
Mgr R�my se trouve dans une situation emb�tante. Au moment o� il s�appr�tait � partir pour r�pondre � un important d�ner-conf�rence, chez le Gouverneur G�n�ral, le t�l�phone est venu interrompre sa d�marche, car on l�appelait pour venir aupr�s d�une vieille amie, gri�vement malade depuis quelques semaines et qui se trouve maintenant dans un �tat critique. Elle demande Monseigneur. Il ne veut pas d�cevoir la famille; il ne veut pas - ne peut pas � refuser sa pr�sence et son minist�re � une bonne amie � un moment que l�on croit �tre son dernier. On ne peut remettre la mort � demain. Que faire? "Seigneur, venez � mon aide; aidez-moi � �tre pr�sent � tous."
Apr�s avoir fait un appel t�l�phonique � la r�sidence du Gouverneur G�n�ral pour s�excuser en expliquant qu�il serait en retard, sinon absent, l��v�que R�my prend sa trousse noire dans laquelle se trouvent les saintes huiles, son rituel et son �tole; place les saintes esp�ces dans la custode qu�il suspend � son cou; saute en auto, et file sans d�lais jusqu�� la demeure de son amie mourante.
Arriv� � l�endroit, on le conduit directement � la chambre de la moribonde. L��v�que demande au m�decin et � tous pr�sents de le laisser seul avec elle pour entendre sa derni�re confession. Apr�s avoir donner l�absolution � la malade, il invite toute la maisonn�e � revenir participer au rite de l�onction des malades. L��tole sur le cou et le manuel en main il prend l��tui des saintes huiles qui se trouve dans sa trousse et en retire une fiole: "Le Saint Chr�me � ce n�est pas la bonne", murmure-t-il. Il met celle-l� de c�t� et prend la suivante qui est l�huile des malades.
Non seulement la c�r�monie �difie les personnes pr�sentes mais le sacrement produit en plus ce qu�il signifie et on constate imm�diatement un regain de vie chez celle qui �tait mourante. Mgr R�my n�est pas surpris; il a souvent �t� t�moin de ce regain de force morale et physique apr�s l�administration de ce sacrement. Parce qu�ils reconnaissent cette efficacit� du sacrement, les t�moins les plus sensibilis�s � la vie de l��glise sont d�autant plus �mus par la tendresse et la sollicitude de Dieu qui se r�v�le dans les gestes et les paroles de ce rite. L��v�que, lui-m�me sensible � l�amour effectif de Dieu manifest� par le geste qu�il vient d�accomplir regrette que certains consid�rent quasiment ce sacrement comme une condamnation � mort - ce qui explique la douleur accrue par la pr�sence du ministre. Il croit qu�il y a un apport culturel dans cette attitude et que l�ancien nom d�extr�me onction a contribu�, en quelque sorte, � sa formation.
Le digne ministre du culte replace la fiole dans son �tui et proc�de � l�administration du saint viatique. Ayant fait communier la malade, il se tourne vers la parent� et les amis pour les encourager comme il sait tr�s bien le faire, surtout lorsqu�il partage intimement leur peine. La vieille amie le fait approcher de son chevet:
"Monseigneur, je me sens beaucoup plus forte. Je sais que vous avez une lourde charge et que vous devez avoir de bien d�importantes choses � faire. Je ne veux pas vous retenir davantage."
L��v�que regarde sa montre. Il serait encore assez t�t pour se rendre chez le gouverneur-g�n�ral.
"De fait, j�avais un rendez-vous important. Mais je ne peux pas vous laisser�."
Allez! Allez! Monseigneur. Sinc�rement, je vous en prie."
Les proches, aussi insistent, puisque c�est le d�sir de la malade et que le sacrement lui � d�j� rendu des forces.
"Tr�s bien, mais si elle faiblissait encore, donnez-moi un coup de fil. Vous avez un bout de papier et un crayon que je vous inscrive un num�ro de t�l�phone?"
On les lui apporte et il �crit l�information.
"Voil�! Si je ne suis pas encore arriv� chez-moi, signalez celui-ci."
"Bon courage! Ne vous g�nez pas pour me faire demander s�il le faut."
"Il n�est pas sit�t rendu � son auto que l�on court apr�s lui:
"Monseigneur! Monseigneur!"
"La pauvre femme!", pense-t-il. "Je n�aurais pas d� partir." Il ouvre la porti�re et s�appr�te � retourner en vitesse � la maison�
"Monseigneur! Vous avez oubli� ceci!"
"Oh! Le Saint-Chr�me. Merci."
Il enfile la fiole dans la poche et prend, sans perdre une minute, le chemin de la r�sidence du gouverneur-g�n�ral.
Arriv� � destination, il n�a pas besoin de s�identifier. Le serviteur, qui le conna�t, le conduit jusqu�� la porte de la grande salle de r�ception et annonce son arriv�e. Tous les convives se l�vent et Son Excellence, le gouverneur-g�n�ral Melki Z�dec vient � sa rencontre. Le premier dignitaire du pays, homme grand et impressionnant, se d�place avec beaucoup de dignit� et de gr�ce malgr� sa jambe proth�se. Monseigneur a beaucoup d�affection pour cet homme dont le souci des pauvres, l�int�r�t pour la famille et pour la jeunesse, ont d�j� gagn� l�attachement de ses sujets et fait sa renomm�e partout au pays et � l�ext�rieur. Il admire la capacit� qu�il a d�inspirer par ses discours comme par ses actes.
Les deux hommes �minents se saluent avec un brin d�humour:
"Bienvenu, Excellence!"
"Merci Excellence!"
"Vous savez, mon gouverneur-g�n�ral, si j�en avais le choix, le titre que je pr�f�rerais serait celui de P�re. Cela impliquerait davantage la compassion et le souci des �mes."
"Et moi, celui de Docteur. Cela impliquerait davantage la compassion et le souci des corps."
En riant, le digne homme d��tat prend son ami par le bras, pour le conduire � la table. Apr�s avoir salu� Madame Day-Cotey, Monsieur Maurin et tous les membres de L�Ordre des Voltigeurs, l��v�que prend la place qu�on lui a r�serv�e, � la droite du gouverneur-g�n�ral, et tous s�assoient de nouveau. Lorsqu�on a servi le dignitaire de l��glise, les convives se remettent � manger le repas simple mais pr�par� avec go�t et art. On a plac� les tables le plus pr�s possible les unes des autres et les voltigeurs ont pris place de sorte que les hommes sont d�un c�t� et les femmes de l�autre selon leur pratique habituelle.
Au moment opportun, Madame Day-Cotey se l�ve pour prendre la parole. Apr�s avoir fait les salutations d�usage, elle introduit le sujet de son discours:
"Aujourd�hui, nous vivons un moment historique pour l�Ordre des Voltigeurs et aussi nous l�esp�rons par la gr�ce de Dieu, un moment historique pour notre pays. Malgr� ce que je viens de dire, vous ne voyez aucun repr�sentant des m�dias parmi nous. La plupart d�entre vous ne saviez m�me pas en quel honneur vous aviez �t� convoqu�s chez le gouverneur-g�n�ral. Et maintenant, vous vous demandez peut-�tre si on ne vous a pas induit dans une soci�t� secr�te. Non! Certainement pas! Les voltigeurs agissent toujours au grand jour; ils n�ont pas de secret. Par contre, nous avons voulu faire du geste que nous allons accomplir, un acte priv� et intime. C�est pourquoi, cet �v�nement se d�roule � huis clos. De plus, nous avons voulu �viter � son Excellence, le gouverneur g�n�ral, autant d�embarras que possible.
Dans une r�union pr�c�dente, leurs Excellences, Mgr L��v�que et le Gouverneur G�n�ral; Monsieur Maurin et moi-m�me, avons pris une d�cision concernant un projet qui nous tenait � c�ur � � nous en particulier, les directeurs de la Solidarit� pour la Justice et la Paix, � moi-m�me, encore plus sp�cifiquement, comme G�n�rale de l�Ordre des Voltigeurs; Un projet qui nous tenait � c�ur surtout depuis la nomination du Docteur Z�dec au poste le plus �lev� de notre pays. Il s�agit d�un engagement tr�s sp�cial de l�Ordre des Voltigeurs envers le Gouverneur G�n�ral; c�est-�-dire, un engagement envers la personne du Gouverneur G�n�ral plut�t qu�envers son office, car nous ne pouvons pas pr�sumer de la m�me bonne entente avec ses successeurs. Vu les implications multiples d�un tel dessein et vu la position extr�mement d�licate dans laquelle il se trouve, Son Excellence s��tait r�serv� une bonne p�riode de temps pour y r�fl�chir. Finalement, � la joie de tous, il a jug� notre projet non seulement valable et d�sirable, mais aussi ex�cutable.
Donc, aujourd�hui, si nous recevons votre consentement unanime, l�Ordre des Voltigeurs s�engagera par un v�u solennel, en pr�sence de Monseigneur R�my comme t�moin, � demeurer toujours disponible pour assister le gouverneur g�n�ral dans l�exercice de son �droit d��tre consult�, son droit d�encourager, et son droit d�avertir� l� o�, au niveau national le bien-�tre de ses sujets est impliqu�. Nous deviendrons, par le fait m�me, les hommagers de son Excellence le Docteur Melki Z�dec.
Je vous donne, maintenant, l�opportunit� de poser des questions, apr�s quoi on vous demandera d�exprimer votre accord ou d�saccord. Remarquez que cet exercice est un privil�ge qui ne revient qu�� vous. Aussi longtemps qu�il y aura un gouverneur g�n�ral qui consentira � cette entente, ceux qui viendront apr�s vous devront s�en tenir � la d�cision que vous aurez prise aujourd�hui."
Les questions et la discussion qui suivent d�notent une atmosph�re positive, sinon enthousiaste. Lorsqu�on demande aux voltigeurs de se prononcer, tous se l�vent pour articuler un "aye" bien convaincu.
Apr�s le pr�ambule de Madame Day-Cotey et l�acquiescement des voltigeurs on est pr�t � proc�der � la c�r�monie qui se d�roulera simplement en combinant le pr�vu avec l�impr�vue. Au garde-�-vous, les voltigeurs font demi-cercle, en deux rang�es (femmes devant et hommes derri�re) autour de l��v�que qui se tient debout et du gouverneur g�n�ral assis sur un tr�ne improvis�. Ce tr�ne consiste en une lourde chaise quelque peu grossi�rement d�coup�e et sculpt�e que l�on a plac�e sur la petite estrade qui sert au musiciens souvent invit�s � la salle de r�ception pour �gayer les h�tes. Malgr� son manque d��l�gance ce meuble antique offre � l��il une impression de force et de stabilit�. Et m�me, on dit que cette chaise fut fabriqu�e pour Samuel de Champlain, le premier gouverneur du pays.
Les voltigeurs, levant tous ensembles la main droite, pr�sente leur hommage de service, de disponibilit� et de fid�lit�:
"Nous, de l�Ordre des Voltigeurs, pr�sentons solennellement notre hommage � Votre Excellence en ce jour du 25 mars�"
La g�n�rale de l�Ordre prononce une � une chaque phrase de la formule et tous r�p�tent en ch�ur. La d�claration faite, il y a un moment de pur silence que le gouverneur g�n�ral interrompt:
"Et moi, Melki Z�dec, gouverneur g�n�ral de ce pays, j�accepte en ce m�me jour cet hommage de l�Ordre de Voltigeurs."
Tous applaudissent joyeusement. Madame Day-Cotey invite l��v�que � b�nir leur engagement:
"Monseigneur R�my, nous ne voudrions pas partir de ce lieu privil�gi� sans avoir re�u de l��glise sa b�n�diction. Avec vous comme t�moin et avec votre b�n�diction, puisse notre engagement �tre sign� dans le ciel."
Les voltigeurs s�agenouillent tous et le gouverneur g�n�ral suit spontan�ment leur exemple. En pronon�ant les paroles appropri�es, l��v�que l�ve la main, b�nit, et d�un geste continu il met spontan�ment la main sur la poche de son veston. "La fiole du Saint Chr�me � j�ai oubli� de la remettre dans ma trousse", constate-t-il.
Les voltigeurs se rel�vent mais le gouverneur g�n�ral demeure agenouill�, gardant les yeux ferm�s comme s�il m�ditait ou priait. Soudain l��v�que a une inspiration � non pas une inspiration douteuse, mais une inspiration certaine qui ne laisse aucun choix. Conscience oblige: Il doit agir selon cet imp�ratif cat�gorique. Il sort la fiole d�huile de sa poche et s�approche du noble docteur qui juste � ce moment rel�ve la t�te:
"Et pour toi, Melki, je ferai davantage�"
L��v�que fait une onction sur le front de l�homme �tonn� et continue:
"� ton bapt�me, au moyen de ce chr�me, tu as �t� oint �pr�tre, roi et proph�te�. Par cette m�me huile qui coule encore une fois sur ton front, que cette m�me gr�ce de ton bapt�me soit renouvel�e et augment�e en vue de la t�che particuli�re que la Providence t�a confi�e. Que l�Esprit qui �tait pr�sent � ton bapt�me t�assiste encore d�une fa�on sp�ciale dans ce minist�re unique qui t�est confi� en vue du bien-�tre de notre patrie."
Madame Day-Cotey, ayant l�esprit toujours pr�sent, sort un tissu de soie de sa sacoche et �ponge l�huile qui coule sur le visage de l�oint. Ce tissu, elle le conservera pr�cieusement comme une relique.
Tout est devenu parfaitement tranquille dans la grande salle: pas un son, aucun remuement. Mais, il y a quand m�me un mouvement � un mouvement int�rieur ressenti par chaque personne pr�sente � un invisible feu qui descend sur chacun, allumant les c�urs et gonflant les poitrines, de sorte que tous finissent par entonner spontan�ment, glorieusement: "O Canada !�"
Ce fut un des grands moments de la vie de Jean-Nil. De retour � la Maison de la Justice, dans sa chambre, il m�dite ce qu�il a v�cu quelques heures plus t�t. M�me s�il n�a pas vu de miracle, il a quand m�me �t� t�moin d�un acte de Dieu. Aux miracles, il y croit. Ce sont des signes de Dieu pour affermir la foi; pour augmenter la vision de ceux qui voient d�j�. Mais, ce qui l��merveille encore plus que les miracles, c�est la puissance cach�e, presque imperceptible d�un Dieu qui parvient � faire l�histoire malgr� les hommes qui se l�arrachent de tous c�t�s avec tout l�effort de leur volont� libre. Que Dieu agisse dans le monde, se soumettant � la loi naturelle qu�il a lui-m�me �tablie, cela l��merveille, mais qu�il parvienne � accomplir son plan dans le monde malgr� la libert� de l�homme, cela l��tonne. Voil� plus qu�un miracle ! Voil� un myst�re!
Aujourd�hui, Jean-Nil a vu Dieu agir, cach� sous les apparences banales d�une simple c�r�monie. Comment faire, dans les m�dias, le reportage de cette pr�sence invisible qui se manifeste si discr�tement tout en maintenant le monde dans son existence? Comment communiquer cette exp�rience � un auditoire sensible aux ondes du son et de la lumi�re mais insensible aux ondes spirituelles qui meuvent le monde par l�int�rieur? Doit-on d�duire que cette exp�rience a �t� v�cue seulement pour ceux qui y ont particip� ? Doit-on, au contraire, en faire part � tous? Jean-Nil finit par conclure que l�exp�rience a �t� pour tous, mais la fa�on de la communiquer aux autres c�est de vivre � fond sa vocation de voltigeur.
� 2002, Jean-Nil Chabot