[ dimanche 15 décembre ][ 21:40 ]
Moi le dimanche je fais l’école buissonnière. Dimanche et l’on me voudrait contenue, disposée, courageuse. Moi je suis dissolue, dispersée, aventureuse. Non je ne reste pas à la maison. Non je n’essaie pas d’oublier le soleil, comme vous faites, grandes filles responsables, il y a des jours comme celui-ci où j’en suis bien incapable. Je n’ai pas ce désir aussi infime qu’il soit de me faire croire que la raison de nos existences se trouve dans les livres, se trouve sur du papier trop glacé, trop glacé ! Pas aujourd'hui mesdemoiselles, vous m’en voyez consternée, profondément navrée mesdemoiselles, jetez-moi donc la pierre, mais surtout vos stylos, vos livres et vos cahiers. Mais plutôt Vivre que d’oublier qu’il fait soleil dehors, avec du bleu à côté, plutôt Vivre que de faire semblant que l’essence n’est pas dans les villes, en décembre et ce dimanche, plutôt rire que de croire que l’on peut se soustraire à des pages, à des heures mornes, rigides, au nom de la raison, ça non ! Moi le dimanche je fais l’école buissonnière. Et c’est doux comme du miel, bien meilleur qu’une sieste en pleine semaine, c’est lorsqu’on retrouve l’envie, lorsque l’on s’empare de la vie, sur un coup de tête laisser tout filer.
Alors je suis sortie seule, il faisait bon, rouler vers la mer. J’ai marché en oubliant comme j’ai peur de la vie, encore plus de la mort, oubliant le sens des aiguilles, qui posent des hiers décevants et des demains abstraits dont je suis désabusée déjà. Le long du port et dans la ville le jour était clair à me faire nier que je hais cet endroit, clair à me faire renier le nord, clair à me faire épouser la mer et quitter la terre. Juste pour un dimanche comme celui-ci.
Je me souvenais de lui, qui m’emmenait ici en été, qui serrait ma main dans la sienne dans ses élans de possession rassurants, plus par garde que par tendresse, que par amour, dans la foule de juillet, au milieu des parfums, des musiques d’un autre monde, de son monde, ma main dans la sienne pour me le montrer, je m’en souvenais encore. C’était le mois de juillet d’une autre année, lorsqu’ensemble nous étions là. Et sur mon chemin de décembre, mes deux mains libérées l’ont laissé filer, tout laisser filer…
Je me souvenais d’elle, que l’on dit ici mariée, ai cherché une trace d’elle, dans les rues au hasard, des cheveux couleur d’or, dans ses bras un enfant, puisqu’au hasard… sait-on jamais.
Je me souvenais de Paris en décembre. Des trains en hiver. De l’opéra et de la neige.
J’oubliais que demain j’irai danser, comme il y aura dix ans, demain, demain, j’irai danser un 16 décembre, danser mon insouciance, comme il y aura dix ans, demain, demain. J’oubliais que demain après l’effort du corps je n’aurai pas de crainte au cœur, pas de crainte à avoir. Que demain derrière la porte, après avoir dansé la vie il n’y aura pas la mort. Pas comme il y a dix ans, pas comme il y aura dix ans demain. Après la danse, demain il n’y aura rien, rien de plus, rien à craindre qui attaquerait l’essence, la source. Il n’y aura que l’insouciance et quelques livres, demain après la danse. Peut-être demoiselles je vous montrerai comme peu de choses valent la peine que l’on se sacrifie l’âme et des jours qui peuvent être heureux. Parce que moi aujourd’hui j’oubliais demain et j’oubliais la mort, je ne voyais que demain et j’oubliais la mort, je ne voyais que les lumières et c’était beau. Et je ne pensais qu’à ceux-là, vivants, aimés et aimants. Je pensais aux roses rouges dans le vase. Je pensais au sucre dans le thé brûlant, au bruit des bateaux au loin et au son des guitares. Moi ce dimanche je ne voyais que les lumières, et me souvenais de toi, mon ami, mon amour, on ne voyait que les lumières, si tu avais vu ça comme c’était beau.