[ lundi 30 décembre ][ 22:04 ]

Je me noie dans Paris, dans et hors de la ville, dans les rues et sur le boulevard périphérique, là, tout de suite, je me noie, je me laisse couler, dévaler tous les escaliers de tous ces immeubles, là, maintenant, au moment où je l'écris, au moment où je l'écris je suis sous cette emprise, celle de la non-lutte, plus la force, non, non, non, je ne peux plus faire des sourires, à rester en place, là, dans cet appartement qui n'est pas le mien, et où je me comporte, faussement, si faussement, comme si c'était chez moi, ici comme un terrain acquis, depuis hier. Je ne prends pas la plume mais je prends l'écriture, là, à bras le corps, pour combler le vide que laissent en moi ces bras qui dénouent les miens la nuit, les dénouent de ce corps, la nuit, la nuit dernière. Vingt quatre heures que je me laisse béatement aller à lui sourire malgré tout, malgré tout ce qui me déchire, jusqu'à ses subtils regards, jusqu'à ses mots posés, mesurés, tout ce qui me déchire encore, ces non-dits, non, non, non, il y a trop dans cette pièce, il y a trop dans cette ville, il y a trop en ce jour, et si mon esprit depuis longtemps s'embourbe, mon corps ce soir s'emmêle, réclame une trève au maintien de ce sourire posé là, une trève à la tenue, à cette fausse pudeur, mon corps tremble un peu, mais ici il ne fait pas froid, les fenêtres fermées, les lumières qui réchauffent, non, ici il ne fait pas froid, mais mon corps tremble un peu, et mes mains réclamaient l'écriture. Ce soir, en vrac, en incontenu, en vrac comme je le déteste, en vrac comme les sentiments, les miens, je hais les écrire, toujours, ça ne change pas. Et pourtant quand même, écrire sans brouillon, écrire une page brouillon, celle-ci, sans chercher à y mettre de l'ordre, sans chercher à m'y faire comprendre. Ce soir mon corps tremble un peu et mes mains réclamaient le seul moyen qu'elles aient de me vider le coeur, trop lourd, si tellement trop lourd.

Pourtant des mots bien propres, bien rangés, pliés, polis, j'en ai écrit, pendant ces semaines, vous ne le savez pas, je les ai cachés. J'ai craint la critique, j'ai craint de décevoir, de n'être qu'une façade de l'écriture qui n'a rien de plus à offrir que ce qu'elle a déjà donné. Point. J'ai craint de décevoir ceux de la cour des grands, ceux que j'admire, ceux dont je sais maintenant qu'ils sont un jour passés ici, j'ai craint au point d'envisager d'entériner ce cahier, pour garder intact cette impression grandiose d'avoir eu leur attention un jour, que ces mots aient eu leur attention un jour. Je m'en sens parfois si bête et si indigne.

Mais de ces paragraphes immaculés que je garde hors de votre vue, je n'en donnerai rien. Impression de les avoir montés de toute pièce, construits, établis. Comme je n'aime pas. Non. Et puis ce soir ces anticipations sont loin, et toute crainte si loin, ce soir écrire ce n'est pas pour vos yeux. Non, ce soir, écrire, c'est pour mes mains trouver la clé qui apaisera cette âme et ce corps, qui ne savent plus d'où ils viennent, ne savent plus qui ils sont, où ils vont.
Ce soir écrire c'est plus que ça encore. Je me noie dans Paris, je me noie dans un verre de coca-cola pendant que devant le film, à à peine plus d'un mètre de moi, on ne boit pas de coca-cola, et je m'en moque, à cet instant de tous mes travers je me moque, me moque d'être moi, d'être impolie, d'être un peu trop timide, un peu trop passive, moi qui écrit devant eux qui ne savent rien, passive, moi qui écrit pendant qu'eux ne font rien.
Les conversations avaient un goût de menthe à l'eau, moi je pensais à hier, je pensais à demain, ne vivais pas aujourd'hui, ce soir, l'instant de toute façon. Les conversations avaient un goût de menthe à l'eau. Alors je suis venue, élan d'écriture pour moi élan de survie. Seulement aujourd'hui, peut-être, mais aujourd'hui, tout de même.
Il est assis tout près, me tourne le dos, se retourne quelque fois et se moque de moi en souriant. Je lui sourit et réponds d'une voix trop forte sans le vouloir. Il ne sait ce que j'écris, ça l'intrigue et l'on en rit. On en rit et pourtant c'est à cet instant que j'affronte mes démons, il n'y a pas de quoi en rire, mais l'on en rit, parce qu'il y a du monde, parce qu'il ne comprend pas, de toute façon, pourquoi mon corps tremble un peu et que mes mains s'agitent. Pourquoi je me sens si confortable soudain, assise à sa table, avec mes mots et mes cigarettes et les glaçons qui fondent au fond de mon verre. Pourquoi soudain je m'apaise au fil des lettres qui coulent. Le présent prend enfin sa saveur.

Je n'ai jamais écrit devant quiconque, pas ça, pas comme ça. Pas avec cette présence-. Première et dernière fois, mais auprès de lui, et de Paris, où je me noie.

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