L'enfant qui pleurait sans l'arme
Je l'ai vu tout � coup se tordre, comme si tous les muscles de son visage, puis de son corps, entraient dans la d�synchronisation la plus totale. Il a peut-�tre parl�. Ou g�mi. On ne saurait dire la diff�rence tant le bruit de ses mouvements perturbaient la compr�hension de tout ce qui aurait pu sortir de coh�rent de cette contorsion presqu'harmonieuse.

Je le regardais sans savoir quoi faire. Ses yeux me cherchaient parfois me semblait-il. J'aurais voulu lui r�pondre, lui dire que sa moue pouvait trouver un port chez moi... s'il le voulait. Le voulait-il ? Il est des �tres qui, en certains instants, ne semblent �tre nulle part. C'�tait son cas. Et c'�tait un de ces instants.

J'ai souvent r�v� � lui. Je le serrais contre moi et ses "crises" arr�taient doucement, me laissant dans les bras une masse chaude et sans armes ni larmes.

Car cet enfant ne pleurait jamais. En fait, jamais de larmes ne coulaient sur son visage. Ses yeux, au mieux s'embuaient. Je me suis souvent demand�e si m�me cette petite vague n'�tait autre que la projection de ce que je voulais y voir. J'avais tant souhait� la douceur d'une saline dans le vide de ces yeux qui parlaient de solitude et d'inconnu. Il me semblait lire dans le tracas d'une inqui�tude sauvage et jamais calm�e.

Tout ce � quoi j'avais acc�s �tait la place... l'espace qu'occupait ce petit corps ch�tif, lorsqu'il s'adonnait � cette �trange danse qu'il pratiquait quand - avais-je interpr�t� - il pleurait.

Une larme est sans doute un des plus grands cadeaux qu'on puisse s'offrir, je le r�alise. S'envelopper d'eau, susciter la compassion, se rendre service. Une larme est un outil biologique et social fort utile. Cet enfant refusait-il l'approche ? Quel m�chanisme arrive � renverser cette nature ?

Je l'ai vu parfois, seul, devant une fen�tre, isol�. Il avait le visage dur et ferm�.

Une fois, je l'ai approch�. Il n'a pas boug�. J'ai pourtant cru sentir un l�ger frisson quelque part dans son dos, comme s'il activait un quelconque bouclier. Rendue pr�s de lui, il a tr�s l�g�rement lev� la t�te. Apr�s avoir pris le souffle qui me remplirait de chaleur et d'amour, j'ai mis mes mains sur ses �paules.

Il a inclin� sa t�te sur le c�t�.
Il acceptait mes mains.

Puis, tr�s progressivement, sur quelques heures, j'ai pass� ma main dans ses cheveux, puis sur son visage.

� ma grande surprise, en un coup, comme si on avait coup� le fil qui le retenait bien assis, tous ses muscles se sont rel�ch�s. Il s'est laiss� choir comme �a lui venait, me laissant avec ma surprise et un corps dans les bras... comme dans mon r�ve...

Au lieu de le prendre et de le serrer, comme je l'avais imagin�, j'ai gliss� une main sous sa t�te, pour la soutenir et de l'autre, j'ai continu� � flatter son visage.

Il se laissait faire.

Il avait les yeux ferm�s et parfois, en observant bien, je pouvais distinguer un peu de froncement dans ses sourcils. Il se passait quelque chose et je me plaisais � croire que c'�tait bien.

Le temps s'est arr�t�.

Une nouvelle image a pris forme dans mes r�flexions... Ma main, qui passait dans son visage, devait lui donner un peu la sensation que l'on a quand une larme trace son chemin sur nos joues. Il y a d�finitivement quelque chose de rassurant, qu'il devait ne pas conna�tre. Alors je me suis employ�e � tenter de lui offrir la caresse d'une larme. J'ai voulu �tre larme pour lui. Je me suis mise � chercher en moi quel �tait le chemin qu'une larme empruntait pour arriver � mes yeux et quel �tait celui de celles qui la suivraient.

C'est un matin d'automne que j'ai crois� cet enfant pour la premi�re fois. Il pleuvait l�g�rement dehors et j'avais eu une discussion, justement la veille, sur la pluie. Nous �tions d'accord pour dire que la pluie �tait une belle chose. J'ai trouv� bien curieux de voir, ce matin-l�, celui qui ne connaissait pas la pluie.

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Je n'ai pas su tout de suite qu'il pleurait sans larmes.

Longtemps, je n'ai connu que des moments pendant lesquels il semblait �tre aux prises avec une sorte de douleur int�rieure qui le rapprochait d'une image de torture, lui qui pourtant arborait de si doux yeux en temps de tr�ve.

Ses yeux, ironie du hasard, sont d'un bleu clair. Son visage est harmonieux et je le soup�onne de nous tromper � nous faire croire qu'il navigue en eau calme.

Quand on le croise, la perception nous joue le tour d'�tre diff�rente que quand on s'assoit pr�s de lui plus r�guli�rement. On ne le voit pas triste, mais on le sent quelque part atterr� et c'est avec beaucoup de temps pass� avec lui qu'on se rend compte qu'il n'a jamais de larmes et qu'il vit des tourments qui le serrents sans sortis autrement que par d'�tranges crises de contorsions.

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