Chapitre Dix-sept

La Renaissance d'un Portait

De temps en temps, � l�Abbaye, on re�oit des visiteurs; parfois en groupe, parfois comme individus. Il y a surtout des hommes des eccl�siastiques, tels ces b�n�dictins anglicans qui projettent leur propre monast�re sur l��le et, si possible, leur int�gration au sein de la communaut� de Ste-Marie. Mais des la�cs viennent aussi pour toutes sortes de raisons. Un jour fr�re Joseph doit pr�parer une chambre pour un homme venu voir sa s�ur tr�s malade chez les moniales de l�abbaye St-Joseph. Cet homme, un �crivain, dit-on, accompagne sa m�re, et comme les hommes ne sont pas admis � l�auberge des moniales, il est accueilli, comme d�habitude en de telles circonstances, � l�abbaye des moines. Le lendemain, c�est avec grande surprise qu�au d�jeuner, fr�re Joseph reconna�t le visiteur: Roch Langevin, fr�re de Nicole. C�est lui qu�il avait rencontr� � la ferme des Langevin lorsqu�il avait souhait� revoir son amie d�enfance. Se pourrait-il que Nicole soit chez les moniales de l�Abbaye St-Joseph? "Incroyable!", s�exclame presque � haute voix, le fr�re. On lui avait pourtant dit qu�elle �tait chez les trappistines. Il sait, en plus, que M�re J�mima, elle-m�me trappistine, n��tait pas venue seule fonder le nouvel �tablissement. Au moins six ou sept religieuses de son ancien monast�re �taient venues avec elle. Dor�navant, la pens�e du fr�re Joseph se polarise autour de l�id�e qu�une certaine Nicole de son enfance, personnage devenu mythique, pourrait bient�t reprendre une existence concr�te. Cette perspective semble d�autant plus pr�s de la r�alisation que dans une semaine il ira, � son tour, accompagner le p�re aum�nier � l�Abbaye St-Joseph.

Le jour choisi, lorsque le fr�re Joseph doit assister le p�re Sindono dans son minist�re, les deux moines prennent la route imm�diatement apr�s le repos de vingt minutes que leur accorde la r�gle au moment de la sieste. L�aum�nier des moniales de St-Joseph est un homme de petite taille au visage rectangulaire et aux cheveux toujours fonc�s malgr� son �ge. Sa longue et fine moustache, sa barbiche de m�me qualit� ainsi que ses yeux en amande, corroborent l�aspect typiquement asiatique de son visage. Son regard amus�, parfois quelque peu narquois, perce � travers la fente de ses paupi�res tombantes. Fr�re Joseph n�a jamais su quel �tait son pays d�origine, mais son exquise politesse et ses mani�res distingu�s laissent deviner un pays de haute civilisation.

L�aum�nier et son assistant, tout en marchant, prient de fa�on habituelle pour demander au Seigneur de b�nir leur minist�re et de les pr�server de tout danger moral. Ensuite, le p�re engage la conversation en demandant au fr�re si ce sera la premi�re fois qu�il visitera l�Abbaye des moniales.

"Oui, P�re, ce sera la premi�re fois � l�int�rieur du clo�tre. Mais, j�y suis d�j� all� pour faire des livraisons."

"Vous �tes ici depuis presque deux ans et durant ce temps vos contacts avec le beau sexe n�ont �t� gu�re plus que la vue de quelques rares dames derri�re le grillage de la chapelle� � moins que vous ayez rencontr� des Diane quelque part dans les bois?"

L�a�n� se tourne vers son jeune compagnon avec, sur les l�vres, un sourire � la fois taquin et interrogateur. Son assistant lui retourne le sourire.

"Mon P�re, l�an dernier, en travaillant pr�s de la route qui conduit � Jupiter-la-mer, j�ai en effet rencontr� une jolie jeune femme�"

Fr�re Joseph fait une pause pour laisser p�n�trer l�id�e:

"�elle �tait accompagn�e de son mari et ils se rendaient en Jeep � la rivi�re pour faire de la p�che aux saumons. Ils se sont arr�t�s pour me saluer et pour s�assurer qu�ils �taient sur la bonne route."

Cela amuse le bon p�re, mais il reprend un ton plus s�rieux.

"Je voulais vous taquiner, bien s�r, mais je suis aussi s�rieux. Vous �tes jeune et vous vivez presque sans contact avec la gent f�minine. Vous vous trouverez tout � coup au milieu d�une grande maisonn�e de femmes et cela ne vous laissera pas tout � fait indiff�rent. M�me un vieux bouc comme moi peut �tre impressionn� par la gr�ce f�minine. Rien de mal � cela, bien sur. Mais sachez que certaines jeunes religieuses seront, elles aussi, naturellement int�ress�es et ne pourront pas toujours le cacher malgr� leurs bonnes intentions. En d�pit de la modestie des v�tements et la pudeur des habitudes, il suffira parfois d�un regard � la d�rob�e ou d�une parole n�cessaire mais chaleureuse plus que n�cessaire pour d�couvrir que l�attraction des sexes se moque de l�habit. En fait, plus on cache les attraits physiques et superficiels, plus le myst�re de l�homme et de la femme se r�v�le en profondeur. Cela est bon. Il y a eu des amours tout � fait chastes. Des amiti�s comme celles de saint Jean de la Croix et de sainte Th�r�se d�Avila, saint Fran�ois et sainte Claire d�Assise, saint Fran�ois de Sales et sainte Jeanne de Chantal, et combien d�autres que nous ne connaissons pas."

"J�sus et Marie Madeleine�?"

"Oui, je suppose que nous pouvons le penser analogiquement puisque que nous voyons cela chez bien des femmes mystiques. Ce sont surtout des femmes que J�sus choisit comme victime d�amour. Cependant, il ne faut pas confondre l�amour infini de J�sus et l�amour limit� de nos saints m�me si ce dernier est purement spirituel. Quant � nos amours � nous, il est rare qu�ils atteignent le degr� de noblesse chr�tienne attribu� � ceux des saints. Nos �motions n�atteignent pas toujours le degr� de sublimation qui est le leur."

Si je vous mets en garde, ce n�est pas parce que je crains pour votre vertu. Nous sommes des hommes et des femmes de Dieu, nous faisons profession de pratiquer la discipline par rapport � nos sens, nous pratiquons la vertu de chastet� et nous sommes prot�g�s par la r�gle. Je veux simplement vous mettre en garde afin que vous puissiez �viter ce qui pourrait troubler votre paix int�rieure.

Le sujet des sexes int�resse fr�re Joseph et il ne veut pas le laisser tomber:

"P�re, J�sus nous dit qu�� la r�surrection nous ne prendrons ni femme ni mari, mais nous serons comme des anges du ciel. Cela veut-il dire qu�il n�y aura plus de diff�rence entre l�homme et la femme?"

"Vive la diff�rence! Cette diff�rence, les Fran�ais pourront l�appr�cier encore � la r�surrection. Si tu place ces paroles dans leur contexte tu comprendras que le Seigneur veut parler des relations sexuelles. �Prendre ni femme ni mari� dans le texte auquel tu viens de faire r�f�rence l�indique assez clairement. La procr�ation ne sera plus n�cessaire et le mariage perdra son � propos. Les anges n�ont pas de sexe, mais autant la Marie demeure m�re et vierge, autant nous retiendrons nos qualit�s f�minines ou masculines. L��tat dont parle J�sus, nous le voyons d�j� chez les �mes consacr�es qui vivent vraiment leur vocation. Il n�y a pas, par exemple, de personnes plus femmes que ces vierges, belles de nature, mais que la gr�ce embellit chaque jour davantage. Parce qu�elles ont consacr� tout leur �tre au Seigneur, source et origine de tout amour, elles ne feront jamais chair unique avec un mari mais, par contre, en �tant toutes � Dieu, elles sont toutes � tous. Elles sont l� pour nous gu�rir, pour sublimer nos passions. La beaut� et la gr�ce inspirent tous ceux avec qui elles entrent en contact. Il en est de m�me pour les hommes. Ainsi, le divin se pr�sente � nous au f�minin comme au masculin. Ah! Si nos monast�res poss�daient davantage de ces personnes qui sont comme des anges et qui s�ment partout autour d�elles la paix et la joie! Que Dieu soit lou� car, heureusement, il nous en donne une poign�e dans chaque maison de religieux. Ils sont nos ma�tres, m�me si nous ne le reconnaissons par toujours. Quant au reste, nous ne sommes que des saints en croissance."

Les moines arrivent � la pente douce qui conduit au petit monast�re dont le contour d�coupe, au-dessus d�eux, un ciel bleu gris�tre. La pens�e du plus jeune ne d�vie pas du sujet:

"� l�Abbaye St-Joseph, il doit y en avoir de ces belles �mes dont vous parlez?"

"�coutez, mon fils, beaucoup de choses se cachent aux jugements des humains. Il faut s�en m�fier. Mais, je puis vous dire qu�il y a l� une jeune moniale qui m��difie grandement. Il s�agit d�une vraie perle� un chef d��uvre de la main de Dieu. Elle poss�de la beaut� aussi bien que la vertu� et le talent aussi. Il n�y a pas de meilleur iconographe dans nos deux maisons. Elle a eu un grand ma�tre pour l�initier, mais sa vie int�rieure est un plus grand ma�tre encore, m�me pour son art. Tu verras sa derni�re �uvre, encore inachev�e. Elle y travaille petit � petit, � la mesure de ses forces, car le Seigneur la rappelle. C�est un mal inconnu qui l�atteint; un mal sans repentir semble-t-il; une maladie inconstante o� il y a des p�riodes de sursis, suivies de recrudescences. La souffrance ne l�abat pas cependant; elle semble m�me y trouver son inspiration. Elle y puise ses connaissances de l��me humaine qu�elle traduit ensuite sur la toile, ou plut�t, sur le bois. Et crois-moi, elle sait vivre sa maladie avec joie, beaucoup de joie."

"Nous y voici!"

Fr�re Joseph saisit le loquet de la lourde porte, ouvre, et laisse passer le p�re devant lui.

"Merci, fr�re."

� l�int�rieur, le p�re Sindono sonne et le guichet s�ouvre devant un visage f�minin � demi voil�. Il n�est pas n�cessaire aux moines de s�annoncer.

"Bonjour P�re Sindono! Bonjour fr�re! J�arrive tout de suite. En effet le guichet se referme et les pas se d�p�che vers la porte qui s�ouvre sans tarder.

"P�re, la paix soit avec vous! Et, comment vont vos fr�res?"

"Tous vont bien, except� le vieux p�re Augustin. Son vieux corps de quatre vingt dix-sept ans s�accroche � la vie comme un cocon au papillon. Malgr� sa longue vie et sa maladie il n�est pas encore pr�t � s�envoler."

Avant d�aller plus loin, laissez-moi vous pr�senter le fr�re Joseph, un gentil et pieux moine qui m�accompagnera pour les quelques prochaines semaines. Fr�re Joseph, je vous pr�sente S�ur Agathe. On l�a mise � la porte, mais elle ne passe pas le seuil."

"Que vous �tes taquin, P�re!"

"Le Seigneur soit avec vous, ma s�ur."

"Et avec vous, mon fr�re. Le p�re a raison, on m�a mise � la porte, mais je m�y plais beaucoup. C�est peut-�tre parce que je suis bavarde.

"Le ton de la vie monastique ne s�accorde pas tr�s bien avec le bavardage, ma s�ur�"

"Oh! Je fais de mon mieux pour contr�ler �a, mon p�re. Aimeriez-vous que je cesse de vous parler?"

"De gr�ce, non! Le silence n�est pas mon fort non plus. La temp�te d�hier vous a-t-elle fait peur?"

"Nous avons des s�urs qui ont peur des orages �lectriques et je suis l�une d�elles. Comme d�habitude, nous nous sommes r�unies dans la buanderie, au sous-sol, o� on ne voit ni n�entend rien. Nous avons pri� jusqu�� ce qu�une religieuse plus courageuse vienne nous avertir que tout �tait pass�."

"Je ne vous bl�me pas; les orges d�Anticosti font trembler m�me les murs de nos maisons."

Cela rappelle au fr�re Joseph la temp�te qui lui avait vol� son image de la Joconde au deuxi�me jour de son p�lerinage � l�Abbaye. Il veut en dire un mot, mais le p�re Sindono s�appr�te � se rendre � la chapelle et la conversation aborde un autre sujet.

"Puisque demain nous c�l�brons la f�te de l�Assomption, nous aurons, ce soir, la messe de la vigile. Les ornements seront blancs, bien s�r."

"Faites annoncer � vos s�urs que je suis � la chapelle pour les confessions et la direction spirituelle."

"Quant � vous, fr�re, je crois qu�on a des r�parations en m�canique � vous faire faire. Mais soyez de retour ici, � la r�ception � 4 heures � je veux que vous m�accompagniez pour la visite des malades."

Le moment venu de visiter les malades, le p�re Sindona et le fr�re Joseph se rendent � l�infirmerie en compagnie de s�ur Mgamba, une infirmi�re africaine qui sait tr�s bien m�ler l�anglais � l�esp�ranto, surtout lorsqu�elle doit employer des termes m�dicaux le moindrement techniques. Femme imposante dans la force de l��ge elle poss�de une voix qui lui convient, car lorsqu�elle parle son timbre remplit toutes les espaces ouvertes du clo�tre.

Il y a trois patientes � l�infirmerie. Le p�re Sindono les salut toutes individuellement. Le sourire et l�accueil chaleureux sont des signes de la joie qu�elles ont de le revoir et constituent pour lui, sur le plan humain, la grande part de sa r�compense pour le service qu�il leur donne. Le p�re se rend d�abord aupr�s de la malade la plus �g�e et le fr�re l�accompagne. Pendant ce temps, la s�ur infirmi�re accomplit les besognes ordinaires de sa t�che et fait de son mieux pour mettre ses patientes dans la position la plus confortable pour recevoir le pr�tre. L�aum�nier, prend la main de la vieille religieuse dans la sienne et pose l�autre sur sa t�te pendant qu�il prie silencieusement. L�infirmi�re a confi� au fr�re Joseph que la pauvre femme est totalement paralys�e � la suite d�une h�morragie c�r�brale. Fr�re Joseph admire l�habilit� du pr�tre � se rendre perceptiblement pr�sent � la religieuse et m�me � communiquer avec elle, par del� la paralysie qui emp�che cette derni�re de parler. Il y a �videmment un c�ur � c�ur silencieux entre le p�re et la malade, une communion des saints qui ne se laisse pas vaincre par l�affaissement des sens.

Le p�re Sindono va de la vieille religieuse � une autre malade dans le lit voisin. Elle veut se confesser et recevoir une direction spirituelle. Alors le confesseur demande qu�on tire le paravent qui sert de cloison entre les lits. Fr�re Joseph ex�cute la simple man�uvre et se retrouve avec la seule personne qui puisse lui parler, c�est � dire, la plus jeune malade qui attend patiemment, assise sur une chaise, le minist�re du bon p�re Sindono. Il voudrait s�approcher, mais elle semble prier, les yeux clos, et il ne veut pas la d�ranger. Il ne peut, toutefois, s�emp�cher de la regarder. Sur sa t�te, non pas la coiffure monastique, mais un l�ger voile blanc couvrent � peine ses longs cheveux ondul�s. Ceux-ci retombent librement sur ses �paules et tapissent de roux son v�tement blanc comme des feuilles d�automne tomb�es apr�s une premi�re neige. Elle sent qu�on la regarde et l�ve les yeux. C�est la femme des �critures que le fr�re voit en elle et il ne peut s�emp�cher de traduire au f�minin la description du jeune David: "Elle �tait rousse, une fille au beau regard, et de belle tournure."

"Je suis S�ur Marie."

"Et moi, fr�re Joseph. J�accompagne le p�re Sindono pour lui aider dans son minist�re aupr�s de vous. Je suis heureux de faire votre connaissance."

"Faire connaissance?"

Petite question �nigmatique, accompagn�e d�un sourire myst�rieusement familier� Fr�re Joseph cherche un instant sa m�moire� �a y est! La Joconde! Le sourire de Nicole! Il n�en croit pas ses yeux� ses yeux qui la d�visagent. Mais elle a tourn� son regard vers l�ic�ne qu�elle peignait tout � l�heure, comme si elle avait voulu laisser en suspend les s�quelles de cette rencontre inattendue. Il a la certitude qu�elle sait qui il est - c�est pourquoi elle a r�agit de cette fa�on.

"Je fais des ic�nes. Celle-ci sera ma derni�re."

Ces paroles de la moniale ram�ne le sujet � quelque chose de concret et permettent au fr�re de se ressaisir.

"Vous dites la derni�re�?"

"Bient�t la porte du ciel s�ouvrira pour moi. C�est pourquoi je baptiserai mon ic�ne Notre Dame de la Porte du Ciel."

Il n�est pas s�r d�avoir compris ce langage qui lui semble plut�t mystique. D�ailleurs, ce qui l�int�resse beaucoup plus que le tableau, c�est l�artiste elle-m�me. Il veut conna�tre son identit� avec certitude.

"C�est votre fr�re qui est venu vous visiter, il y a une quinzaine de jours, en fin de semaine?"

"J�ai parfois des visiteurs. Vous aimez mon ic�ne?"

Le fr�re se rend compte qu�elle ne le laissera pas conduire son investigation jusqu�au bout. Il se laisse donc entra�ner dans le sujet qu�elle lui propose. Il regarde l�ic�ne mais ne peut �tablir un rapport avec elle.

"Comment puis-je savoir si je l�aime ou pas puisqu�elle n�a pas de visage?"

"Une ic�ne ne parle pas seulement avec le visage. Toutefois, celle-ci en aura un lorsque je l�aurai compl�t�e."

La religieuse commence � expliquer son ouvrage. Son visage s�anime et ses paroles deviennent enthousiastes.

"Mon intention, lorsque j�ai entrepris celle-ci, �tait de copier de m�moire une ancienne ic�ne que j�avais beaucoup admir�e en �tudiant mon art � Ath�nes. Maintenant, je m�aper�ois qu�en suivant ma propre inspiration je suis en train d�en �crire une variante tout � fait distincte."

"Vous �crivez aussi?"

"Non, non. On ne peint pas une ic�ne, on l��crit. Les iconographes s�expriment ainsi, et c�est plus exact car en composant une ic�ne on observe des r�gles aussi pr�cises que les r�gles de grammaire. Je ne suis pas certaine, toutefois, que les iconographes puristes accepteront de donner � celle-ci sa valeur iconographique puisque j�ai violent� les r�gles, en quelque sorte. Prenez, par exemple, les c�urs de J�sus et de Marie: Ils sont emprunt�s � la pi�t� latine, quoique j�aie fait mon possible pour leur donner la subtilit� de l�art byzantin. Comme vous voyez, les c�urs sont voil�s et les teintes ont la sobri�t� exig�e par la norme byzantine. Les couleurs ne contrastent pas comme dans les images pieuses de l��glise latine, mais elles se marient plut�t pour inspirer l�unit�.

Vous savez sans doute, fr�re Joseph, puisque votre maison v�n�re aussi les riches traditions du rite byzantin, que le but de cet art est de repr�senter l��vangile dans tout ce qu�elle a d�humain et de divin. Pour que l��vangile vienne habiter l�ic�ne, il faut veiller � ce que tout y contribue: la libert� des lignes et du mouvement, le d�gagement du geste et du regard, les formes statiques et mouvantes du personnage, de ses traits, de son v�tement et ses plis� C�est pour cela que l�on tient tellement � la puret� de cet art, et pour cela aussi que l�on n'entreprend jamais d��crire une ic�ne sans avoir d�abord je�n� et pri�.

Maintenant, mon Fr�re, regardez attentivement mon tableau et dites-moi qui y occupe la premi�re place. Ne restez pas debout; prenez la chaise que vous voyez l� et asseyez-vous pour que puissiez voir le tableau � angle droit."

Il apporte la chaise devant l�ic�ne et s�assoie. Pendant quelques instants il fait de son mieux pour concentrer son attention sur cette repr�sentation d�une m�re et d�un enfant sans visages.

"Au premier coup d��il, j�aurais cru que Marie occupe la premi�re place, mais plus je contemple, plus je me rends compte que l�Enfant J�sus a vraiment pr�s�ance. Je crois que c�est � cause de sa plus grande proximit�; il est au premier plan et rien n�obstrue son image. C�est peut-�tre une question de couleur aussi, puisque seul l�enfant est drap� d�or."

"Je suis heureuse que vous ayez remarqu� ces choses. Laissez-moi attirer votre attention sur d�autres d�tails que vous auriez remarqu�s vous-m�me avec le temps:

Il est vrai que l�enfant a la premi�re place pour la raison que vous donnez et c�est aussi, en grande partie, � cause de la position de sa main droite qui est plac�e devant le c�ur de sa m�re. Je veux signifier par �a que c�est par le c�ur de Marie que J�sus b�nit. Les deux sont plac�s au centre de l�image mais c�est la main de l�enfant qui prend toute l�importance. L�association M�re-Fils est un �l�ment constitutif de l�histoire de du salut.

Maintenant, � partir du centre, d�placez votre regard ver le haut: ici� Voyez comment le nimbe de Marie s�arr�te l� o� commence celui de J�sus. La saintet� de Marie provient de celle de son Fils qui est unique et parfaite. Enfin, cherchez la source de la lumi�re, et dites-moi quelle direction elle prend."

"Ma s�ur, cela est tr�s fascinant et je commence � comprendre pourquoi on dit ��crire� plut�t que �peindre� une ic�ne.

Alors, vous voulez que je consid�re la lumi�re du tableau."

Il prend un long moment pour bien observer.

"Le nimbe de J�sus est sans ombre, ce qui indique sans doute que c�est l� l�origine de la lumi�re. Cette lumi�re se refl�te sur la croix et c�est � travers elle, apparemment, que le nimbe de la Vierge est illumin�, si j�en juge d�apr�s les ombres. Je trouve cela tr�s significatif."

"Vous m��merveillez, Fr�re; vous avez l��il d�un artiste et l��me d�un homme de Dieu."

Elle a accompagn� cette d�claration d�un sourire taquin et le fr�re y a vu, encore une fois, la Nicole d�autrefois. Le compliment l�encourage � continuer son analyse.

"Vos teintes sont si pures� Comment faites-vous pour les faire si belles."

"J�avoue que je les trouve belles moi aussi. Et si vous avez l�occasion de voir l�ic�ne termin�e, vous remarquerez que sur les visages les teintes purent ne sont pas ombrag�es parce que les personnages sont illumin�s de l�int�rieur par la lumi�re de Dieu."

"Je prierai Dieu de me laisser voir l�image compl�te. Mais vous ne m�avez pas dit d�o� proviennent vos couleurs."

Elle h�site un peu, songeuse, puis r�pond avec un accent qui d�note la conviction.

"Vous verrez mon ic�ne compl�t�e, je vous en assure. Quant aux couleurs, nous avons tous nos secrets. Je puis vous dire, entre autres, que j�y ajoute du blanc d��uf � surtout � ce temps-ci de l�ann�e � pour conserver la fra�cheur."

"Pourquoi, � ce temps-ci, plut�t qu�en autre temps?"

"Vous trouverez cela �trange, mais je pr�f�re le blanc des �ufs qui proviennent des poules en libert�. En hiver, lorsque les pondeuses sont enferm�es et qu�elles ne peuvent pas choisir leur nourriture, le blanc de l��uf ne semble pas produire la m�me qualit� de peinture."

"Je veux vous faire remarquer une autre chose concernant les couleurs: L�or qui drape l�enfant, et que vous avez observ� tout � l�heure, cela affirme sa divinit�. Par ailleurs, le dor� sillonne aussi la bordure du voile de Marie ainsi que la lisi�re de ses autres v�tements, en plus du phylact�re que vous voyez appos� � son �paule droite. Cela d�montre la royaut� de la M�re du Seigneur."

"Ma s�ur, je vois tout ce symbolisme dont vous me parlez, mais je vois aussi qu�il faut apprendre � lire ce qu��crivent les iconographes avoir de pouvoir en appr�cier toute la richesse."

"Vous avez sans doute raison. Pour les occidentaux, il faut m�me parfois le sens des symboles. Par exemple: Dites-moi, fr�re Joseph: Quelle est la couleur mariale?"

"Le bleu, bien s�r."

Mais il n�est pas si s�r. Il a reconnu le genre de question que l�on pose en vue de changer l�id�e de l�autre.

"Ah! Mais, regardez ici. Pour l��glise latine, le bleu est la couleur de Marie; pour l��glise orientale, c�est le brun, couleur de la terre, pour signaler son statut de cr�ature. Vous verrez que sur la mienne des teintes bleues aur�olent le front de Marie, ainsi que la partie sup�rieure de son visage, comme vous le voyez d�j� l�g�rement sur sa poitrine. Je ne r�siste jamais � la tentation d�y mettre un peu de bleu. C�est un �l�ment ineffa�able de ma culture religieuse, faut-il croire."

"Et ces lignes �paisses? On dirait des bordures de vitraux."

"J�aime Rouault� Vous le connaissez?"

"Non."

"Bien. Il a �t� verrier avant de devenir peintre et cela se refl�te dans son art. Je lui emprunte un peu de son style. C�est un autre compromis avec la culture occidentale."

Le fr�re continue de contempler l�image, et finalement, l�aspect spectral de celle-ci fini par l�irriter:

"Dites-moi, aussi, S�ur Marie, comment vous arrivez � peindre � � �crire la repr�sentation d�une personne sans visage? Pour moi, ce serait impossible d��tablir un rapport avec l�image tant qu�elle n�aurait pas de visage. Imaginez, par exemple, une photo de sa m�re sans les traits de sa face!"

L�artiste pousse un profond soupir et admet sa propre frustration:

"Assur�ment! Je n�ai pas l�habitude de proc�der de cette fa�on lorsque je fais une ic�ne. Mais je suis dans l�embarras, puisque je me sens incapable de composer les visages de J�sus et de Marie. Vous fr�re Joseph, vous avez une id�e qui pourrait m�aider?"

"Bien non! Ma s�ur. Je ne pourrais certainement pas vous aider. Nous avons des ic�nes � la chapelle, je sais ce dont elles ont l�air, mais je ne puis rien d�autre."

"Allez-y, mon fr�re, dites-moi ce qu�elles ont l�air."

"Mais! Comment cela vous serait-il utile?"

"Fr�re, j�aimerais vous entendre d�crire les visages de la M�re et du Fils�"

Le pauvre moine veut bien lui faire plaisir, mais il se sent comme un malade � qui le m�decin demanderait des conseils pour sa propre sant�. Cependant, en faisant sa demande la religieuse s�est tourn�e vers lui pour le regarder et le fr�re Joseph a devin� qu�elle s�attendait � recevoir plus que de l�information sur les visages d�ic�nes. Depuis le d�but, l�image avait �t� leur moyen de communication; leurs yeux �taient braqu�s sur elle et toute leur conversation passait par elle. Maintenant, ce n�est plus de fa�on indirecte, mais en le regardant dans les yeux qu�elle s�adresse � lui. Il constate un int�r�t dans ce regard � une indication du d�sir de conna�tre quelque chose de son �tre intime. Surpris par cet int�r�t qu�il devine et auquel il ne veut se refuser, il y r�pond en commen�ant par mentionner les aspects �vidents des visages iconographiques dont il a la m�moire.

"Les traits des figures que je vois sur les ic�nes, refl�tent, je crois, le calme et la force. Ce que j�y vois c�est un sujet tout � fait humain mais qui ne semble pas du tout agit� par les passions humaines. En les regardant dans un esprit de m�ditation on a l�impression de passer par ces images dans l��ternit� o� les vicissitudes du temps n�existent plus."

"C�est bien d�crit, �a, fr�re Joseph. Et vous, qu�est-ce que vous aimeriez voir de plus dans ces figures?"

"Bien, puisque vous insistez. Pour moi, le sourire importe beaucoup. C�est par lui que l��me communique. Je verrais une �nigme dans ce sourire: D�note-t-il de la joie?� de la tristesse? Il y aurait dans ce sourire �nigmatique comme une tristesse de voir tant d�humanit� insens�e poursuivre, en se heurtant, les biens et les plaisirs de ce monde comme si ces choses �taient la fin ultime, il y aurait aussi une joie, la joie de�"

Tout � coup, le fr�re s�arr�te, rougit, et fuit le regard de sa compagne en d�tournant le sien vers l�image. Il a constat�, subitement, que c�est le sourire de la nouvelle Nicole qu�il d�crit, et que ce sont ses propres sentiments qu�il lui pr�te. L�unisson des images qu�il a � la m�moire et celle, vivante, qu�il a devant lui l�a frapp� et il en a �t� g�n�. Il reprend toutefois son aise en regardant la future ic�ne.

Il y a une craie sur la tablette du chevalet. Le fr�re Joseph la prend sans intention pr�cise et commence � tracer les traits faciaux qui lui sont familier. Refaire les lignes sur le portrait de la Joconde �tait devenu un rituel pour lui et maintenant il a toute l�assurance voulue pour la reproduire sur le vide de l�ic�ne. Cependant, ce n�est plus exactement l��uvre de Da Vinci, qu�il reproduit puisqu�il a, � ses c�t�s, un mod�le plus parfait de l�arch�type f�minin et ce mod�le s�impose dans son dessein. Les yeux fix�s sur l�image, la m�moire r�fl�chissant le regard qu�il vient de soutenir pendant quelques minutes, il donne au visage de la Vierge un faci�s auquel il ne manque que le sourire. Il h�site un long moment. Dans ce sourire, en plus de la tristesse qu�il faut y voir, il veut aussi une expression de joie � la joie de tenir dans ses bras la Sagesse �ternelle et de pouvoir l�offrir au monde. Ce sera un sourire qui interpelle, avec un brin d�ironie: "Pourquoi ne cherchez-vous pas la Sagesse? �Tout l�or du monde devant elle n�est qu�un peu de sable�." Il r�p�te � mi-voix la partie biblique de sorte qu�elle est audible aux oreilles de la moniale. Sans la regarder, il continue de dessiner le visage que son imagination cr�e sur le vide de l�ic�ne. Un sourire appara�t qui communique de fa�on voil�e et subtile, comme dans un po�me ou dans un psaume, le c�ur d�bordant d�amour et de piti� de la M�re de Dieu; un sourire qui dit autant que nous voulons ou pouvons appr�hender et retenir; un sourire qui se lit sur des l�vres sensibles et dans des yeux qui rencontrent les n�tres.

"Vous �tes un artiste, fr�re!"

"J�ai toujours eu de la facilit� pour le dessin." Il s�est retourn� vers elle en disant ces paroles et ses yeux ont eu le temps de ressaisir pour la m�moire le visage de la moniale, ce qui lui permet de mettre les derni�res touches sur la face gracieuse de Notre Dame.

"Merveilleux! fr�re! Toute l�ic�ne sera comme un vitrail."

En effet il a reproduit les lignes prononc�es qu�il avait appliqu�es � l�image de la Joconde, ce qui convient aux contours accentu�s que l�iconographe a elle-m�me donn�s � son �uvre.

"C�est l�image f�minine de Dieu que vous avez donn� au portrait de la Vierge. Il y a encore l�Enfant J�sus. Ce n�est pas seulement l�image, mais le visage m�me de Dieu qu�il faudra lui donner."

"Je n�ose pas essayer."

"Vous ne faites que l�esquisse; c�est moi qui ai la derni�re responsabilit�. De toute fa�on soyez � l�aise d��tre inapte, car lorsqu�il s�agit de dessiner Dieu, l�inaptitude est la norme. Ce qui compte, c�est l�inspiration; et vous l�aurez puisque je demande � Dieu que mon je�ne et ma pri�re vous l�obtiennent."

"Le fr�re commence � reproduire les traits de la M�re chez l�Enfant tout en faisant son possible pour donner � ce deuxi�me portrait la physionomie masculine de Dieu. Cela lui est tr�s difficile."

"Je constate que vous savez quelque chose de l�iconographie puisque d�j� le visage de l�Enfant appara�t sous les traits d�un adulte."

"J�ai appris cela par observation, ma s�ur, mais pouvez-vous me dire pourquoi c�est ainsi?"

"C�est parce qu�il doit �tre repr�sent� comme le Sauveur du monde qu�on lui donne cet air de maturit�. Pour la m�me raison, aussi, on lui cr�e souvent un regard qui semble s��tendre sur l�humanit� enti�re."

"Je n�avais par remarqu� ce dernier d�tail. Je vais essayer de l�incorporer � mon esquisse."

Le dessin a atteint la forme qui servira de base � l�artiste pour compl�ter son ic�ne.

"Voil�! ma s�ur, je ne puis faire davantage car je risquerais d�y mettre de l�accessoire."

"Vous avez fait une repr�sentation bien �vang�lique et vous m�avez suffisamment inspir� pour que je puisse reprendre mon ouvrage. Je ne sais comment vous remercier; vous m�aurez aid� � faire une ic�ne dans laquelle se rejoignent Byzance et Rome."

Alors, les deux religieux retournent au silence qui leur est habituel. Contrairement au gens du monde, les moines et les moniales qui observent le silence ne sentent aucune g�ne � �tre sans parole en pr�sence l�un de l�autre. Pour eux, la pr�sence compte d�abord. Ainsi, dans l�Abbaye St-Joseph d�Anticosti, deux �mes s�urs, absorb�e dans la r�flexion, jouissent silencieusement de leurs pr�sences r�ciproques en Dieu.

Le p�re Sindono repousse le paravent; on entend la cloche de la chapelle.

"Mes chers enfants, il est tard; fr�re Joseph et moi-m�me allons descendre imm�diatement � la chapelle. S�ur Marie, pr�parez-vous � recevoir la Sainte Communion que j�apporterai, � vous et � vos compagnes, imm�diatement apr�s la messe. Je crois, aussi, que notre grande malade aura besoin de votre aide. Si je puis faire quelque chose pour vous, je le ferai � mon retour.

Allons ! fr�re, avant que la M�re Abbesse s�impatiente."

La messe, ce jour-l�, est c�l�br�e selon la liturgie latine, et le fr�re Joseph remplit la fonction d�acolyte. Au milieu, m�me, de la c�r�monie il peut appr�cier encore la diff�rence de ce clo�tre de moniale, moins rustique que le leur, plus subtile dans le d�cor, et plus suave dans les louanges. Par ailleurs, deux voix masculines enrichissent le ch�ur f�minin et cela doivent r�sonner agr�ablement aux oreilles des moniales tout comme les leurs aux oreilles des moines. Le corps n�est pas absent des louanges divines car chez l�homme le sensible et le spirituel sont ins�parable. L��me incarn�e ne communique avec son semblable qu�en passant par les sens. Les humains louent le Seigneur en esprit mais s�ils le font ensemble il doivent le faire avec leur corps. Du moins c�est ce que semble dire le p�re Sindona dans son hom�lie: "Marie, par son Assomption, jouira corps et �me de la pr�sence de Dieu. Corps et �me, elle louera le Seigneur; corps et �me elle priera pour nous."

Plus tard, les deux moines se retrouvent sur le chemin du retour, soumis au silence r�gulier. Le fr�re Joseph est heureux. Le souvenir de cette journ�e viendra souvent agr�menter sa pens�e durant les jours et les mois qui suivront. Toutefois, il n�aura plus l�occasion d�entrer en contact direct avec elle qu�il nomme dans le secret se son c�ur, sa �s�ur retrouv�e�. La religieuse, semble-t-il, se sent mieux, car elle ne reste plus � l�infirmerie. Le fr�re l�aper�oit chaque jour � la chapelle. Lors des rares rencontres fortuites dans les corridors c�est � peine si elle l�ve la t�te pour le saluer mais il la voit aussi ailleurs vaguant � ses occupations. Il ne peut s�emp�cher de l�observer discr�tement, toujours �bahi par la beaut� qui �mane de toute sa personne. Elle poss�de, � ses yeux, cette noblesse, fruit des dons de l�amour tels que la bont�, la modestie, la douceur, la magnanimit� tous ces dons qui se conjuguent au f�minin et qui font d�elle une gracieuse ic�ne vivante.

Au cours de son service � l�Abbaye St-Joseph, une d�cision a �t� prise par les membres du chapitre de l�Abbaye Ste-Marie concernant la demande du fr�re Joseph d�aller vivre en ermite dans la vall�e de la Jupiter. Il pourra d�s maintenant commencer � pr�parer sa retraite, mais il n�assumera pas la vie �r�mitique avant le prochain �t�. On a stipul� seulement que le fr�re viendra vivre chaque mois cinq jours � l�Abbaye, tandis qu�un autre moine ira prendre sa place � l�ermitage. Il profitera de ses visites pour s�approvisionner en vue des besoins du corps et de l��me. Une attention sp�ciale sera accord�e au pr�cieux Pain de Vie qu�il placera dans le tabernacle pour l�adorer et le consumer durant les 25 jours de sa solitude.

Il cultivera un jardin et gardera des poules et une ch�vre pour pourvoir en grande partie � ses besoins alimentaires. Un jeune chiot, fils de Boss�, l�accompagnera aussi. D�j�, fr�re Joseph lui a donn� le nom de Knabo (Gar�on) en souvenir de Boy, le chien du bonhomme des ch�vres. Avant toutes ces d�marches, toutefois, il y aura la construction de l�ermitage avec l�aide d�un fr�re menuisier.

Le fr�re est heureux qu�on ait reconnu, dans sa demande, la volont� divine. Gr�ce � Dieu, les huit prochains mois d�attente et de pr�paration, dans le travail et la pri�re, aideront encore davantage � convaincre ses sup�rieurs de la valeur de son projet.

On est au 8 d�cembre et l��glise latine est en f�te. Dans les deux abbayes d�Anticosti, les moines et moniales c�l�brent avec toute la solennit� possible cette grande f�te de l�Immacul�e Conception. Le fr�re Joseph a compl�t� son temps de service chez les religieuses et il en profite pour se reposer et prier dans la joie. Hors, t�t dans l�apr�s-midi, la douleur vient frapper � la porte de sa cellule.

"C�est moi, P�re Sindono."

"Entrez, P�re!"

Le p�re entre. Malgr� la f�te on ne lit aucune joie sur son visage. Il a un paquet sous son bras; quelque chose de mince comme une planche, et envelopp� de toile.

"Je t�apporte ceci. S�ur Marie te l�a l�gu�. Elle est morte ce matin."

Pendant un long moment, Jean-Nil reste sans r�action, h�b�t�. � sa demande, son compagnon d�roule doucement la toile de lin. Il cache les larmes qui lui montent maintenant aux yeux.

"Tiens! Regardez fr�re Joseph!"

L�ic�ne appara�t toute brouill�e sous les yeux mouill�s du fr�re, mais il per�oit, malgr� cela, le regard de la vierge qui rencontre le sien. Dans le sourire s�ur Marie a �crit une �nigme: la Madone est-elle triste? La terre a perdu un �tre de beaut�, emport� comme une rose du jardin que l�on cueille � peine �panouie. Est-elle joyeuse, la Madone? Une enfant resplendissante est entr�e � la maison du P�re; une fleur nouvelle pour le Paradis.

"Tu peux la garder. J�ai r�gl� �a avec le P�re Abb�. Je te laisse. N�oublie pas de descendre pour une partie de ping-pong. Rappelle-toi que c�est cong� et qu�il n�y a pas de silence aujourd�hui. Il faut en profiter."

Laiss� seul, le fr�re ne retient plus les larmes qui coulent comme en de petites rigoles le long de ses joues. Sa barbe ne fournissant pas � �ponger tout le flot, en laisse s��chapper, go�te � go�te, sur sa bure. Il est accabl� de tristesse, mais la joie attend � peine sous la surface et bient�t ce sera elle qui l�emportera. Il se rappelle les paroles de saint Paul: "�il ne faut pas que vous vous d�soliez comme les autres, qui n�ont pas d�esp�rance�". "Nicole n�est pas morte, elle est vivante dans le Seigneur", pense fr�re Joseph. Il place l�ic�ne sur la table de chevet et se d�place d�un bout � l�autre de sa cellule - le regard de la Madone le suit partout. Il reprend l�image et admire la pr�cision des d�tails et la d�licatesse de l�expression. Puis retournant machinalement la planche, il d�couvre ce que s�ur Marie a �crit au dos de l�ic�ne.

Que cette ic�ne garde unis dans votre c�ur, la croix du Fils et le regard de sa M�re. En optant pour la sagesse, vous avez choisi la meilleure part, car �tout l�or du monde, devant elle, n�est qu�un peu de sable�.

D�dicace appropri�e qu�aurait pu �crire n�importe quel religieux � un autre: Seul fr�re Joseph peut lire le secret cach� entre les lignes. Cette citation des �critures porte un message que seule la m�moire d�une exp�rience commune peut d�chiffrer. En lui rappelant les mots finals de cette derni�re dict�e, s�ur Marie a voulu lui laisser savoir qu�elle aussi a consacr� sa vie � la m�me poursuite de la Sagesse, et qu�elle ne l�a pas oubli� durant ces vingt-et-une ann�es de silence. Aujourd�hui, ces paroles bibliques ont atteint leur pleine signification pour la vie de Jean-Nil.

Continuer

� 2002, Jean-Nil Chabot


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