Chapitre Seize

La Chambre Froide

Quelques temps plus tard, comptant d�j� neuf mois de noviciat sous la bure, l�ancien voltigeur se pr�pare � faire ses premiers v�ux. Les cons�quences n�fastes de sa brouille avec le fr�re M�thode allaient poser un obstacle � la vocation monastique de Jean-Nil � cause du manquement � la charit� fraternelle qui doit exister entre les moines en vue de leur croissance spirituelle. Heureusement, la Providence qui y voit, conduira les deux fr�res � la r�conciliation au moyen d�un incident aussi douloureux que b�n�fique pour Jean-Nil. Ce sera l�occasion d�un nouveau d�part.

On arrive � la mi-mai. Ayant cong�di� l�hiver, le printemps se pr�pare � recevoir l��t�. La neige fondue a gonfl� les eaux de la Jupiter; les rayons solaires ont poursuivi le gel jusque dans les profondeurs du sous-sol, attendrissant par le fait m�me les terres en culture sur tout le domaine de l�Abbaye. � la ferme, plusieurs t�ches s�imposent, entre autres, la v�rification des cl�tures et leur r�paration. Les fr�res Joseph et M�thode se voient confi�s ce travail. Un bon matin, avant m�me que la chaleur ait le temps de soulever le brouillard, les deux fr�res partent en silence pour accomplir leur t�che. Le fr�re Joseph conduit la voiture � chenille qui tire, par derri�re elle, un tra�neau charg� de pieux et d�autres mat�riaux � cl�tures en plus d�outils.

Le bruit de la machine emp�che toute conversation, m�me si elle est permise. Ce qui est aussi bien puisque les deux compagnons n�ont rien � se dire et ne veulent rien se dire. Au bout de vingt lentes minutes de parcourt sur un terrain tr�s raboteux, la voiture arrive au lieu du travail. Fr�re Joseph se met imm�diatement � l��uvre. Il enl�ve les crampons d�un pieu endommag� et le remplace par un bon poteau de c�dre. Pendant ce temps, le fr�re M�thode prend les devants avec un rouleau de broche sur l��paule, le go�ter sur le dos, un marteau et une paire de pince � la ceinture. Il a tout ce qu�il lui faut pour r�parer le barbel� bris� et pour d�cramponner les pieux qui doivent �tre remplac�s. Le travail beaucoup plus lent de son compagnon consiste � enlever ces vieux poteaux au moyen d�un levier, les remplacer par des neufs et y cramponner � nouveau la broche barbel�e. Il n�y a pas eu d�entente verbale entre les deux hommes, mais il est sous-entendu qu�ils devront se rencontrer pour le retour au moins une demi-heure avant la liturgie du soir. Aux heures du jour ils feront leurs pri�res en priv�, mais il y a une obligation stricte d�assister � la pri�re commune le soir.

Le travail enl�ve la notion du temps, mais la faim et la fatigue viennent rappeler au fr�re Joseph qu�il y a un temps pour chaque chose. � quatre heures trente, il regarde sa montre et constate qu�il sera bient�t temps de partir. Doit-il aller prendre le fr�re � l�autre bout avec la voiture ou doit-il attendre que ce dernier revienne � pied? "Ah! qu�il marche", se dit-il avec un grain de rancune. Et pour se justifier, il se dit que son compagnon est certainement d�j� en route, qu�il marche aussi rapidement que la voiture� ou presque, et que de toute fa�on, les quinze minutes qui lui restent seront bien utilis�es s�il plante un autre pieu.

Le temps passe, les quinze minutes s�envolent, et le fr�re M�thode n�appara�t toujours pas. Fr�re Joseph commence � se f�cher: "Croit-il que je dois aller le chercher? Je vais attendre et il sera forc� de revenir par lui-m�me." Il attend donc, et son agitation augmente avec chaque minute. Il devient de plus en plus f�ch� � l�id�e que le fr�re M�thode prend pour acquis qu�il doit aller le prendre et de plus en plus nerveux � l�id�e qu�il pourrait �tre en retard s�il attend davantage. Enfin, avec beaucoup de mauvaise humeur, il doit c�der et admettre sa d�faite.

Au plus vite, car il n�y a plus de temps � perdre, il place ses outils sur le tra�neau, d�marre la machine, et file autant que le permet la lenteur du v�hicule � chenille. Il esp�re voir le fr�re M�thode venir � sa rencontre mais, d�un tournant � l�autre, il ne voit toujours personne. Serait-il perdu? Un ours l�aurait-il attaqu�? Cela semble invraisemblable au jugement du fr�re Joseph. Il y a une autre possibilit�: Son compagnon aurait pu marcher jusqu�au monast�re en suivant la cl�ture dans la m�me direction. Mais pour faire ainsi le tour de l�enclos, il lui aurait fallu presque une heure de marche. Il n�y a aucune raison pour qu�il ait quadrupl� ainsi le trajet du retour. "� moins qu�il ait voulu absolument m��viter", se dit le fr�re. "Il se pourrait, aussi, qu�il soit revenu sur ses pas en me contournant pour que je ne le voie pas?" "J�ose croire", murmure-t-il, "qu�il ne m�a pas jou� ce vilain tour."

De plus en plus anxieux, il continue sa route. "Il est tard", d�clare-t-il � lui-m�me en consultant encore une fois sa montre, "�trop tard!" Il ne pourra arriver � temps pour le d�but de l�Office. � moins d�une excuse valable, il devra certainement faire de la chambre froide. Un retard ou une absence � la pri�re du soir sans raison grave est un manquement s�rieux � la r�gle et m�rite habituellement la peine moyenne, c�est-�-dire, trois jours d�isolement complet, nourri au pain et � l�eau, couch� sur la dure, expos� � l�air froid et humide du caveau � l�gumes. En plus de cela - l�humiliation!. Ce n�est pas une perspective int�ressante qui s�ouvre devant le moine coupable.

"Une raison grave�?" En toute honn�tet�, fr�re Joseph reconna�t qu�il ne pourrait en produire. S�il n�avait pas fait � sa t�te et s�il n�avait pas eu cette rancune au c�ur, cela ne serait pas arriv�. Il doit s�avouer coupable et accepter sa punition.

D�j�, le v�hicule se trouve, d�un c�t� ou de l�autre, � �gale distance du monast�re et fr�re Joseph doit d�cider s�il doit rebrousser chemin ou continuer sa route. La deuxi�me option lui semble la meilleure puisqu�elle offre encore une possibilit� de rattraper son compagnon.

Lorsque la voiture a finalement pris sa place dans le hangar, les moines ont eux aussi d�j� pris la leur dans la chapelle. Une seule stalle demeure vide, celle du fr�re Joseph. M�me en se h�tant, il faut encore une dizaine de minutes pour remettre les outils en place, rev�tir le froc du ch�ur et se d�barbouiller un peu. Enfin, quand le retardataire entre � la chapelle les autres se pr�parent � en sortir. Plus d�une paire d�yeux le mettent en ligne de mire mais le fr�re M�thode garde les siens riv�s sur le sol.

Apr�s l�office, tous descendent en silence au r�fectoire. Le fr�re Joseph demeure en suspens jusqu�au lendemain, au moment de la distribution des t�ches. C�est alors que le coupable est somm� de se pr�senter devant le P�re Abb�. Avant que les moines se soient dispers�s pour entreprendre leurs travaux, le fr�re Cyril est venu rejoindre discr�tement son ami:

"Fr�re Joseph, vous �tiez en retard, hier. Je suis s�r qu�il y avait une bonne raison. Expliquez-vous donc aupr�s du P�re Abb� et je suis certain qu�il comprendra."

Merci, Fr�re Cyril, mais je suis coupable. J�ai trop tard� � aller rencontrer votre fr�re et lorsque j�ai voulu le retrouver, il n��tait plus l�. J�ai d� le chercher trop longtemps et n�ai pu revenir � temps pour l�Office."

"Vraiment! Mon fr�re ne m�a pas dit cela. Lorsque je suis revenu de Jupiter-sur-mer, hier, il m�attendait � la barri�re et il est mont� en voiture avec moi. Je n�avais aucune id�e qu�il devait revenir avec vous."

La col�re, encore une fois, se met � gronder au c�ur du moine. Le fr�re Cyril revient toujours t�t de son exp�dition et son fr�re n�avait aucun besoin de revenir avec lui. Il avait simplement voulu lui jouer un vilain tour. Jean-Nil parvient � se calmer et � ne pas faire d�accusations contre le fr�re M�thode. Apr�s tout, pourquoi dire ce qui pourrait offenser son bon ami. Il s�explique donc.

"Nous n�avions pas fait d�entente au sujet du retour. Je prenais simplement pour acquis que votre fr�re m�attendrait ou viendrait me rejoindre, et que nous retournerions ensemble."

"C�est dommage, Fr�re Joseph, qu�il ne semble pas y avoir d�accord entre vous et mon fr�re. De toute fa�on, je vais prier et faire p�nitence pour vous deux. Pour vous, surtout, si vous devez � la chambre froide. Il me semble, toutefois, que vous pouvez vous expliquer � l�Abb�. Je ne vous retiens plus, car il vous attend. Bonne chance! Que Dieu vous garde!"

Quelques instants plus tard, le fr�re Joseph se retrouve au bureau du p�re Mika�l. Les p�res Georges et Nori sont d�j� l�. L�interrogatoire est de courte dur�e:

"Fr�re Joseph, vous �tes arriv� tr�s en retard pour l�Office, hier soir. Avez-vous une excuse?"

"Non, mon P�re, je n�ai pas d�excuse."

"Qu�est-il arriv�?"

"J�ai trop tard� � aller chercher le fr�re M�thode pour le retour et lorsque j�ai voulu le trouver, il n��tait plus l�. J�ai cherch� en vain et je me suis trouv� en retard."

"Fr�re M�thode est arriv� � temps malgr� tout. Cela compte � son cr�dit. Quant � vous, � moins d��tre claustrophobique, vous n��chapperez pas � la peine moyenne."

"Quelle injustice!", pense le fr�re. "Ce fr�re M�thode m�rite d��tre puni autant que moi!" L�abb� et le prieur �coutent tandis que le pr�fet avertit et r�primande le moine qui doit s�humilier en recevant la remontrance, agenouill� et courb� devant eux. Le p�re Nori lui rappelle qu�il devra bient�t faire ses premiers v�ux, mais auparavant il lui faudra d�montrer qu�il est capable d�observer la r�gle. Il esp�re qu�une telle infraction ne se r�p�tera pas. Le dernier mot appartient au p�re Mika�l:

"Vas, mon fils. Souviens-toi que nous sommes solidaires les uns des autres et que tous nous prierons et ferons p�nitence pour toi.

Fr�re Joseph retourne � sa cellule pour prendre son antiphonaire et sa Bible, puis il descend � la cuisine o� une chandelle, des allumettes, une cruche d�eau et un pain ont �t� mis de c�t� pour lui. Ensuite, ayant rev�tu autant de v�tement chaud qu�il peut porter, il se rend � la chambre froide avec le fr�re qui doit barrer la porte de l�ext�rieur.

Dans son cachot, le fr�re ne peut s�emp�cher de ruminer l�injustice dont il se cro�t �tre la victime. Lui seul est puni alors que le fr�re M�thode, encore plus coupable, re�oit les �loges de ses sup�rieurs. Chaque fois qu�il prend son antiphonaire pour chanter les louanges de Dieu, les paroles sonnent fausses, les mots mentent et sa pri�re semble vide. Il tente de r�citer son chapelet, mais au Notre P�re, lorsqu�il prononce par c�ur les paroles: pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons�, il s�arr�te � mi-phrase, incapable d�aller plus loin. Il y a longtemps qu�il ne s�est pas senti si agit�; le d�mon doit y �tre pour quelque chose. Marchant de long en large dans le petit espace qu�il occupe, il lutte contre les pens�es de revanche qui lui viennent � la t�te. Pour se changer les id�es, il essaie d�imaginer des situations plaisantes. Malheureusement, cet effort n�a d�autres r�sultats que d�ouvrir la porte � une foule de pens�es impures qui s�infiltrent les unes apr�s les autres, malgr� lui, dans son esprit. Il est tent� de ne pas les repousser. "Puisque mes efforts tournent ainsi, pourquoi lutter pour demeurer chaste? Pourquoi me faire des ennuis avec la vertu?", souffle la tentation. "Laisse donc tout tomber; �a va leur montrer!", continue l�inspiration insidieuse. Mais Jean-Nil Sirois, qui n�a pas l�habitude de se laisser conditionner par le mal, r�agit aussit�t. Soudain, il constate que c�est la revanche contre Dieu lui-m�me qui lui monte sournoisement au c�ur. "Il n�y a pas de doute que le Malin qui me souffle � l�oreille", se dit le moine. Cette constatation lui aide � se ressaisir. Il se jette � genoux et r�p�te simplement, fois apr�s fois: "Seigneur J�sus, prend piti� de moi, pauvre p�cheur!". Il a trouv� la seule pri�re qu�il puisse prier en ce moment et il continue de la prier jusqu�� ce que l�engourdissement le prenne. Alors, il tire son capuce sur sa t�te, s��tend sur la terre battue, et s�endort.

� son r�veil, le p�nitent de la chambre noire a retrouv� un peu le calme. Des voix qu�il entend � l�ext�rieur l�ont r�veill� et il devine que les moines sont d�j� au travail. La premi�re chose qui lui vient � l�esprit, c�est de bien commencer la journ�e. Pour qu�il en soit ainsi, il y a une chose essentielle qu�il doive faire. S�il veut avoir la libert� de converser avec Dieu, il lui faut d�abord pardonner � celui qui l�a offens�. Autrement il devra vivre dans le vide toute la journ�e, sans consolation humaine et s�par� de l�amour divin. S�il retrouve l�amiti� de Dieu, qu�il a le sentiment d�avoir perdu, cela lui suffira. Rien d�autre ne pourra le satisfaire. Son besoin de pardon d�passe tout autre besoin, m�me celui de la consolation, parce qu�il a une soif de Dieu.

Fr�re Joseph s�agenouille. Avec un effort total de sa volont�, il pardonne au fr�re M�thode de lui avoir caus� cette punition. Mais, ce n�est pas tout; il doit aller plus profond�ment. Il y a ces petits torts qui lui collent au c�ur comme des sangsues tant il a de la peine � les arracher. Ces petites offenses qui ont fini par le pousser � bout apr�s les avoir support�es pendant plusieurs mois, doivent �tre pardonn�es aussi. C�est difficile. La volont� veut bien, mais le c�ur s�y refuse. Les meurtrissures ne peuvent gu�rir naturellement d�un seul coup. Cependant, parce qu�il a engag� sa volont�, le fr�re Joseph se sent momentan�ment r�confort�. M�me si la m�moire et les �motions ne sont pas tout � fait gu�ris, il a d�j� accompli ce qui est dans son pouvoir d�accomplir pour l�instant. Il demande au Seigneur de lui pardonner ses propres offenses et de le lib�rer des sentiments d�amertume qui imbibent encore son �me. Il sait, de plus, que ce qui l�offense se reproduira sans doute encore. Il aura besoin de charit� pour les supporter dans le futur et pour cela il doit prier aussi.

Sa pri�re demeure sans go�t. Elle ne semble pas pouvoir franchir la distance qui le s�pare de Dieu. Elle lui semble �tre une communication � sens unique; une pri�re sans retour. Il supplie: "Seigneur, r�ponds-moi." Alors, ses oreilles captent le grignotement d�une souris, mais dans son fort int�rieur tout est silence. Ses cris sont sans �chos. Il est afflig� par l�abandon, angoiss� par l�isolement - jusqu�� son corps qui ne peut endurer le froid. Les minutes �voluent au rythme des heures et les heures au rythme des jours. Sortira-t-il de cet enfer? Il allume sa chandelle en vue de lire un passage des �critures. Les mots apparaissent, mais leur sens demeure cach�. La lettre garde jalousement son secret et le pauvre moine demeure sans secours.

Le pr�sent devient le pass� une �ternit� se d�ploie entre aujourd�hui et demain. Fr�re Joseph ne sait plus o� il en est, car il n�a que les sons de la cour pour lui dire l�heure et le jour. Il est terriblement accabl� par le sentiment que Dieu l�a r�pudi�. "Seigneur, Seigneur, pourquoi m�avez-vous abandonn�?" - c�est l� son refrain. Le repos le fuit: assis, debout, �tendu par terre, il n�y a aucune espace, aucune position qui puisse lui accorder la tranquillit�.

Le silence r�gne � l�ext�rieur. La pri�re du soir doit �tre en cours � la chapelle. Fid�le � son devoir de moine, le fr�re prend son antiphonaire et c�est alors que l�habitude prenant le dessus de l�angoisse, il retrouve suffisamment de calme pour chanter, dans le plain-chant, le Psaume 119:

Angoisse, oppression m�ont saisi
J�appelle de tout c�ur, r�ponds-moi, Seigneur,
Je garderai tes volont�s.
Je t�appelle, sauve-moi,
J�observerai ton t�moignage.
Je devance l�aurore et j�implore,
J�esp�re en ta parole.
Mes yeux devancent les veilles
Pour m�diter sur ta promesse.
En ton Amour �coute ma voix, Seigneur,
En tes jugements vivifies-moi.

La pri�re du psaume s�accorde avec ses sentiments et m�me si la r�citation ne r�sulte pas dans la consolation de la pr�sence divine, elle apporte n�anmoins de la paix � l��me agit�e du p�nitent. Son s�jour � la chambre froide devient tol�rable. Apr�s avoir mang� quelques morceaux de pain, il �teint sa chandelle et reprend sa pri�re en r�citant son chapelet jusqu�� ce que le sommeil, que la fatigue invite tr�s t�t, engourdir sa conscience et assoupir sa peine.

Il se r�veille (serait-ce l�aurore?) au chant d�un rouge-gorge perch� quelque part au-dessus du caveau. Depuis le d�but de son isolement, c�est la premi�re fois que le fr�re Joseph jouit d�une sensation de bien-�tre. La chanson de l�oiseau proclame la r�surrection de la lumi�re et le moine en capte le message; l�ou�e est d�autant plus attentif qu�il est le seul sens � percevoir � travers les murs, l��v�nement ext�rieur. Mais au-dedans, au plus fort int�rieur de lui-m�me, la vie ressuscite aussi. Cela se manifeste d�abord par un fort d�sir de prier. C�est debout qu�il commence sa pri�re mais il se retrouve bient�t � genoux, car Dieu l�a touch� de sa main invisible; le doigt divin l�a touch� au c�ur. Il n�a plus froid et la paix lui embaume l��me. La tristesse a disparu, mais les larmes affluent. Des larmes b�nignes lavent, soulagent, gu�rissent, attendrissent� "fr�re M�thode", dit-il en lui-m�me, "bien s�r que je vous pardonne, et cela de tout mon c�ur." Il est tout heureux de constater qu�il ne reste en lui-m�me aucune ranc�ur.

C�est donc dans la joie que le fr�re Joseph entreprend sa journ�e. Le temps ne lui p�se plus et n�a plus d�importance. L��ternit� n�allonge plus les heures; elle les englobe. Le prisonnier se met � jouir de sa prison. Ses sentiments deviennent des actions de gr�ce envers Dieu, envers sa communaut�, envers sa famille, et envers tous ceux qui d�une fa�on ou d�une autre ont influenc� sa vie pour le bien. De fa�on myst�rieuse, cela inclut le bonhomme des ch�vres; de fa�on providentielle, le fr�re M�thode.

La porte s�ouvre lentement mais le fr�re, tout absorb� qu�il est dans sa m�ditation, ne l�entend pas. Cependant, un reflet de lumi�re vient frapper l��il clos et il redevient pr�sent � lui-m�me. Un fr�re est venu chercher des l�gumes et s�assurer que tout allait bien.

"Dieu soit lou�! Comment allez-vous, fr�re Joseph?"

"Soyez tranquille, mon Fr�re; Dieu prend bien soin de son prisonnier."

Le visiteur fait ce qu�il a � faire sans parler davantage car il est interdit de converser avec le p�nitent. Bient�t, la porte grince de nouveau et les quelques rayons de lumi�re qui s��taient infiltr�s � l�int�rieur sont suc�s, semble-t-il, par la pleine clart� du dehors et disparaissent par la porte qui se ferme. Le moine en pri�re continue sa m�ditation tandis que le jour glisse � son d�clin sans qu�il s�en rende compte. Lorsque la fatigue annonce le temps d�accorder au repos sa derni�re nuit de chambre froide, le fr�re s��tend par terre en attendant que le sommeil du juste prenne possession de lui. Sa pens�e s�envole, franchissant les distances et le temps comme s�ils n�existaient plus. Il se retrouve mentalement avec sa famille et momentan�ment la nostalgie veut le gagner. Pendant qu�il prie pour ses parents, ses fr�res et s�urs, le sommeil survient et ce n�est plus lui qui va vers eux, mais eux qui viennent � lui dans le r�ve. Ils apportent avec eux leur histoire qui est aussi la sienne. Le pass� se recr�e devant lui et il y entre tel qu�il est, avec sa bure. Les collines ondulantes de la splendide vall�e de la Rivi�re-�-la-Paix se retrouvent tout autour de lui. La cabane du bonhomme des ch�vres r�appara�t avec la verdure et la vie animale qui l�entoure. Il descend� descend jusqu�au fond� jusqu�� la Rivi�re et s�immerge dans ses eaux fra�ches comme pour un bapt�me. Sa main plonge au fond, empoignent, s��l�ve et laisse couler le contenu entre ses doigts: "un peu de sable�". Et sous l�arc-en-ciel que produisent les gouttelettes tombantes, appara�t une image f�minine indistincte� est-ce un enfant dans ses bras? Avant que ses yeux aient le temps de mettre au point la vision, un appel l�oblige � d�tourner la t�te. Le bonhomme des ch�vres est l� qui lui fait signe:

"Viens, suis-moi!"

Jean-Nil suit, mais au lieu des eaux de la Rivl�re-�-la-Paix qui lui fr�le les jambes, ce sont celles de la Jupiter. Ce ne sont plus les collines de ses excursions de jeunesse qu�il grimpe, maintenant, mais celles de son p�lerinage � l�Abbaye. Ce n�est plus le robuste vieillard � la barbe blanche qui le pr�c�de, mais un jeune galil�en d�une trentaine d�ann�es, portant un taleth. Apr�s avoir gliss� quelques distances au-dessus du sentier, le Ma�tre et son disciple se retrouvent devant une cabane de bois rond. Un chien veille, couch� � la porte, tandis que des ch�vres gambadent ci et l�. Le Ma�tre lui pr�sente de la main ce petit domaine, puis dispara�t en flottant � travers les arbres, m� par une puissance inn�e.

Fr�re Joseph se r�veille tout � fait, le r�ve encore tr�s vif dans son esprit. Il se souvient que le bonhomme des ch�vres l�avait invit� � sa cabane, quinze ans plus t�t, en disant: "Suis-moi". Ces paroles, alors simples et concr�tes, acqui�rent maintenant une signification proph�tique. Aussi, � mesure que son esprit s��claircit, il constate la familiarit� de l�endroit qui lui a �t� pr�sent� dans son r�ve par le Ma�tre. De fait, au cours de son p�lerinage, il avait grimp� jusqu�� ce petit plateau pour se reposer et manger une cro�te, tout en jouissant de la beaut� des alentours. Quant � la poign�e de sable, il l�avait sortie de l�eau de la Rivi�re-�-la-Paix et cela lui avait rappel� cette dict� de S�ur Jeanne d�Arc: "�tout l�or du monde (en parlant de la Sagesse) devant elle n�est qu�un peu de sable". Cette dict�e sans faute les avait conduits, lui et Nicole, au bureau de la Principale de l��cole. Il r�fl�chit, maintenant sur le sens de ce �peu de sable �. Tout l�Univers n�est que �a� un peu de sable; et moins que �a, il n�est rien du tout si on ne consid�re que la mati�re. Mais Dieu a donn� � cette mati�re des formes qui le glorifient et qui subsisteront. Il se souvient assez distinctement d�un passage de la lettre de saint Paul aux Romains qui parle de l�univers sauv� de sa d�sint�gration � le mot �tait peut-�tre corruption. De toute fa�on, il v�rifiera. Sur ce, il se rendort.

Tr�s t�t, un bruit interrompt le sommeil du fr�re. Ce n�est pas le bruit des moines entreprenant leurs corv�es pour la journ�e, mais plut�t un grattement contre le mur du caveau. "Cela ne peut �tre qu�un ours", pense le moine. Il �coute et le son se fait entendre encore une fois. "Va-t�en!", crie-t-il, "tu perds ton temps; cette antre est � l��preuve des ours!" Boss� se met � japper fr�n�tiquement et bient�t il n�y a plus aucun son. Bien �veill�, maintenant, Fr�re Joseph v�rifie le passage de la Lettre aux Romains qui l�avait inspir� au cours de la nuit. En effet, le texte r�v�le que "la cr�ation en attente aspire � la r�v�lation des fils de Dieu; si elle fut assujettie � la vanit�, - non qu�elle l�e�t voulu, mais � cause de Celui qui l�y a soumise, - c�est avec l�esp�rance d��tre elle aussi lib�r�e de la servitude de la corruption pour entrer dans la libert� de la gloire des enfants de Dieu." Le prisonnier continue de m�diter ces paroles en attendant qu�on vienne le sortir de son cachot pour aller chanter les laudes. Mais, c�est d�j� un homme libre qu�on viendra d�livrer. La libert� int�rieure ne conna�t pas de prison. Il lui tarde, toutefois de multiplier ses propres louanges en joignant sa voix � celles des autres moines.

Il y a du bruit � la porte, mais pas de lumi�re. Cela s�explique, puisque le soleil n�a pas encore commenc� sa course. Cependant, presque aussit�t la porte ouverte, une lanterne projette ses faibles lueurs et le prisonnier peut distinguer le visage du P�re �liz�, son directeur spirituel.

"Dieu soit lou�!"

"Et son Saint Nom!"

"Nous avons pri� pour vous Fr�re; vous �tes en paix?"

"Oui, P�re �liz�, bien en paix. Merci!"

Le P�re l�embrasse et le p�nitent lui demande d�entendre sa confession. Ce sacrement du pardon qu�il re�oit fait avec une sinc�rit� et une humilit� compl�tement renouvel�e est pour lui la chose la plus pressante. Les deux moines se rendent ensuite � la chapelle. C�est avec une joie de ressuscit� que le fr�re Joseph revient � sa stalle, vide pendant trois jours, pour m�ler une fois de plus ses accents aux louanges gr�goriennes de la communaut�.

Apr�s la pri�re, Fr�re Joseph ne tarde � retrouver le fr�re M�thode. Il l�approche en lui demandant:

Fr�re M�thode, pouvez-vous m�accorder un moment, s�il-vous-pla�t?

"Oui, si �a peut vous faire plaisir."

"Je veux vous parler� vous demander de me pardonner ma mauvaise conduite envers vous; toutes les peines que j�ai pu vous causer. Et je vous pardonne � l�avance tout ce que je pourrais avoir contre vous."

"Je ne sais pas ce dont vous parlez."

La r�ponse a rebondi, moins s�che qu�indiff�rente. Son auteur s�est d�tourn� et s�en est all� en laissant le fr�re Joseph bouche b�e. Cet incident lui cause de la peine, mais ne lui fera pas perdre sa s�r�nit�. "Il reviendra", se dit-il avec confiance. En effet, le m�me jour, au cours de l�apr�s-midi, le fr�re M�thode vient � lui.

"J�accepte votre pardon. C�est cela, votre pardon, que je trouvais difficile � accepter parce que je ne voulais pas admettre ma culpabilit�. Je n�ai aucune difficult� � vous pardonner, je le fais de tout c�ur."

Les moines r�concili�s s�embrassent juste au moment o� la cloche pour annoncer le silence.

Fr�re Joseph est sorti de la chambre froide beaucoup plus riche qu�il y est entr�. Plus z�l� pour le bien, mieux dot� de sagesse, il porte en plus, dans son c�ur et dans son esprit, un projet qu�il laisse m�rir avant de le pr�senter au P�re Abb�.

Les mois s��coulent et le fr�re n�ose toujours pas parler de son projet � ses sup�rieurs. Parfois, il a des doutes � ce sujet. Il croit que son r�ve avait �t� inspir�, mais aurait-il pu l��tre par le diable? Le bonhomme des ch�vres - pourquoi lui �tait-il apparu dans ce songe? N��tait-il pas un homme sans pratique religieuse qui se disait m�me sans la foi? Aurait-il �t� plus croyant qu�il ne le pensait lui-m�me? Se serait-il converti de retour en Angleterre? Ou encore, n�aurait-il �t� dans le r�ve qu�une image signifiante, puis�e dans le v�cu de Jean-Nil, dont Dieu voulait se servir pour mieux faire comprendre sa volont�? Par ailleurs, en d�pit des ses doutes et en d�pit de sa r�pugnance de donner cr�dit � ses r�ves, le fr�re Joseph ressent dans son c�ur l�urgence d�un germe qui veut se r�aliser. Il y avait une pr�sence dans le songe et cette pr�sence continue de fa�on persistante � l�interpeller. Il prend la r�solution, encore une fois, d�en parler au p�re Mika�l d�s la premi�re occasion.

Continuer

� 2002, Jean-Nil Chabot


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