Louis Bernard (www.louisbernard.org)
Dans une opinion publiée dans Le
Devoir de mercredi, M. Mario Polèse soutient que la souveraineté du Québec
serait imaginaire, inutile et même nocive au fait français en Amérique. Voici
pourquoi je pense exactement le contraire.
D'abord, mettons-nous d'accord sur un
fait: la souveraineté souhaitée par le Québec n'est pas celle qui prévalait au
XIXe siècle, mais une souveraineté moderne qui rapproche les nations plutôt que
de les séparer. C'est la souveraineté de la France et du Royaume-Uni au sein de
l'Union européenne, et celle du Brésil et de l'Argentine au sein du Mercosur.
Cette souveraineté n'est pas absolue, mais elle est bien réelle. A-t-on,
d'ailleurs, déjà entendu quelqu'un qualifier d'imaginaire la souveraineté de la
France ou de l'Angleterre?
La souveraineté, prétend-il, serait
inutile puisque le Québec a réussi à se développer à l'intérieur de la
fédération canadienne pour devenir l'un des peuples les plus prospères et
créateurs de la planète. La réponse est pourtant simple: au cours des 50
dernières années, le Québec est allé au bout de ce qu'il est possible
d'accomplir dans le cadre constitutionnel actuel.
Ayant atteint cette limite, il a
tenté, à de multiples reprises, d'élargir ce cadre en revendiquant une révision
constitutionnelle. Toujours sans succès. Aujourd'hui, la réalité est claire
pour tous ceux qui refusent de se cacher la tête dans le sable: le fédéralisme
canadien est coulé dans le béton et, s'il veut aller plus loin, le Québec n'a
d'autre choix que d'en sortir.
Présence du Québec
Or le Québec a besoin d'aller plus
loin, car le grand élan d'émancipation dans lequel il est engagé depuis la
Révolution tranquille reste inachevé. Des pouvoirs et des instruments de
développement essentiels qui lui font encore défaut empêchent la nation
québécoise d'atteindre son plein potentiel.
Le plus évident -- et M. Polèse le
concède d'emblée -- est celui de la personnalité internationale: s'il était
souverain, dit-il, «le Québec aurait son siège à l'ONU». Mais ce dont il
s'agit, en réalité, c'est beaucoup plus que de détenir un siège à New York.
C'est d'assurer la présence du Québec
aux multiples forums internationaux où se discutent de plus en plus de
questions qui concernent directement notre avenir et nos intérêts. C'est
également d'exercer notre capacité d'avoir des relations bilatérales ou
multilatérales avec les autres pays. C'est enfin d'assumer notre part dans
l'atteinte des Objectifs de développement du millénaire et dans l'aide aux pays
moins nantis. C'est, en somme, de jouer pleinement notre rôle de membre à part
entière de la communauté des nations.
Des dossiers qui
nous échappent
Mais il y a également plusieurs
autres pouvoirs importants qui, dans la fédération actuelle, échappent au
Québec et qui sont essentiels au développement de sa personnalité propre. Je ne
donnerai que quelques exemples. Comment se sentir maître chez soi quand son
Parlement ne peut pas légiférer sur des questions comme l'euthanasie,
l'avortement, le crime organisé, le commerce de la drogue, la délinquance
juvénile et d'autres matières du droit criminel qui touchent intimement les
valeurs de la nation? Ou quand des questions aussi essentielles à la culture que
la radio et la télévision sont du ressort exclusif d'institutions qui nous
échappent? Ou quand nous sommes menacés de perdre une compétence aussi
importante pour notre développement économique que celle du contrôle des
valeurs mobilières?
Mais parlons de la langue française.
Malgré la loi 101, le Québec reste une province bilingue et ne pourra devenir
un pays francophone que lorsqu'il sera souverain. L'immigrant qui arrive chez
nous a toujours le loisir de s'adresser en anglais aux institutions fédérales,
de qui dépend son droit de séjour et qui lui attribueront la citoyenneté, qui
sera non pas québécoise, mais canadienne. Il est libre de déménager dans une
autre province sans rien perdre de son statut d'immigrant reçu.
Comment pourrait-il sentir toute la
force de la pression sociale qui, dans les autres pays, incite l'immigrant à
s'intégrer à la majorité? Et que dire du refus d'Ottawa, conservateurs et
libéraux réunis, d'astreindre le gouvernement fédéral et les institutions et
entreprises qui en dépendent aux prescriptions de la Charte de la langue
française?
Entreprise inachevée
Enfin, soutenir que le fédéralisme a
contribué au développement des communautés francophones des autres provinces, c'est
méconnaître complètement notre histoire puisque c'est exactement le contraire
qui s'est produit. L'avenir du français en Amérique dépend essentiellement de
l'avenir du français au Québec et c'est en assurant sa vigueur et sa pérennité
ici au moyen de la souveraineté que nous pourrons le mieux aider à son
rayonnement autour de nous.
Malheureusement, le Québec reste,
pour le moment, une entreprise inachevée. Plaider le chemin parcouru pour
l'arrêter dans son cheminement, c'est ne rien comprendre à la dynamique
québécoise. Au contraire, c'est le succès déjà obtenu qui nous justifie d'aller
plus loin. C'est précisément parce que nous sommes devenus aussi capables que
les autres de mener nos propres affaires que nous voulons conquérir les
pouvoirs qui nous manquent pour compléter l'oeuvre entreprise par nos ancêtres
il y a 400 ans
Louis Bernard
Juin 2009