Chapitre Huit

Une Rencontre Tragique

En ao�t, le soleil raccourcit visiblement sa course et allonge ses rayons. Pour compenser l�ardeur amoindrie de l�astre du jour, les gens frileux commencent � porter leurs chandails ou leurs vestons. Chez les voltigeurs, les signes qui annoncent le changement des saisons co�ncide avec une nouvelle activit� car on se pr�pare pour les grandes randonn�es d�automne. Le 15 du mois, toutes les �quipes �taient de retour � Canabourg pour c�l�brer la grande f�te de l�Assomption. Le lendemain de la f�te tous sont r�unis � la salle des r�unions pour �changer les exp�riences v�cus au cours de la derni�re mission et pour former des projets. Quelques jours plus tard, Madame Day-Cotey convoque une douzaine de ses voltigeurs pour planifier une mission en Alberta. Jean-Nil fera sa premi�re grande randonn�e. Il saute presque de joie: "Enfin, la route! Enfin l�aventure!"

La directrice rappelle les grands points de cette excursion, tel qu�ils ont �t� d�cid�s � la r�union pl�ni�re. (Les voltigeurs forment diverses �quipes, partent en tourn�es de missions pour environs un mois � travers le pays, puis reviennent pour une semaine ou plus de ressourcement et de r�unions pour faire le point et planifier la prochaine �tape. L��bauche de ces exp�ditions se d�cide en r�union pl�ni�re mais les d�tails ne concerne que les directeur et les voltigeurs concern�s.)

"Voici, mes coll�gues, tel que nous avons d�cid� samedi dernier, ce que nous nous proposons d�accomplir cet automne:

Deux �quipes, l�une f�minine, l�autre masculine, partiront pour Edmonton au d�but de septembre. Les deux jeunes filles et leur responsable plus �g�e et exp�riment�e demeureront dans la ville qui sera le lieu de leurs activit�s pour un mois. Nous d�ciderons plus tard qui fera parti de cette �quipe. Quant � l��quipe des hommes, c�est d�j� d�termin�: Elle sera compos�e de St-Cyr, responsable, qui sera accompagn� de De Salvo et de Sirois. Ils seront � Edmonton pour quelques jours o� St-Cyr a des contacts � faire. Pendant ce temps les deux nouveaux feront leur porte � porte avec les demoiselles. Ensuite, les trois mousquetaires se dirigeront vers la Rivi�re-�-la-Paix. Sirois aura donc l�occasion de revoir sa famille. Apr�s une dizaine de jours dans cette r�gion, les trois prendront la route pour Yellowknife d�o� ils se disperseront selon un itin�raire qu�il nous reste � �tablir. Voil� les grandes lignes. Maintenant il s�agit de recevoir vos suggestions ou vos objections, s�il y en a, et de mettre les d�tails en place."

D�objection, il n�y en a pas. Il est rare que l�on ose s�objecter devant l�autorit� d�un directeur. Si madame Day-Cotey invite � le faire, c�est plut�t pour la forme. Quant aux suggestions, on s�attend � en recevoir de la part des responsables. L�une des suggestions que soumet St-Cyr aura des cons�quences pour Jean-Nil:

"Il y a un jeune Inuit � Aukvik que nous devrions contacter. La Solidarit� l�int�resse beaucoup, autant que je sache d�apr�s sa lettre. Il lit notre journal r�guli�rement et, en plus de cela, il doit tr�s bien parler l�anglais puisqu�il l��crit si bien. En le cultivant, il nous fera un bon associ�."

"Quel est son nom?"

"Paulissie quelque chose. Sa lettre est dans les fili�res� �a commence par Ka�"

"Mademoiselle Leblanc, cherchez dans les fili�res pour un Paulissie Quelque-chose."

Le sourire aux l�vres, la jeune secr�taire s�ex�cute tandis que la directrice questionne son voltigeur responsable pour plus de d�tails.

"Dites-moi, St-Cyr, o� se trouve Aukvik et comment on s�y rend � partir de Yellowknife?"

"C�est un village de six � sept cents habitants, je dirais, au sud-est du Grand Lac des Esclaves. Il peut y avoir deux cent kilom�tres de Yellowknife � Aukvik."

"Et, pour s�y rendre?"

"Pour s�y rendre, c�est plus facile de prendre l�avion mais, en �t�, il est possible d�y aller par freighter canoe � partir de Providence, en passant par le Mackenzie. Ce deuxi�me choix serait peut-�tre le plus pratique pour nous, � moins d��tre suffisamment chanceux pour accrocher un pouce avec un bateau de p�che. � partir de Yellowknife, l�avion est le seul moyen; les canots sont trop petits pour le lac."

Jocelyne Leblanc revient avec l�information:

"Le nom de famille est Kanajuk et on peut le rejoindre par l�entremise de la mission catholique."

"Je connais le P�re Hermann; on peut le rejoindre par radiot�l�phone."

"Tr�s bien, St-Cyr, vous entrerez en contact avec ce Paulissie. Et, qui avez-vous � sugg�rer pour cette mission?"

"Pour ma part, je dois me rendre � Fort Smith o� il y a un travail d�organisation � faire. Je crois que Jean-Nil ferait l�affaire. Je sais qu�il ne demanderait pas mieux. Cela lui permettrait de voler de ses propres ailes pour quelques jours."

St-Cyr cherche le visage de Jean-Nil, mais celui-ci a momentan�ment tourn� le regard vers Jocelyne Leblanc. Ce n�est qu�une bref rencontre oculaire, mais l��il perspicace du voltigeur responsable a d�tect� la flamme dans les yeux de la jeune fille. "Il sera bon que Sirois s��loigne", pense-t-il.

En peu de temps la directrice � conduit la r�union � sa conclusion. Le directeur fait une pri�re demandant � Dieu de b�nir ce projet de mission pour qu�il soit men� � bonne fin sous la protection de l�archange saint Michel. Tous se dispersent pour reprendre leurs activit�s habituelles, except� les organisateurs que la directrice invite � son bureau.


Lorsqu�il apprit qu�il serait renvoy�, Adolphe Rytmore plongea d�abord dans une sombre d�pression. La rougeur des ses yeux saillants t�moignait de sa profonde d�ception. On le rejetait, lui, pour qui finalement la vie commen�ait enfin � avoir de la valeur. Il s��tait cru utile � quelque chose et maintenant tout �tait perdu puisqu�on ne voulait plus de lui. Mais cet �tre dont les sentiments mal gouvern�s rendaient inapte aux relations humaines qui auraient pu �tre pour lui une source de r�confort, poss�dait quand m�me une qualit� compensatrice, car il �tait d�une r�silience extraordinaire. Les d�ceptions ne pouvaient l�an�antir car il rebondissait presque aussit�t d�une fa�on �tonnante. Malgr� toutes les �preuves que son caract�re lui causait, jamais il n�avait perdu la volont� de vivre, jamais il n�avait contempl� le suicide. Aux moments difficiles, cette volont� de vivre d�clenchait plut�t, chez lui, un m�canisme de survivance, une esp�ce de contr�le automatique, inn�, qui prenait alors la direction de sa pens�e, de sa m�moire, de son imagination et de ses �motions. Dans le cas pr�sent ce m�canisme ne tarda pas � changer sa tristesse en col�re, puis en haine. Il vivra d�sormais pour la revanche. Revanche contre la Solidarit� et contre le monde entier qui le rejette.

Lorsque � Canabourg on renvoie un voltigeur, qu�il soit apprentis ou permanent, on assume la responsabilit� de son bien-�tre jusqu�� ce qu�il ait repris son ind�pendance �conomique. On lui cherche un emploi et on lui aide � devenir graduellement autarcique. Cette responsabilit� se fait sentir d�autant plus si un voltigeur a donne plusieurs ann�es de service.

Pour le cas de Rytmore, il fut d�cid�, selon son propre d�sir, de lui aider � s�organiser pour faire du pi�geage dans les Territoires du Nord Ouest, un m�tier qu�il avait exerc�, l�-bas, avec son oncle, avant de se pr�senter chez les voltigeurs. La solidarit� lui fournirait le pouvoir d�achat n�cessaire pour l��quipement et les vivres jusqu�� ce qu�il fut bien �tabli. C��tait l� une lourde responsabilit� pour une organisation sans but lucratif, mais la direction avait toujours cru qu�il �tait en son devoir de l�assumer. Ceci demeurait une des raisons pour les quelles on exer�ait ordinairement beaucoup de prudence en acceptant un apprenti, dans le cas de Rytmore on avait donn� priorit� � la charit�.

Quelques jours avant son d�part, on avait charg� Rytmore de faire le d�p�t hebdomadaire � la caisse populaire. Pour cela il fallait se rendre en auto � la petite ville voisine de Fort Coulonge. C��tait une commission que tous aimaient faire; une petite �vasion, quoi! Pour faire plaisir � celui qu�elle avait contrist�, Madame Day-Cotey lui avait confi�, ce jour-l�, le d�p�t. "Je vous lib�re pour la journ�e", avait-elle dit, "vous avez l�auto � votre disposition. Seulement soyez prudent."

Rytmore n�avait pas tard� � trouver un motif suppl�mentaire pour se r�jouir. Une id�e lui �tait venue par la t�te. En chemin il ouvrit l�enveloppe du d�p�t et examina les ch�ques. "En voici un qui fait mon affaire", s��tait-il dit en tirant un ch�que d�une grosse somme et en le mettant dans sa poche. Il allait se venger et sa vengeance serait une double r�compense pour lui: "Day-Cotey et son Maurin auront un tas de troubles, et moi je serai compens� pour le tort qu�ils m�ont fait."

La conscience de ce malheureux n�avait pas eu la chance d�une bonne formation morale; tout de m�me, il n��tait pas un voleur. Jamais il n�avait vol� auparavant. Aujourd�hui, sa conscience atrophi�e lui disait qu�il avait bien droit de se venger de cette fa�on. Il se rendit donc � la Caisse Populaire Desjardins, obtint un blanc, et forgea un ch�que identique � celui qu�il avait d�rob�. Il mit le faux ch�que dans l�enveloppe et d�posa le tout. Quant � celui qu�il avait dans sa poche il trouva moyen de l��changer et pour empocher ensuite l�argent.

L�escroquerie, comme pr�vue, causa beaucoup de troubles en plus d��tre une perte assez consid�rable. Il fut relativement facile prendre Rytmore comme suspect, mais la direction ne porta aucune accusation contre lui. On supposa qu�il n�avait pas os� demander une aide suffisante et qu�il avait probablement besoin de cet argent. Il n��tait pas bon de le laisser commettre un crime sans p�nalit�, c�est � dire, sans le�on, mais la sagesse semblait dicter que dans les circonstances il valait mieux le livrer � la peine que lui apporterait, t�t ou tard, la cons�quence de son acte. Toutefois, il fut d�cid� de lui �crire une lettre demandant qu�il se pr�sente au Ch�teau Saint-Michel, pour expliquer une br�che financi�re dont il semblait �tre responsable. En attendant, il ne recevrait les vivres que lui accordait, jusqu�alors, l�organisation. On croyait ainsi pouvoir obtenir un aveu avec promesse de remboursement.

Le premier hiver ne fut pas tr�s fructueux pour Rytmore. Le temps qu�il lui faille pour s��quiper, obtenir un permis et un territoire et, finalement, pour �tablir un circuit, ne lui laissa pas le temps de r�colter beaucoup de fourrure durant la saison propice. Mais cette ann�e, un an plus tard, il a eu tout le temps voulu et d�j�, � la fin de septembre, il survole l�immense toundra canadienne en route pour Aukvik. Il esp�re trouver l� un bon chien de tra�ne et quelques provisions qu�il ne pouvait apporter avec lui. Il n�a fait aucune r�servation pour le logement, mais cela ne l�inqui�te gu�re car il est habitu� de coucher � la belle �toile. Sa tente, son sac de couchage, les nuits de septembre moins froides que fra�ches; cela est � son gr�. Une quinzaine de minutes plus tard le trappeur met pied � terre sous un ciel sombre qui commence presque aussit�t � le bombarder d�une pluie vergla�ante. "Malheur!", se dit-il, "je n�avais pas pr�vu �a!" Il r�ussit � entreposer le gros de ses bagages au Minist�re des Ressources Naturelles, puis, portant sa tente, son sac de couchage, sa hache de chasseur, sa carabine et d�autres petites n�cessit�s, il se pr�sente devant le commis de l�h�tel.

"D�sol�, Monsieur, pas de place. � Non, pas m�me un petit coin. Vous auriez d� faire des r�servations."

"C�est facile � dire, �a, �des r�servations�!, mais avec vos mis�rables radiot�l�phones, qui sont quatre-vingt-dix pour-cent brouill�s, quatre-vingt-dix pour-cent du temps, c�est pas aussi facile � faire. Pensez-vous qu�avec un temps pareil �a aurait fonctionn� ce machin-l�?"

"Il a fait beau toute la semaine et le t�l�phone fonctionnait bien. Dans le Nord, on fait de son mieux avec ce qu�on a, mais on ne fait rien � l�improviste. D�sol�! Comme j�ai dit, nous n�avons plus de place."

"D�sol�! D�sol�! Vous allez me laisser coucher dehors! Hein?"

"Monsieur, vous n��tes pas le premier � manquer de prudence. Allez � la Mission� Le P�re vous prendra probablement. Sinon, il vous trouvera s�rement un lit ailleurs car il conna�t tout le monde."

"Aller coucher chez le cur�? Pouah! C�est sur qu�il voudra me confesser� et je n�en ai pas envi."

Rytmore laisse son sac dans le couloir et passe au bar. "Il fallait arriver dans une pareille temp�rature", marmonne-t-il. "Bah! Je coucherai sous la tente. Mais, je vais d�abord tenter quelque chose de mieux."

Apr�s quelques verres, l�ancien voltigeur prend ses effets en sacrant et en lan�ant des impr�cations contre tout le monde, puis il se dirige vers la limite du village o� un sentier serpente � travers les roches et les �pinettes naines, descendant et remontant la pente abrupte. Rytmore est un peu gris� par l�alcool et ses r�flexes ne sont pas � la mesure du verglas qui cherche continuellement � le faire tr�bucher. Ses jambes folles font des glissades et Rytmore ne peut �viter quelques culbutes � la descente. La mont�e est pire encore. Un ciel compl�tement d�pourvu d��toiles cache les obstacles et emp�che de voir les quelques branches auxquelles on peut s�agripper. Le pauvre homme tombe, se rel�ve, culbute encore et se frappe la t�te contre le sol gel�. Il met la main au front; pas de sang, mais une bosse qui pousse tr�s vite. Il rage. Une neige l�g�re vient rendre encore plus glissant la pente raide, si bien que Rytmore doit finir par la monter � quatre pattes.

Le quadrup�de humain gronde: "�a prend une t�te de nigaud pour b�tir un chalet dans un endroit pareil."

Le chalet en question appartient � une femme, ancienne infirmi�re, qui vient annuellement y passer une semaine ou deux, g�n�ralement au printemps, avant la saison des maringouins. Vue du village, de l�autre c�t� du ravin, cette coquette maisonnette entour�e d��pinettes diminutives, offre un joli coup d��il. Mais, ce n�est pas la beaut� que recherche ce trappeur sans abri, lui dont le sens esth�tique s��veille si rarement, m�me en plein jour lorsque la lumi�re inonde la cr�ation. Chez lui, c�est la nuit non seulement pour les yeux de la chair, mais aussi pour les yeux de l�esprit. Ce soir, ce qu�il cherche c�est un g�te pour le temps que dure les t�n�bres. Il se compte chanceux pour ce seul d�tail, qu�il n�y a pas de lumi�re dans la fen�tre. Cela indique, comme il l�avait souhait�, qu�il n�y a personne � l�int�rieur. Arriv� � la cabane, il se redresse, passe derri�re, sort le couteau qu�il porte toujours � la ceinture, puis, s�en servant comme levier, il force la fen�tre � ouvrir. Il entre, frotte une allumette, trouve la lampe � l�huile et fait de la lumi�re. Avant de se mettre au lit il sort pour satisfaire un besoin naturel et d�couvre que la porte n��tait pas ferm�e � clef. "Cette maudite porte n��tait m�me pas barr�e et j�ai presque cass� ma lame de couteau � ouvrir la fen�tre. Damn�e malchance!" Revenu � l�int�rieur, l�intrus ne tarde pas � placer son sac de couchage sur le lit et en un rien de temps, apr�s s�y �tre enfoui tout habill�, il ronfle en expirant des vapeurs d�alcool.


Le lendemain matin, � la Mission catholique, un rayon de soleil vient tendrement toucher les paupi�res de Jean-Nil Sirois. Il se r�veille, ne sachant pas d�abord o� il se trouve. Mais cela lui revient en peu de temps. Tout a �t� accomplit selon les plans trac�s � Canabourg en ao�t et il se trouve au terme de son voyage. S��tant lev� pour regarder par la fen�tre, il est frapp� par la beaut� �clatante qui s�offre � ses yeux. "Quelle merveille!" s�exclame-t-il.

La pluie d�hier s�est transform�e en un miracle artistique. Tout est gla�on et frimas. La lumi�re s�amuse dans le verglas comme un enfant qui raffole d�un jouet nouveau. Jean-Nil est tout dispos� � �tre impr�gn� de la joie que v�hicule cette splendeur venant de l�ext�rieur. "Le projet a �t� tellement bien r�ussi - cette journ�e, aussi, commence en toute beaut�. Mais s�il fallait que�" (Il se d�tourne momentan�ment de la fen�tre en fermant les paupi�res pour chasser l�intuition qui vient de le surprendre. Une petite pens�e noire vite dissip�e par la lumi�re d�s qu�il se laisse p�n�trer d�elle en ouvrant les yeux.) Maintenant, le soleil a laiss� son ciel pour venir se marier � la glace. Ses rayons p�n�trent les millions de cristaux les transformant en une mer de pierres pr�cieuses aux teintes douces. Le voltigeur, ravi par cette merveille, ne peut s�emp�cher de penser aux No�ls de son enfance: froid et ravissants au dehors, chauds et joyeux au-dedans. C�est pour cette chaleur de l�amour, pour cette beaut� qui uni le ciel � la terre, qu�il est pr�t � sacrifier sa vie. Il a une vision d�un monde meilleur o� le bien triomphera sur la terre, o� les anges se r�jouiront du bonheur des hommes. � travers les cristaux de glace, il voit le r�gne de la justice et de la paix. Dans son esprit une fen�tre s�ouvre sur une terre amoureuse de la beaut� et du bien. Le P�re frappe � sa porte:

"Viens-tu servir la messe, Jean-Nil?"

"Certainement! J�arrive, P�re."


Dans la cabane, Adolphe Rytmore se r�veille de mauvaise humeur avec un mal de t�te. C�est froid et humide, l�-dedans, et pas du tout confortable. Il sort pour aller chercher du bois de chauffage. Les b�ches ciment�es par le verglas ne font qu�un bloc. Grommelant et jurant, il essaie d�en d�gager quelques-unes mais il doit finalement se r�soudre � aller chercher sa hache. "Maudite glace! � Tout est contre moi: la temp�rature est contre moi, le monde est contre moi, l�univers est contre moi!" Apr�s avoir tant bien que mal allum� un faible feu qui tremblote, il se met � revoir mentalement son projet de pi�geage. Il ne sera pas de retour � Aukvik avant janvier� No�l dans le d�sert de la tondra. "Tant pis. Les F�tes c�est bon pour les enfants� et encore." Des souvenirs surgissent � sa m�moire: Les No�ls de son enfance o� le p�re en boisson battait la m�re. Le feu s��teint: "Ah! Ce damn� bois, c�est tout mouill� et �a ne br�le pas." En faisant de minces �clisses avec sa hache et apr�s plusieurs tentatives, le feu enfin semble reprendre. "La m�re", se rappelle-t-il, "elle �tait toujours malade. Ses bobos et ses soucis l�emp�chaient d�aimer ses enfants. Le p�re, lui, le grand absent, quant il �tait l��" "ahh!", s��crit-il, tout � coup, "maudit monde malade!" Il se met � r�ver d�une mer de feu, d�un feu br�lant et puissant comme l�enfer, qui consumerait cette ingrate et injuste terre jusqu�au dernier grain de poussi�re � r�duirait en cendre ce monde de haine et de mis�re: "Ah! Le gros champignon de feu et de boucane pour fondre cette terre maudite et moi avec."


Jean-Nil et Paulissie Kanajuk parcourent gaiement les quelques rues d�Aukvik. Ils sont �galement bien re�us chez les blancs, les Indiens et les Inuits. Connu et respect� malgr� son jeune �ge, extraverti en plus, Paulissie s�av�re un atout indispensable dans cette campagne de recrutement. Il s�entend tr�s bien avec le nouveau voltigeur et les deux s�adonnent � leur t�che avec une bonne humeur communicative. Leur passage fait appara�tre plus d�un sourire de bienveillance et ne laisse derri�re lui que de bons sentiments.

"Qui demeure l�, Paulissie?"

"�a, c�est le chalet de garde Boner. Elle a pratiqu� sa profession ici pendant plusieurs ann�es. Tout le monde l�aimait. Elle �tait toujours pr�te � rendre service. Lorsqu�elle d�cida de prendre sa retraite, nos gens se sont mis d�accord pour lui b�tir cette petite maison pour l�inviter � revenir passer, de temps � autre, quelques semaines parmi nous. Ce temps-ci de l�ann�e, le chalet est vide."

Jean-Nil regarde la charmante maisonnette blanche au toit et aux volets verts. Il observe le tuyau qui sert de chemin�e.

"Il n�y a personne? Mais vois! Il y a de la fum�e!"

"Tu as raison! C�est bien de la fum�e que je vois sortir du tuyau. Serait-elle revenue pour l�automne? Ce n�est pourtant pas son habitude. Allons voir."

Ils prirent le sentier qu�avait suivit Rytmore la veille. Jean-Nil est ravi par la beaut� f�erique des lieux, beaut� que rehausse les bijoux de glace que le soleil n�a pas encore tout � fait fondus. � ses yeux, chaque courbe du sentier, chaque rocher, chaque conif�re, semble avoir un effet pr�vu, comme si tout avait �t� arrang� par un paysagiste. "Quels artistes que ces gens", pense-t-il. "Ils ont fait une �uvre de toute beaut� sans d�ranger la nature." Il ne constate pas que son propre go�t artistique lui fait reconna�tre des harmonies visuelles que les auteurs de ce charmant refuge n�ont pas pr�vues. Un gravier de pierre blanche concass�e grince sous ses pieds: "�a, c�est s�rement import�", observe le voltigeur.


Rytmore, �tant sorti pour s�approvisionner de bois, s�arr�te brusquement: "Qu�est-ce que j�entends?" murmure-t-il. Port� par l��cho du ravin, le grincement des cailloux arrive jusqu�� lui. Il rentre en h�te, �nerv�: "Que vais-je faire?" (Il poursuit, se parlant comme � une deuxi�me personne.) "Tu n�as pas le temps de tout ramasser avant de d�guerpir. Attends plut�t un peu� tu vas voir qui c�est, et ensuite tu prendras le temps de fabriquer tes excuses. Apr�s tout, tu n�avais pas le choix. On ne peut tout de m�me pas coucher dehors dans un temps pareil. On comprendra bien �a." S�approchant de la fen�tre, il regarde dans la direction du sentier. "On devrait voir appara�tre quelque chose bient�t. Tiens, voil� quelqu�un. Ma foi, c�est un b�ret-bleu! Quel pire malheur pouvait-il t�arriver? Cette maudite lettre � tu aurais d� lui r�pondre, esp�ce d�innocent que tu es. Tu aurais d� aller les rencontrer. Tiens, un autre qui appara�t! Accompagn� de la police, hein? Ils viennent te chercher, c�est sur. Ils vont te mettre en prison. Non! Jamais de la vie!" Il prend sa carabine et ajoute en s�adressant maintenant � ceux qu�il appelle les b�rets-bleus: "Vous ne m�aurez pas!"


Jean-Nil s�avance, anxieux de rencontrer cette personne dont Paulissie disait tant de bien. Le jeune Inuit le suit de pr�s. Tout � coup une ombre passe sur le sol � leurs pieds. Un immense corbeau vient atterrir sut le toit du chalet, son regard noir dirig� sur eux: "Cah! Cah! Cah!" Les grandes ailes n�ont pas le temps de se rabattre qu�il est d�j� parti.

Paulissie s�arr�te sur ses traces � le sourire s�efface et le visage s�assombrit. Cependant il ne dit rien; l�homme blanc ne prends pas les augures au s�rieux. Jean-Nil se rend jusqu�au seuil de la porte. Puis, se pla�ant de c�t� celui-ci invite son copain � passer devant.

"Vas-y! Tu la connais."

L�Inuit h�site un instant, puis s�avance et frappe � la porte�

PAN! PAN! PAN! Paulissie s��croule, le sang ruisselle � travers ses v�tements� dans la porte encore ferm�e, trois trous de balle.

Jean-Nil s��lance vers son compagnon:

"Paulissie! Paulissie! R�ponds-moi! R�ponds-moi!"

La victime ouvre les yeux � un seul regard � puis se referment.

"Seigneur! Pourquoi lui? Pourquoi lui? Pourquoi pas moi? Pourquoi ne m�avez-vous pas pris, moi, plut�t que lui? Pourquoi a-t-on voulu lui enlever la vie? Mon Dieu! Mon Dieu!"

Jean-Nil cro�t qu�il peut y avoir une chance de sauver la vie de son ami. Il ne veut pas le laisser pour aller demander de l�aide c�est donc en criant de toutes ses forces: "Au secours! Au secours!" qu�il esp�re attirer l�attention. La police, alert�e par quelqu�un qui entendit les cris, arrive apr�s quelques minutes. Paulissie Kanajuk est d�j� mort. Jean-Nil ne peut pas cacher sa r�volte et sa douleur. Comment se peut-il qu�on ait pu vouloir enlever la vie � ce jeune homme si plein de gentillesse et si aim� de son entourage? Il laisse monter les larmes qui viennent � flot accompagner ses sanglots. Il est retenu pour �tre questionner, puis rel�ch� pour retourner � la Mission. L�, le P�re Hermann fait tout son possible pour le calmer et le consoler. Le voltigeur se sent coupable de la mort de son compagnon parce qu�il l�a fait passer devant lui au moment tragique. S�il avait lui-m�me frapp� � la porte, Paulissie n�aurait pas �t� tu�. Le P�re le rassure. Il en a vu de toutes les sortes, ce vieux missionnaire au cours de son apostolat et il a tir� de son exp�rience une bonne connaissance de la psychologie humaine. Ayant souvent r�fl�chi et souvent parl� sur le myst�re bu bien et du mal, il trouve, en ce moment, les mots justes pour donner un sens spirituel � un incident qui est tout � fait absurde du point de vue humain. Lorsque qu�il d�cide de se retirer pour quelques heures de repos avant le lever du jour, le bon pr�tre est satisfait d�avoir pu aider son h�te � regagner, pour le moment, sa paix int�rieure.

Laiss� seul dans sa chambre, Jean-Nil tire sa Bible de son sac et l�ouvre au vingt-troisi�me psaume qu�il lit pour son r�confort. Il retrouve ensuite le fameux portrait Da Vincien enfoui dans le livre des Maccab�es. Sur le fond, l��troit chemin qui serpente sur le flanc d�une colline lui rappelle celui qui a conduit Paulissie au lieu de son martyr. Il fouille dans sa serviette pour y trouver sa plume qu�il utilise ensuite pour tracer, en y repassant plusieurs fois, une bordure noire tout au long du sentier. Ensuite il dessine une fine ride d�amertume le long des joues de sa Joconde, mais r�siste � la tentation d�y ajouter une larme.


On n�a pas tard� � d�couvrir le meurtrier cach� sous le lit. Par la suite, les psychiatres le d�clareront incapable, mentalement, de compara�tre en court. On le confinera dans un asile d�ali�n�s plut�t qu�� la prison.

D�s le lendemain, les journaux font manchette de l�incident. Un journal d�envergure, mais souvent adversaire de la Solidarit�, intitule son reportage: Un "b�ret-bleu" accus� du meurtre d�un jeune Inuit � ironie extr�mement malicieuse et tr�s douloureuse pour Jean-Nil. Ce seul titre fera plus, pour discr�diter l�Ordre des Voltigeurs, que toutes les autres attaques de ce journal mises ensembles.

Aux fun�railles, la petite �glise ne peut contenir tous les sympathisants. La foule remplit la nef, le porche, et d�borde dans la cour. Madame Day-Cotey et Monsieur Maurin y sont venus de Canabourg. Apr�s les obs�ques, ils reprendront la route du retour avec Sirois, De Salvo, et St-Cyr. Au Ch�teau Saint-Michel, apr�s leur premier repas communautaire, � la demande de ses sup�rieurs, Jean-Nil se l�ve pour donner les d�tails de ce qui s�est pass�. Il trouve de la difficult� � le faire, l��v�nement �tant encore tr�s vif � la m�moire, et lorsqu�il voit Mademoiselle Leblanc se mettre les mains devant le visage pour cacher son �motion, il doit prendre un moment de silence pour contr�ler la sienne.

Continuer

� 2002, Jean-Nil Chabot


Cette page est
une gracieuset� de

Vous pouvez avoir aussi
Un Site Web Personel Gratuit

Hosted by www.Geocities.ws

Hosted by www.Geocities.ws

1