards de dollars) sur 10 ans. Les entreprises privées assument ces dépenses, puis refilent la facture aux usagers en augmentant de façon notable le prix de l'eau. L'Office of Water Services a toutefois fixé une limite jugée acceptable à cette hausse des prix.

France
La France dépense depuis plus de 10 ans des sommes considérables pour accroître la qualité de son eau potable. De 1987 à 1991, elle a consacré 20 milliards de francs (quatre milliards de dollars) aux opérations d'assainissement, ce qui a entraîné une hausse du prix de l'eau. De nouvelles normes, entrées en vigueur en 1992, ont ensuite nécessité des investissements de 43 milliards de francs (neuf milliards de dollars) échelonnés sur quatre ans. On a entre autres installé des compteurs, qui, s'ils assurent une tarification plus équitable, constituent tout de même une dépense importante Puis le gouvernement a évalué que le réseau français aurait besoin, de 1997 à 2005, d'un investissement annuel de 14 milliards de francs (2,9 milliards de dollars), pour qu'on procède à de nouvelles améliorations et qu'on respecte ainsi les normes européennes, applicables au cours de la prochaine décennie. Les Communes (de qui relève la gestion de l'eau potable) bénéficient de quelques programmes d'aide financière, provenant notamment du Fonds national de développement des adductions d'eau, ainsi que de subventions départementales et régionales. Le reste de la facture est payé par les usagers en fonction de leur consommation.

États-Unis
Il est difficile de dresser un portrait d'ensemble des États-Unis, système décentralisé par excellence où de nombreuses responsabilités reviennent aux États. L'American Water Works Association, dont les membres gèrent 80% de l'eau potable, affirme toutefois que 12,1 milliards de dollars américains (17,8 milliards de dollars canadiens) sont nécessaires dès 2000-2001 pour l'amélioration du système actuel. Cette somme ne représente qu'une fraction des 138,4 milliards (203,4 milliards de dollars canadiens) que l'association juge essentiel d'investir d'ici 20 ans.

Québec
Selon le Dr Pierre Payment, de l'Institut Armand-Frappier, les 600 millions de dollars prévus pour l'application du nouveau Règlement sur l'eau potable (dont 300 millions iront à Montréal) serviront uniquement à améliorer les installations existantes. La véritable dépense - dont le total n'a pas encore été déterminé - est celle liée à la batterie de nouveaux tests qu'il faudra effectuer chaque année. Ces tests devront être faits par tous les «systèmes», dont la taille et les ressources varient considérablement. «Un système, c'est un fournisseur d'eau, explique le Dr Payment. La Ville de Montréal constitue un système parce qu'elle distribue de l'eau à ses résidants. Si j'habite à la campagne, que j'ai un puits et que j'approvisionne mon voisin, je représente aussi un système. Dans les deux cas, les tests sont les mêmes, mais pas les moyens, évidemment.» Le gouvernement étudie actuellement des solutions à ce problème, qui préoccupe notamment les petites municipalités et les propriétaires de camping.



Également à lire dans L'actualité

De l'eau pure à l'eau purin

Pour en savoir plus:

Rapport de la Commission publique sur la gestion de l'eau au Québec

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