lors que de  patientes négociations étaient engagées depuis une dizaine d'années sous l'égide de 1'OMPI et de la CNUCED (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), qui semblaient promouvoir une législation internationale de la propriété industrielle, adaptée aux spécificités des PVD, la Chambre internationale de commerce relance brutalement la question en 1984.

L'OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et l'OMPI produisent des rapports. La commission des Communautés européennes s'en inspire et confie l'élaboration d'un projet de directive communautaire à la direction des affaires industrielles (DG3) de Bruxelles.

Celle-ci publie en octobre 1988 un projet de directive visant «la protection juridique des inventions biotechnologiques» qui suggère que tous les États membres de la CEE appliquent, à partir de 1991, une législation unifiée qui permettrait de breveter la matière vivante. La directive propose notamment que « l'objet d'une invention ne sera pas exclu de la brevetabilité au seul motif qu'il se compose de matière vivante ».Et que seront désormais brevetables toutes les classifications biologiques (espèces, genres, familles...) autres que les variétés végétales ou les races animales, et que la protection s'étendra à leur descendance.

La directive n'exclut pas formellement, en outre, que puissent être brevetées des parties d'organes (y compris humains) telles que les gènes, les dérivés de plasma, les cellules... Aussitôt le projet connu, c'est le tollé. Il heurte de front la convention régissant l'Office européen des brevets, de Munich, qui interdit, elle, en principe, de breveter des espèces animales ou végétales. Il est vrai que l'OEB a quelque peu infléchi sa doctrine ces dernières années. S'il a rejeté en juin 1989 la demande de brevet déposée pour la fameuse « souris de Harvard », porteuse d'un gène humain greffé pouvant développer des tumeurs dès que l'animal est soumis à des substances cancérigènes (l'affaire est en appel), il a accepté un brevet déposé par la firme américaine Agrigenetics, relatif à un procédé permettant d'augmenter le taux de protéine dans les cultures fourragères.

Pour Paul Braendly, président de l'OEB, le projet de directive de la commission «n'est pas conforme à la convention de Munich et pose une question de préséance entre le droit communautaire et le droit européen des brevets». Mais ce n'est pas tout, loin s'en faut. Dans le même temps, la direction de l'agriculture de Bruxelles (DG3) travaille à l'élaboration d'un nouveau «droit européen des obtenteurs». La DG 12 (Science, recherche et développement) pèse, quant à elle, de tout son poids en faveur du système des brevets.

Un véritable capharnaüm, dans lequel les industriels ne dissimulent pas qu'ils se livrent à un lobbying intensif. Pour Anne-Marie Bouckaert, directeur de la planification de Plant Genetic Systems à Gand, « les grands de l'agrochimie pourraient à la limite se passer des brevets, ils ont les moyens de garder le secret sur leurs découvertes et possèdent déjà un réseau de commercialisation. Mais pour les nouvelles entreprises de biotechnologies qui font appel au "capital-risque", c' est un enjeu vital. Si nous ne pouvons pas protéger nos inventions, les investisseurs n'auront pas confiance et nous ne pourrons pas nous développer. Il ne nous restera plus qu'à nous exiler aux États-Unis... »

En fait, personne n'est satisfait du projet de directive. Les entreprises agrochimiques permettrait à un obtenteur «affûté» de sortir avant eux une variété commercialisable. Quant aux sélectionneurs, ils estiment la proposition trop favorable aux adeptes du brevet, dans la mesure où elle n'exclut pas catégoriquement la brevetabilité des variétés.

Tout le monde ou  presque s'accorde à considérer, à l'instar de Bernard Le Buanec, de Limagrain, que «ce texte a été préparé sans le minimum de consultations indispensables avec les experts nationaux et les organisations professionnelles concernées.

Il contient beaucoup d'imprécisions qui provoquent des polémiques à tous les niveaux nationaux et communautaires. Étant donné l'importance du sujet et son caractère conflictuel, il aurait fallu un texte très simple et sans ambiguïté».

Les ministères français de l'Industrie, de l'Agriculture et de la Recherche se battent depuis deux ans à couteaux tirés pour imposer leurs lectures respectives de la circulaire. Avant qu'un conseiller du Premier ministre ne soit contraint de trancher, un semblant de consensus a semblé se dessiner autour d'une proposition formulée par Organibio (Organisation nationale interprofessionnelle des bioindustries). Proposition s'inspirant fortement elle-même d'un document rédigé par Sanofi...

Pour commercialiser une nouvelle variété possédant un gène breveté, l'obtenteur devrait acheter une licence au détenteur du brevet. Les droits de l'obtenteur de la variété seraient ainsi protégés par un COV et ceux de «l'inventeur» du gène par la licence. Mais le consensus est fragile, les obtenteurs pourraient à leur tour revendiquer un droit sur leurs variétés, avec la perspective de procès en cascade...

Le secrétariat d’État aux Affaires européennes est entré dans la danse à son tour, suggérant la création d'un comité associant des experts des ministères concernés, qui pourrait être présidé par François Gros, ou un autre scientifique éminent...

En fait, c'est une véritable course de vitesse qui est lancée depuis quelques mois. Pour Bertrand Codron de SOLAGRAL, «la directive communautaire n'a pas été adoptée aussi vite que l'espéraient les industriels. Aussi le lobby de l'agrochimie a-t-il déplacé son offensive vers d'autres enceintes. Il s'efforce davantage aujourd'hui d'obtenir une renégociation des conventions UPOV-OMPI.

Il s'agit essentiellement d'autoriser la double protection, par voie de COV et de brevet, déjà possible aux États-Unis, qui concilierait les intérêts des obtenteurs et des biotechnologues. Mais les craintes se focalisent surtout sur le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade).» Les administrations américaines successives n'ont pas réussi à convaincre leurs partenaires de défendre leur conception «musclée» de la propriété intellectuelle dans les différents forums de l'ONU qui en débattaient.

Aussi l'administration Reagan a-t-elle progressivement assimilé les entorses à la propriété intellectuelle commises par les PVD à une «barrière commerciale non-tarifaire», exigeant dès lors que ces mêmes PVD s'acquittent des royalties dont ils seraient redevables aux firmes du Nord. Jusqu'à soixante milliards de dollars chaque année, selon l'industrie américaine... « Le pouvoir de coercition du GATT est tel aujourd'hui, souligne Renée Vellvé, du GRAIN, qu'on peut se demander si le projet de directive communautaire ne va pas passer aux oubliettes, puis que tout pourrait être réglé au sein du GATT avant la fin de l'année (cf. l'interview de Chakravarti Raghavan, en fin de dossier) ».

À ce niveau-là les choses sont plus simples et plus brutales. Le pays qui n'acceptera pas le système des brevets pouvant y être contraint par la menace de représailles commerciales.» Les contempteurs du GATT redoutent dès lors
que l'adoption des projets de renforcement de la propriété intellectuelle ne porte un coup d'arrêt brutal aux transferts de technologies vers les PVD, handicapant gravement leurs capacités de développement.

BETTERAVE

Culture sucrière tempérée.
Production mondiale 1988: 294,6 millions de tonnes.
 


 
MÉMOIRE COURTE:

au début des années 70, l'Institut international de recherches sur le riz
(IRRI) mettait la dernière main à la sélection d'une nouvelle variété, le riz IR-36.
On savait que le virus du nanisme du riz poserait un grave problème, et on cherchait une résistance dans les milliers de lignées de riz déjà sélectionnées. On n'en trouva pas une seule. En testant une centaine d'échantillons d'espèces sauvages voisines, les chercheurs de l'IRRI n'ont trouvé qu'une variante qui s'est avérée résistante, l'Oryza nîvara, récoltée en 1963 dans un champ détrempé de l'Uilar Pradesh en Inde. Les chercheurs de l'IRRI ont semé les graines et constaté que trois plantes seulement sur la trentaine de l'échantillon étaient résistantes. Ce sont ces trois plantes qui ont fourni le gène qui a été introduit dans IR-36, et est toujours présent dans tous les cultivars de riz à haut rendement en Asie tropicale.
 

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