Chapitre Sept

Un Tournant dans la Vie de Jean-Nil Sirois

Jean-Nil poursuit sa lecture de La table ronde et la compl�te dans une seule s�ance. L�entrevue avec le Docteur Z�bec a particuli�rement stimul� son esprit et il sent le besoin de r�fl�chir en consid�rant la signification que cela pourrait avoir autant pour lui-m�me que pour l�Ordre des voltigeurs. Il est tard. Sa m�re et les plus jeunes sont au lit. R�jeanne est occup�e � se coudre une robe et Pierre n�est pas encore revenu de sa visite au village o� il est all� voir son amie. Quant au p�re, il est � lire son journal � journal hebdomadaire qu�il n�a pas eu le temps de lire durant la semaine.

"Papa, je sors faire une marche."

"Tu ne choisis pas ton temps, mon cher Jean-Nil. II fait absolument noir, dehors, et il pleut peut-�tre encore."

En effet, il pleut encore � une pluie fine qui a d�but� d�s le d�but de l�apr�s-midi. Jean-Nil a chauss� ses bottes et rev�tu son imperm�able mais cela ne suffit pas pour rendre la marche agr�able. D�s qu�il laisse le trottoir de bois qui relie la maison et le chemin il met les pieds dans le gumbo. S�il marche au bord de la route il s�embourbe dans cette glaise �paisse qui forme le sous-sol de la r�gion. S�il marche l� o� la pression des roues l�a compact�, le gumbo a pris une telle compacit� que la pluie ne le p�n�tre plus et ne fait que le rendre aussi glissant qu�un savon mouill�. Il serait plus facile de marcher sur la glace vive. L�attention que lui demande la difficult� de sa marche n�est pas propice � la r�flexion mais l�esprit n�est pas dispos� pour autant � se reposer. Il se souvient de la lutte qu�il avait d� livrer, l�ann�e pr�c�dente, � ce fameux gumbo.

Il se trouvait � six kilom�tres de sa demeure, chez un fermier pour lequel il avait travaill� toute la semaine. Le chemin qu�il devait prendre pour revenir chez ses parents, afin d�y passer le dimanche, �tait une route secondaire qui n�avait pas encore �t� gravel�e. Aucune voiture ne doit s�engager sur un tel chemin apr�s une pluie. Si on a le malheur de s�y aventurer, en un rien de temps le gumbo s�entasse entre les roues et les garde-boue, alourdit la voiture et la retient prisonni�re sur place. Alors, il ne reste plus qu�� attendre que le beau temps s�che tout pour la d�crotter et la d�coller. Aussi, le fermier qui employait Jean-Nil ne voulait risquer de le reconduire chez-lui. Ce dernier, bien d�termin� � se rendre chez ses parents, partit � pied. Il n�avait pas sit�t pris le chemin que ses bottes, devenues grosses comme des citrouilles et lourdes comme des boulets de canon, collaient si fermement au sol que ses jambes avaient besoins de ses bras pour les soulever. C�est � peine si le pauvre homme pouvait couvrir une distance de quinze � vingt m�tres sans avoir � enlever le gumbo des ses bottes. Il aurait pu marcher dans le bois mais cela aurait �t� trop dangereux, car il faisait nuit. D�ailleurs, entre les lots bois�s il y avait des champs et ceux-ci �taient presque aussi difficiles que la route. Plut � Dieu, qu�il y eut d�autres choix que d�enlever ses bottes, ses bas, et de marcher pieds nus dans le froid et l�humidit�, mais ce ne fut pas le cas. Le gumbo ne colle pas aux pieds nus, mais les pieds nus dans la terre froide du printemps est une chose bien malsaine. Jean-Nil en fut quitte pour une bonne grippe.

La pens�e de Jean-Nil revient au pr�sent; il ne peut s�accrocher au pass� lorsque le future le presse de si pr�s. La d�lib�ration a pris place dans son esprit et ne lui laissera pas de r�pit tant qu�il n�aura pas pris de d�cision. Cette d�lib�ration vient des id�es �mises par le voltigeur St-Cyr, et celles qu�a expos�es La table ronde. Cela mijote dans sa t�te et attire son c�ur vers l�Ordre de voltigeurs, mais il n�a pas eu le temps de tout assimiler pour pouvoir faire le point. Malheureusement, englouti dans cette noirceur opaque, battu par la pluie, distrait par ce damn� gumbo qui cherche � le faire tr�bucher � chaque pas, les id�es lui �chappent; un peu comme ces vapeurs qui s��chappent de la terre encore chaude et qui forment des fant�mes dans la nuit. Il entend des pas! Ce sont des pas sourds, lourds et tr�s lents, comme des pas de g�ants - comme ses propres pas. Toutefois, Jean-Nil ne voit rien. La marche gigantesque se fait entendre de plus en plus pr�s�

"Qui est l�!?"

"Bonsoir Jean-Nil! Tu n�as pas besoin de crier � je ne suis pas � cent miles � veux-tu r�veiller les morts?"

"Ah! C�est toi, Pierre?"

"Bien oui! Que fais-tu sur le chemin par un pareil temps?"

"Je suis content que ce soit toi plut�t qu�un �tranger. Quand je rencontre quelqu�un dans une noirceur pareille je suis heureux que ce soit mon fr�re. J��tais sorti pour prendre l�air, mais je retourne avec toi."

Il a bien fallu que le promeneur remette sa r�flexion � plus tard. Durant la semaine qui suit, Arthur Sirois se rend compte que son fils rumine quelque chose. Au travail, au cours des quelques loisirs et m�me aux repas, on le voit pensif, muet et m�me distrait. Il est devenu tr�s s�rieux. Dans la soir�e du dimanche suivant, lorsque tout est devenu calme dans la maison, le p�re s�assoit pour lire et se d�tendre un peu. Jean-Nil est d�j� dans le salon, debout, les bras crois�s, distrait. Il va � la fen�tre, pousse le rideau de la main pour regarder dans le vide noir. Le p�re observe son fils du coin de l��il. Jean-Nil prend un bibelot dans sa main, souffle dessus pour enlever la poussi�re, puis se tourne vers son p�re. Leurs regards se rencontrent�

"Qu�est-ce qu�il y a mon gar�on?"

Jean-Nil n�h�site pas; il allait justement faire sa demande:

"Que diriez-vous si je m�enr�lais dans L�Ordre des voltigeurs?"

Un long silence� lorsqu�une chose lui d�pla�t, Arthur Sirois, selon son habitude, ne dit rien, comme s�il voulait s�assurer d�avoir le plein contr�le de ses �motions avant de parler. Il se remet � regarder son journal, mais son fils sait qu�il ne lit pas. Celui-ci accorde le temps qu�il faut au silence avant de r�it�rer sa question:

"Qu�en dites-vous?"

"Y as-tu bien pens�?"

La question n�est pas n�cessaire car le p�re conna�t suffisamment son fils pour savoir qu�il a bien r�fl�chi avant de faire sa demande. Il sait que s�il refuse, son gar�on ob�ira, mais n�abandonnera pas son id�e. Si Jean-Nil a d�j� conclu que sa place est avec les voltigeurs, son p�re ne doute pas que pour toute fin pratique, il est d�j� parti. Il veut n�anmoins �prouver un peu plus l�intention de son fils.

"Crois-tu que tu pourrais t�adapter � leur genre de vie? C�est dur, tu sais, voyager d�une place � l�autre, sans argent, ou presque, comptant toujours sur la g�n�rosit� des autres pour le logis et la nourriture� tu n�auras �m�me pas une pierre pour te reposer la t�te� comme disait Notre-Seigneur."

"Je sais, mais cela ne me fait pas peur. C�est pour le bien, donc je compte sur la gr�ce de Dieu. De plus, j�aime l�aventure."

Cette derni�re chose, le p�re le sait. En effet, son gar�on a toujours r�v� d�aventure, m�me s�il n�est pas le plus brave de ses enfants. Il sait aussi que Jean-Nil s�ennuie � la ferme.

"Souviens-toi, aussi, que si tu ne contribues pas � d�velopper la ferme, ta part d�h�ritage ne sera pas tr�s grosse."

"Je n�y tiens pas."

Ces derni�res paroles, le p�re les trouve offensives, lui qui a mis tout son c�ur et ses �nergies � cr�er un patrimoine pour ses fils. Mais il ne laisse pas voir la blessure que cela lui cause.

"J�en parlerai � ta m�re."

La conversation est close pour ce soir, Jean-Nil le sait, mais il est heureux. Il sait que "j�en parlerai � ta m�re" signifie "j�accepte ta d�cision � je fais aider ta m�re � l�accepter aussi."


Le 14 septembre de cette m�me ann�e, Jean-Nil Sirois c�l�brera son dix-neuvi�me anniversaire de naissance. Aujourd�hui, deux jours avant la f�te, il fait sa valise. Demain, il prendra l�avion � le premier des Sirois � le faire. Pierre le conduira au petit a�roport de Peace River, d�o� il partira pour Ottawa. On viendra le prendre � cet endroit pour le conduire � Canabourg. Il lutte pour demeurer calme, car la nervosit� et l��motion tentent de prendre le dessus.

"Bonne F�te! Jean-Nil! Maman nous a dit de te souhaiter Bonne F�te pour apr�s-demain, et j�ai oubli� de le faire ce matin."

C�est la petite Francine qui lui apporter ces souhaits qu�elle lui offre avec tout le charme de ses sept ans. Cela touche le grand fr�re d�autant plus que la fillette a march� plus d�un kilom�tre au lieu de prendre son go�t� � l��cole et devra refaire le m�me trajet pour retourner � ses cours simplement parce qu�elle ne voulait pas le priver de ce message du c�ur. Il embrasse sa petite s�ur avec un surcro�t de tendresse apr�s avoir essuy� bien vite une larme venue sournoisement lui mouiller l��il.

"Moi aussi, Bonne F�te!"

Le cadet de la famille vient � lui et Jean-Nil l�embrasse aussi en le soulevant de terre.

"Tu vas �tre bien sage quand Jean-Nil ne sera plus l�, n�est-ce pas, Marco? Tu vas aider Maman?"

Pour toute r�ponse, le grand fr�re doit se contenter d�un sourire taquin. L�enfant est trop jeune pour pouvoir appr�cier la signification d�une longue absence. Il en prendra conscience seulement en constatant l��vidente tristesse de sa m�re.

Madame Sirois place un bol de soupe aux l�gumes devant sa fille qu�elle a fait asseoir � la table et la presse de manger.

"Vite! Francine! Prend �a avec ton sandwich et retourne bien vite � l��cole ou tu vas �tre en retard."

Malgr� la tristesse que comporte ce d�part, Madame Sirois a donn� son accord, sachant qu�il n�y avait rien autre � faire apr�s le consentement de son mari. Ses fils la respectent, �coutent ses conseils, mais il n�en reste pas moins que pour eux, l�autorit� c�est toujours le p�re. M�me si la m�re s��tait oppos�e au projet de son fils, ce dernier, pourvu qu�il eut le consentement paternel, aurait tout simplement et poliment continuer sa d�marche malgr� les objections de sa m�re. Il avait fait sa demande d�admission sans protestation de sa part et lorsqu�il re�ut une r�ponse affirmative accompagn�e d�un billet d�avion, elle l�avait f�licit�.

Apr�s avoir manger, Jean-Nil se rend � la chambre qu�il partage avec son fr�re et place quelques derniers articles dans sa valise. Il y met sa brosse � dents, sa bible� L�, il s�arr�te, r�fl�chit un moment, puis, retirant sa photo de graduation d�une enveloppe qu�il avait d�j� emball�e, il se dirige discr�tement vers le salon. Sa m�re est occup�e dans la cuisine � faire la vaisselle, son p�re vient de sortir pour accomplir ses t�ches et il n�y a personne dans la pi�ce. Jean-Nil prend la grosse bible familiale, y retire l�image de la Joconde et glisse sa propre photo � la place. La symbolique image prend d�finitivement r�sidence dans la bible plus petite du futur voltigeur; c�est l� que L�onard de Vinci, s�il pouvait traverser les si�cles, trouverait la plus signifiante de toutes les copies de son �uvre.


Le d�part de Jean-Nil fut particuli�rement douloureux pour sa m�re. Non seulement son fils partait pour un temps qui se mesurerait en ann�es, mais il s�en allait vers l�Est du pays, vers le Qu�bec auquel elle ne pouvait penser sans une grande nostalgie � ce Qu�bec qu�apr�s dix ann�es d�exil elle r�vait toujours de revoir, La douleur s�aiguisait de plus en plus de sorte qu�au moment du d�part elle eut � peine la force d�embrasser son fils. Les enfants �taient plus �mus de la voir dans cet �tat que de voir partir leur fr�re. Son mari ne comprenant pas pourquoi elle �tait tant �mue, se sentait coupable d�avoir laiss� partir son fils. Il ne comprit pas davantage la rapidit� avec laquelle son �pouse reprit son calme et sa paix lorsque son fils avait � peine quitter la maison. Elle essuya ses larmes et repris ses t�ches comme si rien n��tait. Pour r�pondre � l��tonnement de son mari elle r�pondit simplement qu�elle le confiait � sa M�re du ciel. Toutefois, elle suit son fils par la pens�e. Lorsque son mari entre pour une pause-caf� elle lui demande:

"Arthur, � quelle heure Jean-Nil arrive-t-il � Edmonton?"

"Il a pris l�avion � trois heures et il lui faudra au moins deux heures pour se rendre � Edmonton. Dans sa lettre, St-Cyr dit qu�un nomm� John Patrick O�Frey sera � l�a�roport pour le prendre et le garder chez lui pour la nuit."

"Oui, je sais � c�est un des leurs. Ils sont bien bons tout ce monde de la Solidarit�. C�est comme si on appartenait � une grande famille."

"Ce sont des gens comme nous. Nous ferions la m�me chose, surtout pour une cause comme la leur. N�est-ce pas belle Annette?"

"J�aime �a quand tu m�appelles �belle Annette � ; �a me rappelle le temps de nos fr�quentations."

"C�est vrai que tu es toujours belle, mais d�une beaut� diff�rente. Une beaut� du dedans."

"C�est presque g�nant de t�entendre dire �a. Ce n�est pas souvent que tu me dis des belles choses."

Il la serre dans ses bras et lui prend ensuite le visage entre ses mains la regardant dans les yeux:

"C�est pour que �a compte davantage lorsque je te les dis."

"Ah! Voyons! C�est simplement parce que tu ne connais par le c�ur d�une femme. Si tu �tais un brin plus romantique tes bons mots n�y perdraient rien."

"Oh! Je sais! Je sais! Il est difficile de me d�faire de cette mentalit� que j�ai h�rit�e. �a me g�ne d�exprimer mes sentiments. Mais, tu sais, quand m�me, que je t�aime?"

En disant ces paroles, le visage de son mari refl�te une vague de tristesse qu�elle tente d�effacer par un baiser. Elle lui murmure � l�oreille:"

"Je sais que tu m�aimes et moi je t�aime tel que tu es."

L�esprit toujours pr�sent � ses occupations elle se d�tourne de son mari pour lui vers� son caf�.

"J�esp�re que rien n�arrive pour emp�cher Monsieur Frey�"

"� O�Frey �, Annette, ma ch�re."

"� Belle Annette �, Arthur mon cher!"

Ils se mettent � rire.

"Peu importe! J�esp�re qu�on ne l�oubliera pas. Il serait perdu dans la grande ville."

"Ne t�inqui�te pas. M�me si on l�oubliait, Jean-Nil saurait bien se d�brouiller. Tu ne doute pas qu�il sait utiliser le t�l�phone?"

"Bien non! J�oublie qu�il est un homme, maintenant. Pour demain, je ne suis pas inqui�te puisque c�est Monsieur St-Cyr qui ira le chercher � l�a�roport d�Ottawa."

Effectivement, le lendemain, de son si�ge au-dessus de l�aile de l�avion le jeune Sirois regarde les lueurs de la ville tourbillonner dans le flot d�air que produisent les h�lices. On a du changer d�avion � Winnipeg � cause d�un probl�me m�canique quelconque et cela a caus� un retard d�une heure presque. Enfin, l�avion touche la piste � l�a�roport o� St-Cyr attend depuis longtemps le voyageur de La Clairi�re. Il le re�oit chaleureusement en lui donnant l�accolade. Avec lui se trouve un jeune homme qu�il pr�sente au nouveau venu:

"Voici Luigi De Salvo. Il �tait notre derni�re recrue jusqu�� pr�sent. Tu viens de le remplacer dans cette sa position."

"J�esp�re que ce sera aussi facile pour toi que cela a �t� pour moi. Tu verras qu�� Canabourg on se sent tout de suite chez-soi."

D�j�, St-Cyr les pousse vers la salle des bagages:

"Nous ferions bien de nous mettre en route le plus t�t possible; nous sommes d�j� passablement en retard et on va se demander ce qui arrive. Je vais leur donner un coup de fil pour leur dire que nous quittons l�a�roport. J�aurais d�ailleurs d� t�l�phoner plus t�t pour les avertir du retard. Attendez-moi ici!"

Ils filent, quelques minutes plus tard, � travers la ville d�Ottawa. Il y a tr�s peu de circulation et l�auto se retrouve bient�t sur la route qui remonte la Rivi�re Outaouais, c�est � dire vers l�ouest. Apr�s une heure de trajet on arrive au Lac du Rocher Fendu sur lequel se trouve Canabourg.

Dans ses d�buts, la Solidarit� pour la Justice et la Paix logeait ses bureaux et avait son centre dans une maison au c�ur de la ville d�Ottawa. Les voltigeurs devaient vivre dispers�s dans des appartements lou�s ici et l�, aussi pr�s que possible du Centre o� ils s�entassaient chaque jour pour travailler ou pour se r�unir et recevoir les instructions de la journ�e. Avec la croissance du mouvement, on finit par �tre d�finitivement trop � l��troit pour pouvoir fonctionner efficacement. Des d�marches furent entreprises pour trouver un local o� il serait possible de concentrer davantage l�effectif du mouvement et de mieux l�organiser. Mais, � mesure les mois s��coulaient, l�impossibilit� de trouver, � Ottawa, une espace qui serait � la fois convenable et � prix abordable devenait de plus en plus �vidente. Il allait falloir chercher ailleurs.

Il avait, ces ann�es l�, � Ottawa, parmi la classe des parvenus, un nomm� Joseph Cana, entrepreneur dans la coupe du bois. � cause de ses talents dans ce domaine, il avait r�ussi � �tablir le plus grand commerce de bois dans la r�gion de l�Outaouais. Au plus fort de sa prosp�rit�, ses magasins offraient leurs mat�riaux de construction dans toutes les villes de l�Est du pays. Comme symbole de sa r�ussite, il avait fait construire sur une p�ninsule rocailleuse, aux environs de l��le du Calumet, l� o� la Rivi�re des Outaouais devient le Lac du Rocher Fendu, un ch�teau en brique de marbre. Convenablement, on avait nomm� cette imposante structure perch�e sur un monticule rocheux, le Ch�teau Cana.

La prosp�rit� peut avoir ses mauvais c�t�s. Le poids des affaires et la solitude du sommet deviennent parfois difficiles � supporter. C��tait le cas pour Cana et il trouvait, malheureusement, son �vasion dans l�alcool. Cette sorte d��chappatoire psychologique devient facilement une habitude apte � devenir un penchant irr�sistible.

On ne m�lange pas l�alcool au carburant, surtout pas dans les airs. Pour donner raison � ce principe, Cana, volant en solitaire apr�s avoir pris quelques verres, s��crasa dans la for�t qu�il exploitait. Son avion fut son cr�matorium et ses enfants prirent la succession. Difficile d�acc�s, �loign� des distractions de la ville, les plages chaudes et populaires des vill�giatures � la mode lui faisant d�faut, le Ch�teau ne pouvait offrait peu d�int�r�t aux nouveaux propri�taires habitu�s aux douceurs et aux raffinements de la vie mondaine. Il fut mis en vente, et � bon march�. C��tait, l�, une des possibilit�s d�achat offertes par les agences d�immeuble au moment o� la Solidarit� pour la Justice et la Paix commen�ait � d�sesp�rer de trouver un nouveau local pour leur centre.

Au d�but, cette option ne retint pas l�attention des directeurs du mouvement. Le Ch�teau Cana leur semblait trop �loign� des grands centres tant pour l�accessibilit� des services que pour la proximit� des lieux d�apostolat. Tout de m�me, les autres d�marches n�aboutissaient pas et l�id�e du Ch�teau continuait de surgir chaque fois qu�une tentative ailleurs �chouait. Finalement, Monsieur Louis Maurin, le directeur g�n�ral, fit une suggestion. "Il se peut", sugg�ra-t-il, "que la Providence ait des vues diff�rentes des n�tres et qu�elle veuille nous accorder cet endroit. Commen�ons donc par une neuvaine de pri�res et ensuite entreprenons les d�marches n�cessaires pour l�acquisition du Ch�teau et du terrain. Si nos efforts aboutissent nous saurons que c�est l�, la volont� de Dieu>" On adopta sa suggestion.

Par de l�influence d�un ami � i.e. le Docteur Z�dec � le prix de la propri�t� fut r�duit m�me davantage. On fit circuler une lettre parmi les membres les plus en moyens de la Solidarit� leur demandant leur avis concernant cette entreprise en les priant, s�ils �taient favorables, de soumettre un engagement financier personnel afin de d�terminer la possibilit� du projet. La r�ponse fut si extraordinairement favorable que la Solidarit� n�h�sita plus � devenir propri�taire de ce pittoresque domaine. Avec le temps, on a ajout� une extension au Ch�teau pour abriter l�imprimerie. L�ancienne structure renferme toujours la salle publique, la chapelle, la cuisine, le r�fectoire et les bureaux. D�autres b�tisses furent construites pour loger les femmes, les hommes et enfin, pour servir d�entrep�t. Canabourg, nom choisi en m�moire du premier propri�taire, repr�sente tout ce complexe. Le Ch�teau, assis sur le Petit Mont St-Michel, fut rebaptis�; il porte maintenant le nom de Ch�teau St-Michel. Quant aux r�sidences, on donne � celle des femmes, le nom de Maison de la Paix et � celle des hommes, Maison de la Justice. C�est directement � cette derni�re que l�on conduit Jean-Nil � son arriv�, car la nuit est d�j� en cours.

Malgr� l�heure tardive, Louis Maurin veille pour accueillir la jeune recrue. Il vient � sa rencontre pour lui souhaiter une chaleureuse bienvenue. C�est un homme trapu, d�apparence �nergique quoiqu�il semble avanc� en �ge. Jean-Nil d�couvre, d�s sa premi�re rencontre, qu�il y a quelque chose d�extraordinaire dans l�ambiance rayonnante qui entoure le vieillard. C�est un personnage tr�s modeste qui semble bien � l�aise dans sa peau. Lorsqu�il s�adresse � Jean-Nil, ce dernier se sent intimid� par la grande pr�sence int�rieure qui �mane de cet homme. Mais la gentillesse et la bont� des gestes et du regard suscitent la confiance du nouveau voltigeur qui serre la vieille main avec fermet� comme s�il voulait faire un serment de cette poign�e de main. Le jeune Sirois s��tait fait une id�e du co-fondateur d�apr�s ses �crits et il ne s�attendait pas � rencontrer quelqu�un dont les facult�s du c�ur sont aussi abondamment �videntes que celles de l�intelligence.

Louis Maurin est le th�oricien, le penseur, le professeur qui poss�de un talent extraordinaire pour vulgariser et mettre les �crits techniques des experts � la port�e de tous. Cela lui vient sans doute de sa longue exp�rience d�enseignant. Dans sa jeunesse il a �t� membre de la Communaut� des Fr�res de l�Instruction chr�tienne, mais lorsque son pays �mit un interdit contre les ordres religieux engag�s dans l�enseignement, sa communaut� fut dissoute et il dut �migrer au Canada. Il continua la pratique de ses v�ux et pers�v�ra dans l�enseignement jusqu�� la fondation du mouvement qu�il dirige maintenant avec Doroth�e Day-Cotey.

Tous sentent le besoin d�aller se reposer. Comme toujours, c�est St-Cyr qui prend l�initiative:

"Excusez-nous, Monsieur Maurin, je vais montrer � Jean-Nil sa chambre."

"Bonsoir, mon fils; bonsoir � tous!"

"Bonsoir, Monsieur Maurin."

Jean-Nil est conduit � une petite chambre, modeste et quelque peu aust�re.

"Lever � 6 heures, messe � 7 heures et quart � la chapelle. As-tu un r�veille-matin?"

"Non, mais je ne crois pas en avoir besoin. Je me r�veillais plus t�t que �a, chez-moi, pour faire la besogne et traire les vaches."

"Ne prenons pas de chance � je vais te trouver un r�veille matin."

St-Cyr revient avec le r�veil et laisse Jean-Nil sans ajouter un mot. Ce dernier ne perd pas de temps � ranger ses affaires et � se mettre au lit car la fatigue le gagne. Le voyage a �t� long et rempli d��motions: Sa m�re qui fut si pein�e de le voir partir� une pri�re pour elle: � Je vous salue Marie, pleine de gr�ce� DDRRRIINNGGNE! Le r�veil matin?! D�j�! "Grand Calife", s�exclame-t-il, "je suis pass� tout droit!" � la ferme on ne se couche pas si tard et on se r�veille plus t�t. Les habitudes de Jean-Nil vont changer.

Le voltigeur d�un jour ne perd pas de temps; il fait une courte pri�re, termine sa toilette et met de l�ordre � son lit. Quelques minutes plus tard il se trouve au parloir au moment o� la cloche invite tous les r�sidents de Canabourg � la chapelle. St-Cyr le rejoint. Les quatre ou cinq autres qui sont d�j� l� se pr�sentent tour � tour � Jean-Nil. On parle � mi-voix en �pargnant les mots ce qui ajoute au myst�rieux que l�on trouve dans l�air aux petites heures du matin. Quelques-uns uns sont d�j� rendus � la chapelle, d�autres sont encore � leur chambre. Il manque aussi ceux qui sont quelque part sur les routes du pays, voltigeant d�un village � l�autre dans l�accomplissement de leur mission.

La nuit commence � fuir devant le jour lorsque le petit groupe quitte la r�sidence. Le soleil � peine levant perce le brouillard de ses premiers rayons mais cette �manation de lui-m�me est aussit�t engloutie sous la couverture matte couch�e paresseusement sur Canabourg et la presqu��le. C�est � peine si on voit quelques lumi�res et les contours des b�tisses � demi cach�s par les conif�res. Parmi ces ombres fant�mes, apparaissant dans la p�nombre, il y en a une surtout qui impressionne. Assis solidement sur le monticule rocheux avec lequel il ne semble faire qu�un, magnifi� par la brume, le Ch�teau Saint-Michel, prend une apparence myst�rieuse et gigantesque au-del� des dimensions terrestres. Impossible pour Jean-Nil de d�terminer la distance qui l�en s�pare. Il compte ses pas: "un, deux�." Il compte en silence. Les autres aussi marchent en silence dans l�ombre humide. Les cailloux glissent et sautent sous les pieds� la cloche appelle une derni�re fois� une pens�e s�infiltre dans la t�te de Jean-Nil: "C�est aujourd�hui le 14 septembre, mon dix-neuvi�me anniversaire de naissance. Personne ici ne le sait. Peu importe, le Seigneur c�l�brera avec moi. Ah! Distraction! J�ai bien manqu� de compter une douzaine de pas� cent trente-neuf, cent quarante, cent quarante et un,� les marches du Ch�teau� environs cent vingt-cinq m�tres."

L�architecture du Ch�teau inspire � la solidit�, la simplicit� et le d�nuement, un peu comme les premi�res structures m�di�vales - structurent qui symbolisent bien l�esprit de la Solidarit�. Jean-Nil se dirige avec ses compagnons vers un ancien salon devenu chapelle et s�assoie du c�t� des hommes. Il remarque la modestie vestimentaire des femmes assises de l�autre c�t�. La robe descend jusqu�� la mi-jambe, les bras sont recouverts jusqu�aux poignets, tandis que la t�te, sous le b�ret bleu, laisse � peine voir les jeunes ou anciennes chevelures. Jean-Nil a �t� averti de porter le veston et la cravate, tel que requis pour la tenue masculine. Quelques hommes, parce qu�ils sont plus nombreux, occupent des places derri�re les femmes, mais s�par�s d�elles, car on ne m�le pas les sexes.

Apr�s la messe, au r�fectoire, Jean-Nil fait la connaissance de la directrice, Madame Doroth�e Day-Cotey, une imposante dame dans la quarantaine, fille d�un riche industriel de Toronto. Il sait d�j� qu�elle a mis tout son �tre et son avoir au service de ce mouvement qu�elle a aid� � fonder lorsqu�elle n�avait encore que vingt-quatre ans. On dit d�elle et de Louis Maurin que leurs temp�raments, leurs talents et leurs formations sont compl�mentaires. Il est �vident � la voir agir que la directrice est responsable de la conduite des affaires et qu�elle s�y pla�t. Quant au directeur, comme l�a d�j� d�couvert Jean-Nil, il est chez-lui dans le domaine de la pens�e.

Apr�s avoir pr�sent� Jean-Nil au groupe des femmes, dans la langue qui lui est plus famili�re, c�est � dire l�anglais, Madame Day-Cotey donne � ces derni�res l�occasion de se pr�senter elle-m�me. "Mademoiselle Langevin�, Mademoiselle Zamenhoff�" Le nouveau voltigeur apprend que c�est ainsi que l�on s�adresse aux personnes du sexe oppos�. La familiarit� n�existe pas entre homme et femme. M�me l�usage du pr�nom est interdit. Les voltigeurs reconnaissent la n�cessit� et l�efficacit� de cette r�gle et ne s�y opposent pas. Jean-Nil verra qu�� Canabourg il existe entre les sexes un rideau sociologique aussi imperm�able qu�un rideau de fer.

Cependant, l�imperm�abilit� des rideaux, m�me ceux de fer, ne l�est cependant pas � toute �preuve, surtout lorsqu�il s�agit du sentiment humain et de son instinct. Peu de temps apr�s son arriv�, Jean-Nil est au r�fectoire en train de satisfaire son app�tit. Tout � coup, il a le sentiment �trange qu�on le regarde. Il se tourne instinctivement vers la table voisine; un regard vient � la rencontre du sien et se fige sur le sien. Enfin, sans avoir m�me cligner une paupi�re, elle se d�tourne la premi�re. Innocente s�duction, mais troublante tout de m�me pour le jeune homme. Quelques instants plus tard il tourne encore discr�tement la t�te pour voir plus au complet la propri�taire de ces yeux, mais attir�s comme par un aimant les yeux se rivent les uns aux autres une fois de plus. Cette fois, c�est lui qui se d�tourne en rougissant un peu. Serait-il venu ici pour �tre pris au pi�ge de ses �motions, de ses passions? Avec r�solution il d�cide d��viter ce regard qui appartient � la jolie demoiselle Leblanc. Il y parviendra tant bien que mal pour un certain temps.

Peu � peu, Jean-Nil rencontre tous les habitants de Canabourg, y compris le P�re Murphy, ce pr�tre retrait�, vivant comme un solitaire au milieu de l�intensit� humaine du Centre. Tour � tour, aussi, les voltigeurs de la route font leur apparition. Mais Rytmore ne se trouve pas parmi eux.

D�une fa�on g�n�rale, la vie � Canabourg pla�t � Jean-Nil. On ne pourrait gu�re trouver d�endroit plus pittoresque. C�est comme un jardin flottant, changeant de saison en saison, de jour en jour. Si ce n��tait d�une langue de terre large d�une centaine de m�tres, le lac embrasserait compl�tement les lieux.

Les eaux ont leurs temp�raments et les personnes qui habitent le giron des rivi�res, des lacs ou des oc�ans en sont affect�s. Il faut �tre p�cheur, par exemple, pour savoir combien la mer et ses humeurs influence la personnalit�. Parfois d�une douceur maternelle, elle berce leurs bateaux et les invite � s�aventurer au large. Mais en un rien de temps, elle peut se transformer en une ogresse terrible, pr�te � avaler ceux qui avec confiance s��taient laisser ballotter sur son sein. Dans sa violence, elle n�h�site pas � faire des veuves et des orphelins. C�est pourquoi, parce qu�ils sont habitu�s � d�tecter les humeurs de la mer, les p�cheurs sont si perspicaces.

Le Lac du Rocher fendu n�a pas la puissance et la violence de la mer mais il a quand m�me ses humeurs. Parfois il est brillant comme le soleil qu�il refl�te, mais il peut aussi devenir sombre et agit�. Certain matin - est-ce le cafard? - il refuse de repousser sa couverture de brouillard et tout Canabourg en souffre. Jean-Nil reconna�t ces sautes d�humeur et les respecte. Il a les siennes aussi, car il n�est toujours facile de garder la s�r�nit� lorsqu�on vit en communaut�. Les caract�res s�entrechoquent parfois. Comme les eaux du Lac, l��me de Jean-Nil refl�te ordinairement le calme qui l�entoure, mais de temps � autre le doute, comme un vent maussade, vient l�agiter. Il �prouve parfois des d�sillusions lorsque l�id�al qui l�a pouss� chez les voltigeurs se dissipe. Cela lui arrive surtout lorsque ses �motions sont troubl�es par la pr�sence de Mademoiselle Leblanc.

Heureusement qu�il aime son travail. Les sessions d��tude qui l�occupent pendant au moins une heure chaque jour font partie de son temps favori. Il aime mettre la main � une vari�t� d�activit�s car il s�int�resse � tout et n�aime pas la routine. Les besoins du Centre lui offrent l�opportunit� de satisfaire son besoin de changement. Il fait son apprentissage � l�imprimerie et de temps � autre donne ses services au bureau, mais ce qu�il aime le plus ce sont les travaux d�entretien. Il adore les d�fis qui s�adressent � la mati�re, tel celui d�inventer des moyens de mieux utiliser les machines � l�imprimerie ou encore r�soudre un probl�me en �lectricit�. C�est dans le domaine pratique que sa cr�ativit� s�exerce surtout. Il faut dire que son exp�rience de la ferme y est pour quelque chose. Par contre les entreprises qui impliquent les rapports humains lui p�sent parfois. Il n�aime pas organiser des activit�s o� il fut dire aux gens quoi faire. Surtout il n�aime pas la comp�tition. On le trouve gentil et aimable, mais lorsqu�il faut confier une t�che de leadership � quelqu�un ce n�est pas vers lui que l�on se tourne.

Il y a peu de divertissements � Canabourg. En hiver, on fait du patinage; en �t�, on joue au ballon volant, au croquet ou � d�autres jeux simples. On s�assure toujours que les hommes et les femmes s�amusent s�par�ment. Il y a aussi la marche, le sport toute saison que Jean-Nil pr�f�re. Il aime, par dessus tout, les marches solitaires, et c�est au cours de l�une d�elles qu�il fit connaissance avec un �loquent �cureuil qui ne cesse de lui raconter des histoires. "C�est son gagne-pain", pense Jean-Nil. Il ne peut cependant pas, d�s la premi�re rencontre, r�mun�rer la b�te pour son audition. Il s�en excuse.

"Malheureusement, tu dois m�excuser, mon vieux, car je n�ai rien apport� Mais sois assur�e cher� comment te nommer? Cher� Casse-noisette! Sois assur� cher Casse-noisette que la prochaine fois j�aurai des friandises."

En effet, la prochaine fois il a des noix pour son ami quadrup�de. Apr�s un court temps d�apprivoisement, ce dernier vient m�me manger dans sa main. Ce contact entre humain et b�te fait du bien � Jean-Nil. Cela lui sert en quelque sorte de th�rapie.

Le printemps arrive et ne tarde pas � m�tamorphoser la neige en nuages blancs qui s�en vont flotter comme de l�ouate dans le ciel azure. Les �rables font monter leurs essences sucr�es jusqu�au bougeons des branches les plus �loign�s. Les glaces attendries par un soleil de plus en plus puissant finissent par c�der, empruntant l�Outaouais pour un long voyage. T�t ou tard, sous une forme ou sous une autre, elles reviendront arroser les jardins de Canabourg dont Jean-Nil a la charge. C�est une nouvelle occupation pour lui et il en est tr�s heureux car il aura le plaisir de se servir des machines. Le jardin potager se trouve sur le versant sud de la presqu��le. On l�a construit sur la rocaille en y transportant petit � petit, d�ann�e en ann�e, de la bonne terre noire avec le camion. Le nouveau jardinier n�aimait pas le jardinage lorsqu�il �tait � La Clari�re, mais maintenant, il d�couvre ses plaisirs. Le pouvoir qu�il peut exercer sur les plantes lui donne une certaine satisfaction. Il semble qu�avec ces cr�atures vivantes mais d�termin�es par leur nature la r�compense suit toujours l�effort. Il est gratifi� car le soin qu�il accorde � ses plantes lui donne toujours des r�sultats proportionnels. "Avec les humains, c�est diff�rent" lui disait St-Cyr en le regardant travailler, "parce qu�ils ont une volont� libre, les r�sultats sont beaucoup moins �vidents; ils ne d�pendent pas seulement de nos efforts. On ne manipule pas les hommes. M�me le cr�ateur respecte leur conscience et leur libert�. Sans la gr�ce de Dieu, travailler au service de l�humanit� nous d�couragerait."

Malgr� la satisfaction qu�il �prouve � faire son travail, Jean-Nil a le sentiment qu�il lui manque quelque chose. Il a, au fond de son �me, une sorte de vide qui demande � �tre rempli. Il a sentiment que la vie le prive de son d�. Il a soif d�aventures. "L�aventure, c�est l�impr�vu, le d�fi par excellence, et c�est �a qu�il me faut", pense le jeune jardinier. Plus il y pense, plus il veut y go�ter. Il a bien h�te de finir son apprentissage afin de prendre la route avec les voltigeurs chevronn�s.

Chaque fin-de-semaine, les voltigeurs qui demeurent � Canabourg font des sortis dans les villages d�alentour pour visiter les habitants, offrir leur journal, parler de leur �uvre et parfois prier avec les gens. Non seulement les voltigeurs sont g�n�ralement bien re�us, mais m�me, ils se trouvent dans presque tous les villages, des membres du mouvement qui sont pr�ts � sacrifier quelques heures de leur cong� pour les accompagner. Chaque semaine Jean-Nil accueille volontiers ces changements de routine. Toutefois, il lui tarde de prendre pour de bon, la route de par le vaste pays.

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� 2002, Jean-Nil Chabot


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