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En 1942, les ma�tres de l'accord�on ne se nommaient pas Chopin ou Listz,
non, mais P�guri, Emile Prud'homme ou Jo Privat.
C'�tait eux que nous �coutions � longueur de journ�e � la radio lorsqu'un
inconnu sonna � la porte de la maison un soir de 1947.
C'�tait un petit monsieur tout mince qui tutoyait mon p�re et l'appelait famili�rement Andr�.
Je ne l'avais pourtant encore jamais vu � la maison.
Comme il portait un �norme sac en bandouli�re sur l'�paule, mon p�re l'en d�barrassa bien vite et,
en le posant sur la table de la salle � manger, j'entendis comme une plainte sortir du sac.
Qu'y avait-il donc � l'int�rieur ?
Pour mon bonheur, je n'allais pas tarder � le savoir car le petit monsieur,
apr�s s'�tre d�barrass�, ouvrit bien vite les sangles qui maintenaient
le sac ferm� et je vis la chose la plus merveilleuse que j'aie jamais vu.
Paillet�, brillant de tous les feux de ses incrustations de verre,
ses boutons de nacre soigneusement viss�s sur leur socle et �mettant
� nouveau cette plainte que j'avais d�j� entendue quelques instants auparavant, un accord�on venait
d'appara�tre sur la table comme par magie.
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A ce moment, je ne pense plus, je ne suis plus qu'un accord�on et ma t�te et mes pens�es sont
litt�ralement fondues dans cette boite, flamboyante dans la lumi�re du lustre, qu'on pose sur mes genoux
et que je fais g�mir � n'en plus finir.
J'ai maintenant un vrai accord�on qu'il va falloir domestiquer, certes, mais qui r�alise, comme �a,
tout � coup, mes r�ves les plus fous.
Combien de temps suis-je rest� ainsi � arracher des plaintes
� cette pauvre machine...
et � mon entourage ?
Je ne sais pas.
La seule chose dont je me souvienne c'est que mon p�re, au bout d'un moment qui m'a bien s�r
paru trop court, a repris l'accord�on de mes bras, l'a rang� soigneusement dans sa housse
et l'a hiss� sur l'armoire de la chambre � coucher en me disant:
"- Maintenant, tu dois apprendre le solf�ge pour pouvoir en jouer. Roger sera ton professeur d�sormais".
Je n'avais pas cinq ans et on me confisquait d�j� mon merveilleux jouet pour le remplacer par des signes
incompr�hensibles sur une feuille de papier, et que je devais apprendre � lire, � dire, � chanter, �
rythmer.
Oh ! j'ai eu certainement envie de tout envoyer en l'air avec ces noires
qui valaient deux blanches (ou bien c'est le contraire ?) ou ces soupirs
qu'il fallait compter comme si c'�tait des notes mais �a n'en �tait pas...
A�e, a�e, a�e.
Mais la vue de la housse, l� haut, sur l'armoire, gonfl�e de son contenu
si peu entrevu, et qui n'avait pas boug� depuis ma premi�re rencontre avec
"Monsieur Roger" qui s'occupait d�sormais chaque semaine pendant
une heure de ma destin�e de musicien, la vue, donc, de cette housse m'a
bien souvent redonn� le courage qui me manquait pour �tudier.
J'ai su ainsi lire la musique avant l'alphabet.
Et puis, je n'�tais pas encore paresseux dans ce temps l�, et bient�t
j'en sus assez pour que mon p�re descende la housse du haut de l'armoire
et m'accompagne chez "Monsieur Roger" pour ma premi�re vraie le�on d'accord�on.
Le bonheur !
Sur la place de l'�glise, au fond d'un �troit couloir qui sent le moisi et le pipi de chat et qui donne
un peu plus loin sur un jardin potager, ourl� de roses en �t�, la vieille porte de l'appartement de
Monsieur Roger s'ouvrait en grin�ant et en grattant le carrelage in�gal, lourde de la tenture qui
retient la douce chaleur de la maison dans le courant d'air de ce couloir ouvert � tous les vents.
On travaillait dans la salle � manger, sur la table, surcharg�e de m�thodes et de partitions de musique et qui
encombrait toute la pi�ce.
Eut-on voulu manger sur cette table qu'il eut �t� impossible d'y trouver seulement
l'espace d'une demi fourchette !
Plus tard, quand Monsieur Roger devint :
Mr. R. Metterich
Directeur de l'Ecole d'Accord�on et du Club Roger's
ensemble d'accord�on, -30 musiciens-
l eut enfin un vrai local, vaste pi�ce bien rang�e, avec des �tag�res pour
les m�thodes et les partitions, un grand pupitre sur tr�pied,
en bois sombre, au milieu de celle-ci et m�me un tapis pour ceux qui
marquaient p�niblement la mesure de leur semelle.
J'ai souvent regrett� la salle au plafond bas o� Monsieur Roger sortait parfois
son violon il avait �t� violoniste dans le temps- pour accompagner les morceaux
qu'il me faisait travailler.
On entendait � c�t� Madame L�one faire la vaisselle ou la cuisine et chantonner
les airs qu'elle finissait par conna�tre par c�ur � force de les entendre massacrer
par ces petits diables qu'elle aimait tendrement.
Elle n'avait jamais eu d'enfant.
On sentait passer sous la porte les effluves du repas du soir qui mijotait.
Et le bruit m�tallique des fers � repasser qui venaient se r�chauffer sur la cuisini�re,
en hiver, rythmait mes �tudes.
Bient�t, le coup de sonnette qui annon�ait ma m�re mettait fin � la le�on.
C'�tait elle d�sormais, apr�s le premier jour, qui me conduisait � mon cours
et portait l'accord�on, trop lourd pour moi.
Mais bient�t mon professeur voulu m'exhiber.
Pensez ! J'avais 7 ans et je jouais d�j� "REINE DE MUSETTE" !
Quelle pub pour lui !
En dehors du professorat, c'�tait un "musico", un musicien professionnel au cachet.
Dans la banlieue Est o� nous habitions, il avait sa client�le habituelle de bals,
de soir�es, de brasseries o� il se produisait avec son orchestre:
"Roger's et ses young fellows" pour sacrifier � l'am�ricanisme de rigueur
en ces temps d'apr�s guerre.
En dehors du professorat, c'�tait un "musico", un musicien professionnel au cachet.
Dans la banlieue Est o� nous habitions, il avait sa client�le habituelle de bals,
de soir�es, de brasseries o� il se produisait avec son orchestre:
"Roger's et ses young fellows" pour sacrifier � l'am�ricanisme de rigueur
en ces temps d'apr�s guerre.
C'est ainsi qu'un soir d'octobre 1949, je me retrouvai pour la premi�re fois sur
une sc�ne de th��tre.On m'installe sur une chaise.
On me pose l'accord�on sur les genoux garnis d'un petit tapis pour ne pas lustrer
ma culotte du dimanche pendant qu'un pr�sentateur vante � l'avance les talents de :
" Ce jeune homme de six ans (j'ai toujours �t� rajeuni d'un an ou deux � l'occasion de
ces manifestations, �a faisait encore plus chic!) qui va vous jouer des airs
de virtuosit� � vous couper le souffle malgr� son jeune �Et le public d'applaudir.
Je devais �tre un peu �mu tout de m�me:
Je fais une fausse note dans la troisi�me mesure !
Tous les musiciens vous le diront: avec l'exp�rience, une fausse note, �a se maquille, �a se recycle.
Un accord dissonant, une pirouette musicale et personne n'a rien vu, rien entendu.
Moi, je manquais � l'�vidence de cette exp�rience du vieux routier que je suis devenu.
" Zut ! Je me suis tromp�, je recommence ", d�clarai-je tout haut dans le micro.
Eclat de rires, applaudissements d'encouragement dans la salle et je reprends ce "retour des hirondelles"
dont je viens � bout sans autre anicroche.
J'ai oubli� la suite du programme mais je me souviens tr�s bien qu'� la fin de l'hiver, j'�tais devenu un habitu�
des planches et que
je commen�ais � devenir un peu cabotin.
A cette �poque, les bals de soci�t�s comme on les appelait (bal du sporting club de Pantin,
bal de l'�cole du centre, des �tablissements F�lix Potin ou m�me de la police,
tous les pr�textes �taient bons pour faire la f�te !) �taient pr�c�d�s d'une soir�e r�cr�ative,
programme de vari�t�s, de concert ou de th��tre. Parfois m�me les trois � la fois !
Apr�s celle-ci, vers minuit, on repoussait le long des murs de la salle les longues rang�es
de chaises pliantes dans un brouhaha de bruit de ferraille et de poussi�re pour d�gager
une piste de danse.
On jetait de la cire en paillettes dans un grand geste de semeur et l'orchestre se mettait
� faire valser les couples jusqu'� l'aube.
Quand c'�tait Roger's et ses young fellows qui �tait de service, vous pensez bien qu'il y avait
dans le programme de vari�t�s une place
pour "Le petit prodige de l'accord�on, Maurice S�r� -7 ans"
J'ai c�toy� dans ces occasions des artistes qui sont devenus l�gendaires,
sur le d�clin ou rest�s inconnus.
J'ai vu Ouvrard, Tino Rossi ou le Docteur Boldos; d'autres encore dont j'ai oubli� les noms.
J'ai rencontr� Philippi, de l'op�ra de Nice, Annie Laurence,
des concerts Pacra et Germaine Duclos, de la radiodiffusion fran�aise, vous connaissez ?
Plus ils �taient inconnus et plus ils s'affublaient de titres et de sous titres ronflants.
Je m'en amusais d�j� beaucoup. J'ai toujours eu, aussi loin que je me souvienne,
l'esprit subversif.
Enfin, toujours est-il que je n'�tais pas plus fier que �a de figurer sur le m�me programme qu'eux.
Un jour, j'ai jou� pour un gala du mouvement de la paix. Il y avait au programme
un chanteur timide � grosses moustaches qui s'accompagnait � la guitare et qui passait
en "am�ricaine" d'un t�nor de la gaiet� lyrique, vedette de la soir�e.
Quelques mois plus tard, on d�couvrait � la radio mon "coll�gue de travail", pas le t�nor, l'autre !
qui chantait "gare au gori-i-ille".
Alors l�, un peu de fiert� r�trospective tout de m�me... Merci.
Ah ! J'en ai fait de ces galas. Seul, tout d'abord. Puis, un peu plus tard, flanqu� d'un guitariste
de mon �ge avec qui je tra�nais dans les coulisses.
On reluquait les jambes des danseuses qui se pr�paraient, on riait b�tement et on se balan�ait
de grands coups de coude quand le
t�nor de la seconde partie venait f�liciter
d'un peu plus pr�s que n�cessaire la petite
chanteuse de la premi�re.
On faisait notre apprentissage de ce monde
mythique des coulisses de la sc�ne.
On �tait bien.
Maurice S�r� en concert vers 1950
Et puis j'ai commenc� � faire les bals musette...
....J'en fais encore, un demi si�cle plus tard!
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