Sing Madrigals > Sonnet 1


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Comme tous les matins Nao se d�p�chait avec entrain pour se pr�parer. En un rien de temps elle engloutit son petit d�jeuner et enfila sa veste. Elle se pr�cipitait dans le couloir vers l'entr�e de son appartement lorsqu'elle fut arr�t�e par la main de Yosuke qui sortait tout juste de la salle de bains.
"Attends ! Pas la peine de te presser je t'accompagne en v�lo si tu peux attendre juste cinq minutes le temps que je finisse de me pr�parer."
Il attendit qu'elle acquiesce puis il se pressa vers sa chambre. Elle s'assit dans l'entr�e et mit ses chaussures. Elle n'aimait pas �tre forc�e de patienter surtout lorsqu'on la coupait dans son �lan. Mais elle �tait en forme comme d'habitude. La bonne humeur semblait accroch�e � elle et ne la quittait presque jamais.
Ils partirent pour le lyc�e, elle monta sur le porte-bagages et se laissa promener au fil des rues bord�es d'arbres. Le soleil jouait � travers le feuillage et sur son visage. Elle admira le paysage, go�tant la fra�cheur du matin alors que Yosuke semblait bien � son aise malgr� le poids qu'il transportait sur les pentes abruptes.
Ils arriv�rent rapidement devant le lyc�e, Nao sautant prestement du v�lo avant qu'il ne s'arr�te. Elle remercia le jeune homme de l'avoir accompagn�e et s'�loigna rapidement, �vitant la vague de filles hyst�riques qui accueillaient Yosuke.
Elle retrouva sa meilleure amie Mika et elles observ�rent de loin l'attroupement � l'entr�e du lyc�e.
"Et dire que c'est tous les matins pareil ! Je me demande comment il fait pour supporter �a aussi calmement.
- Il y est habitu�, �a n'a pas l'air de le g�ner. Je suis s�re qu'il aime �tre aussi bien consid�r�. Et puis du moment qu'elles s'attaquent pas � moi juste parce que j'habite avec lui, elles peuvent bien faire ce qu'elles veulent.", r�torqua Nao.
"C'est s�r qu'on dirait de vraies tigresses quand elles s'occupent de filles qui s'approchent trop de lui, �a fait peur.
- Oui c'est navrant, elles n'ont rien de mieux � faire... Bon on va en cours ?"
Elle n'attendit pas la r�ponse et s'avan�a vers le b�timent du lyc�e.

L'anglais �tait une mati�re qu'elle appr�ciait particuli�rement. Cette fois-ci tous les �l�ves lisaient un po�me � son tour. Elle se leva, le livre dans les mains et entama la lecture avec retenue.

It was many and many a year ago,
In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
By the name of Annabel Lee

And this maiden she lived with no other thought
Than to love and be loved by me.

Elle �prouvait beaucoup de respect pour ces textes anciens. Ils contenaient tellement de sagesse et de beaut� qu'il ne fallait pas les lire � la l�g�re. Et la langue anglaise �tait si douce, elle appr�ciait beaucoup de l'utiliser.
Elle connaissait bien ce po�me pour l'avoir lu de nombreuses fois. Elle avait emprunt� plusieurs recueils de po�sie anglaise � la biblioth�que et s'y plongeait avec bonheur d�s qu'elle le pouvait. Aussi finit-elle de r�citer celui-ci par coeur, laissant les mots prendre de l'ampleur dans sa t�te et dans sa bouche, laissant ses bras redescendre et son regard d�river par la fen�tre pour observer le paysage. Tous ses camarades �taient plong�s le nez dans leurs livres et ne remarqu�rent pas son attitude. Mais sa prononciation �tait parfaite et �tonna toute la classe. Elle �tait tellement concentr�e, elle �tait compl�tement immerg�e dans l'atmosph�re du texte. Elle laissa le dernier mot franchir ses l�vres et s'�vanouir dans les airs puis se rassit lentement, clignant des yeux, se rappelant � la r�alit�.
Le professeur en restait bouche b�e, contemplant une fois de plus cette �l�ve discr�te mais qui semblait tr�s int�ress�e par la litt�rature anglaise. Il se reprit et fit passer quelqu'un d'autre qui se sentit bien ridicule compar� � ce que Nao avait fait juste avant. La sonnerie de fin de cours retentit et alors que tous les �l�ves sortaient de la classe Yosuke s'approcha de la jeune fille qui �tait occup�e � ranger ses affaires. Il avait un petit sourire sur les l�vres et semblait satisfait.
"F�licitations ! Je ne savais pas que tu connaissais ces po�mes par coeur."
Quelques �l�ves proches qui n'avaient rien remarqu� se retourn�rent pour observer Nao avec plus d'attention. Elle n'aimait pas devenir le centre d'int�r�t et surtout que �a soit le play-boy du lyc�e qui en soit responsable.
"Je ne le connaissais pas par coeur, j'ai juste lu." Elle affirmait �a avec conviction et restait des plus concentr�e alors qu'elle refermait son sac. Yosuke l'observait attentivement. Il se rendait compte qu'elle n'avouerait jamais ce qu'elle avait fait mais rien de ce qu'elle dirait ne pourrait le convaincre qu'elle n'avait fait que lire. Cette fille l'�patait, l'impressionnait, il se sentait privil�gi�, il avait �t� le seul � vraiment l'observer lorsqu'elle avait lu le po�me.
"Si tu veux, de toutes mani�res tu lis d�j� tr�s bien."
Elle se leva et se tourna vers lui, contente qu'il ne s'apesantisse pas sur le sujet. Elle s'inclina l�g�rement. "Merci."
"Nao, je peux te voir un instant ?" Le professeur l'appelait depuis son bureau. La classe s'�tait compl�tement vid�e et le couloir du lyc�e r�sonnait des derni�res discussions et des pas des �l�ves qui sortaient pour aller manger.
"Tu as une pronociation parfaite de l'anglais c'est assez �tonnant. Tu sembles int�ress�e par ce que nous �tudions en classe.
- Oui c'est vrai, j'aime beaucoup la po�sie anglaise.
- Tu en avais d�j� lu quand m�me ? Tu semblais bien conna�tre celui que tu as lu, tu le r�citais par coeur d'ailleurs.
- C'est un de mes po�mes pr�f�r�s mais j'en lis d'autres aussi, j'aime en d�couvrir de nouveaux.
- Ah pour �a je peux t'aider. Si tu veux je peux te pr�ter un recueil de po�mes. Tu auras de quoi faire avec �a." Il sortit de son sac un gros pav� et le lui tendit. Elle le prit avec beaucoup de soin dans ses mains, le feuilletant rapidement avant de le refermer.
"Il est magnifique, vous �tes s�r que je peux le garder ?
- Oui �videmment. Toi tu es apte � comprendre la valeur d'un tel livre."
Elle sourit et vit du coin de l'oeil Yosuke qui �tait rest� dans le couloir � les �couter et qui s'en allait, satisfait de ce qu'il venait d'entendre, il ne s'�tait pas tromp�. D'un coup elle eut peur, il avait un ascendant sur elle, il semblait ne pas vouloir l�cher le morceau.
Elle remercia son professeur et quitta la salle de cours, charg�e du livre de po�mes qui pesait son poids. Elle rejoignit Mika et elles se dirig�rent vers la cantine en discutant.
"C'est vrai que tu as r�cit� ton po�me par coeur ?
- Oui je le connaissais d�j�, mais c'est pas la peine d'en faire toute une histoire.
- En tous les cas c'est Yosuke qui semblait impressionn�. T'as vu comme il est venu tout de suite te voir ? Ah t'as de la chance !
- Je vois pas pourquoi. Je n'aime pas quand il fait son sup�rieur � tout savoir comme �a.
- Oh fais pas ta fine bouche c'�tait tr�s classe de sa part de te f�liciter, surtout qu'il n'a rien � y gagner.
- Moui mais �a ne l'avan�ait � rien non plus de le remarquer.
- C'est bizarre �a, t'habites avec lui mais on dirait que vous �tes presque des �trangers.
- Ben c'est un peu �a. De toutes mani�res il est trop occup� avec toutes ses fans et on se voit � peine pour manger. Et c'est pas plus mal comme �a.
- Je vois pas comment tu peux dire �a. Il est parfait ce gar�on et si gentil, c'est rare. Moi j'aimerai bien habiter chez lui aussi.
- Je te laisse ma place quand tu veux !"
Elle ne le d�testait pas mais n'avait pas non plus de raisons de l'appr�cier plus que �a.
Ils vivaient en colocation et elle trouvait d�j� assez �tonnant qu'ils s'entendent suffisamment bien pour se supporter dans l'appart. Il y avait tellement de personnes qui tombaient sur des colocataires affreux et impossibles � vivre que de tomber sur lui qui �tait calme et serviable c'�tait pas si mal. Il ne r�lait jamais pour les corv�es et semblait appr�cier faire les repas. Finalement ils s'�taient bien organis�s et s'en sortaient mieux que leurs familles ne s'y attendaient. Mais elle n'arrivait pas � voir ce que toutes les filles trouvaient d'exceptionnel chez Yosuke. Et pourtant elles auraient �t� terriblement jalouses de savoir qu'il se baladait souvent torse nu � travers l'appartement. Elle n'imaginait m�me pas ce qu'elle aurait subi si �a s'�tait su. En m�me temps c'�tait un gar�on s�rieux malgr� ses airs de playboy et il �tait pour elle une certaine r�f�rence. S'il l'avait compliment�e pour sa lecture c'est qu'elle devait �tre dou�e, il ne se trompait jamais. Il �tait impartial et si elle avait �t� mauvaise il le lui aurait dit �galement. Ca la perturbait mais en m�me temps elle pr�f�rait cette attitude � de faux compliments qui n'avan�aient � rien.
Elle fut interrompue dans ses pens�es par un gar�on qui s'�tait approch� de la table o� Mika et elle s'�taient install�es pour manger. Il semblait un peu g�n� et h�sitant. Elle se rappela alors d'o� elle le connaissait. Il �tait dans leur classe mais surtout c'�tait un sportif qui appartenait au club d'athl�tisme. Elle �tait all� voir leur entra�nement une fois puisque Mika s'y �tait inscrite. Ca lui avait rappel� des souvenirs. Quelques ann�es auparavant, Nao avait fait des comp�titions mais cette �poque �tait r�volue et d�sormais elle ne pouvait plus qu'�tre supporter, ce qui lui convenait parfaitement. En tous les cas ce gar�on avait �t� tr�s sympa, elle s'en rappelait maintenant.
"Salut ! Euh Nao je me demandais si ce soir tu... enfin si tu voulais sortir avec moi pour manger un morceau ou aller au cin�ma..."
Elle laissa en suspens sa fourchette charg�e qui s'�tait dirig�e vers sa bouche et la reposa sur son assiette alors que Mika n'arr�tait pas de lui faire des signes cens�es �tres discrets mais qui ne faisaient que la rendre ridiculeusement explicite � tous ceux qui pouvaient la voir.
"Ca serait avec plaisir mais cette semaine je peux pas je suis vraiment d�sol�e."
Il sembla immens�ment abattu et cela la culpabilisa. Elle ne voulait pas l'attrister mais elle ne pouvait vraiment pas se lib�rer. Elle n'�tait pas sp�cialement attir�e par ce gar�on, elle ne se rappelait m�me plus son nom mais il lui �tait sympathique et elle n'avait aucune raison valable de le rejeter.
"Peut-�tre une autre fois si c'est possible ?"
Cette ouverture qu'elle lui faisait lui rendit le sourire. Finalement elle ne le rejetait pas.
"Ah ! J'ai une comp�tition la semaine prochaine, si �a te dit de venir me voir ?
- C'est une super id�e, j'irai sans probl�me.
- Bon ben c'est d'accord. J'vais vous laisser finir de manger. A plus en cours !
- Bon app�tit � toi !"
Il partit, tout guilleret ce qui fit sourire Nao, il �tait tellement simple et naif c'�tait touchant. Mika la regardait d'un oeil narquois.
"Alors comme �a t'as un rendez-vous ? Il a l'air bien accroch�."
Elle ricana doucement, se cachant derri�re sa main. Nao n'aimait pas trop quand elle avait ces r�actions d'entremetteuse.
"C'est pas un rendez-vous je vais juste le voir faire du sport et tu viendras avec moi d'ailleurs !
- Quoi ? Mais �a va g�cher toute l'atmosph�re romantique !"
Nao fron�a les sourcils, se replongeant dans son repas. Mika soupira, son amie ne rigolait pas en ce moment.
"D'accord c'est bon je viendrai avec toi mais je t'en prie, arr�tes de te bloquer comme �a. Peut-�tre que vous vous entendrez bien, il ne faut pas que tu t'emp�ches de penser � ta vie amoureuse. Ca arrive souvent quand on s'y attend le moins, il faut que tu soies pr�te tout le temps."
Elle hocha la t�te mais n'y croyait vraiment pas. Elle n'aimait pas se forcer et ne le ferait pas. Si quelque chose devait se passer �a viendrait tout seul et elle le saurait. Elle avait un esprit pratique et assez peu enclin � se d�voiler aux autres, elle ne faisait qu'attendre. Il n'y avait que lorqu'elle se trouvait face � de beaux livres de litt�rature qu'elle se lib�rait r�ellement.
Comme � cet instant o� elle avait laiss� Mika � sa r�union de repr�sentants d'�l�ves et s'�tait install�e seule en salle de cours pour y lire le livre de po�mes que le professeur venait de lui donner. Elle s'�tait laiss�e embarquer par tous ces vers d�licats et pour encore mieux s'en d�lecter elle les r�citait � voix haute, se plongeant dans le rythme lent et harmonieux qui la ber�ait comme une barque sur un lac. Elle �tait absorb�e dans sa lecture et n'entendait plus que le son de sa voix et ces mots �tranges qui semblaient chanter la nature.

A gown made of the finest wool
Which from our pretty lambs we pull :
Fair lined slippers for the cold,
With buckles of the purest glod ;

A belt of straw and ivy buds,
With coral clasps and amber studs ;
And if these pleasures may thee move,
Come live with me and be my love.

"Tu lis encore ?"
Elle se releva brusquement, cognant le livre avec ses mains, le faisant tomber de son bureau alors qu'elle se tournait pour voir Yosuke qui venait d'entrer dans la classe. Son air r�joui devint pr�occup� et il se pr�cipita pour ramasser son livre avant qu'elle n'ait pu esquisser le moindre geste. Elle se sentait d�couverte comme prise en flagrant d�li alors qu'elle ne faisait rien de mal. Elle s'attendit � ce qu'il se moque d'elle ou qu'il lui parle d'un ton condescendant, profitant du fait qu'il l'avait surprise.
Mais il ne fit rien de tout cela, elle en resta un peu interdite.
"Je suis d�sol�, je ne voulais pas te faire peur."
Il lui tendit le livre, un air p�n� sur le visage. Il semblait vraiment g�n� de l'avoir interrompue. Il la laissa et s'installa � sa place sans qu'elle ait pu dire un seul mot. Elle ne comprenait pas son comportement. Elle l'avait class� dans une cat�gorie de gens qui n'aurait jamais r�agi comme �a. Mais finalement elle devait s'�tre tromp�e. Depuis le d�but il avait �t� sinc�re mais elle ne l'avait pas cru. Elle se rassit, se disant qu'il �tait peut-�tre temps de revoir son opinion sur son sujet. Peut-�tre en recommen�ant tout du d�but et sans � priori arriverait-elle � vraiment cerner son caract�re r�el. Elle aurait voulu lui dire quelque chose qu'elle n'en aurait pas eu le temps, les autres �l�ves entraient rapidement en classe, le cours allait d�buter.

The angels, not half so happy in heaven

Elle rentrait � pied chez elle, perdue dans ses pens�es. Depuis qu'elle habitait avec Yosuke elle s'�tait toujours m�fi�e de lui. Ce n'�taient pas vraiment ses actes qui lui semblaient �tranges mais son comportement, ses petites mimiques. Elle n'avait jamais fait de r�el effort pour mieux le conna�tre, elle avait agi comme si c'�tait d�j� difficile d'habiter avec quelqu'un d'autre et qu'elle ne voulait pas s'emb�ter encore plus.
Elle avait fait en sorte de le croiser le moins possible, ne restant pas longtemps � table et le laissant souvent manger seul. Elle s'enfermait directement dans sa chambre, l'ignorant totalement. Il paraissait tout le temps entour� de filles et elle avait eu peur qu'il s'en prenne � elle. Mais en y r�fl�chissant bien il avait toujours respect� son espace, la laissant tranquille et ne la g�nant jamais. Il �tait calme et pos� et ne faisait pas de choses farfelues comme elle se l'�tait imagin�. Finalement elle �tait tomb�e sur le colocataire parfait et peut-�tre �tait-il temps d'�tre un peu plus ouverte et gentille avec lui.
Elle resserra sa prise sur le lourd livre que le professeur d'anglais lui avait donn�, elle sentait ses muscles commencer � tirer dans ses bras. Elle n'�tait plus tr�s en forme, ses bras lui semblaient bien flasques. Il faudrait qu'elle reprenne un entra�nement un peu plus s�rieux.
Yosuke arriva derri�re elle sur son v�lo et l'appela pour qu'elle l'attende. Mais elle garda la t�te baiss�e, continuant son chemin. Intrigu�, il sauta au bas de son v�lo et l'appela de nouveau alors qu'il se rapprochait d'elle. Finalement il l'attrapa par l'�paule pour l'arr�ter.
Elle se retourna, surprise, semblant se r�veiller d'un r�ve �veill�.
"Yosuke ?
- Ben alors tu m'as pas entendu ?
- ... Euh non j'�tais un peu perdue dans mes pens�es."
Elle avait failli lui faire une r�ponse cinglante lorsqu'elle avait entendu son ton un peu sarcastique mais elle se rappela � temps sa d�cision d'am�liorer leurs relations.
Cette r�ponse amicale �tait inattendue, il en parut content.
"Encore � penser � tes po�mes, on dirait une vraie romantique.
- Je vais te d�cevoir je pensais plus � du sport qu'� de l'anglais."
Ils reprirent leur cheminement vers leur appartement, pour la premi�re fois discutant tranquillement. Nao faisait des efforts et �a tournait mieux que ce qu'elle pensait. C'�tait Yosuke qui semblait aux anges, pour une fois elle acceptait la conversation et plus il parlait avec elle plus il r�ussirait � la conna�tre mieux. Il attendait depuis longtemps de pouvoir se rapprocher d'elle mais elle avait sembl� si ferm�e et occup�e qu'il avait eu l'impression qu'elle l'�vitait et ne l'aimait pas beaucoup. Maintenant il se sentait rassur�, le courage lui revenait et il voulait lui parler encore plus. Elle semblait � l'aise et souriante aussi en profita-t-il au mieux.
Ils arriv�rent finalement chez eux pour constater qu'il y avait �norm�ment de messages sur leur r�pondeur commun. C'�tait devenu une habitude, le nombre de fans de Yosuke ne faisait qu'augmenter et elles n'arr�taient pas de l'appeler, esp�rant enfin obtenir un rendez-vous. Malheureusement pour elles, il �tait des plus occup� puisqu'en plus du lyc�e il travaillait dans un complexe sportif. Mais pour une raison que Nao ne comprenait pas, il �tait suffisamment patient pour �couter tous les messages qu'il recevait m�me si cela lui prenait une heure quelques fois. Il en profitait pour prendre son go�ter en m�me temps et ne s'�nervait jamais alors que les filles qui l'appelaient sortaient des imb�cilit�s monstres.
Mais pour une fois un des premiers messages ne s'adressait pas � lui mais � sa colocataire. Sa m�re l'appelait pour prendre de ses nouvelles. Elles ne communiquaient pas beaucoup ensemble et Nao pr�f�rait �tre tranquille sans elle. N�anmoins elle prit la d�cision de la rappeler dans la soir�e pour ne pas l'inqui�ter. Elle alla se changer rapidement dans sa chambre et ressortit en tenue de sport. Elle allait s'�clipser ni vu ni connu mais elle se reprit et alla dans la cuisine avertir Yosuke de ce qu'elle allait faire.
"Je vais courir un peu dans le parc !"
Il en resta interdit, c'�tait bien la premi�re fois qu'elle s'inqui�tait de lui dire un mot avant de partir. Il lui sourit, se sentant mieux consid�r� et un peu plus proche d'elle.
"D'accord, � tout � l'heure !"
Il n'�couta plus les messages que d'une oreille distraite, cette journ�e �tait vraiment parfaite. Ses attentes avec Nao �taient en train de se r�aliser. L'atmosph�re dans l'appartement ne pourrait que s'am�liorer. Il n'aurait plus peur de dire une parole de travers et de l'agacer. Il mordait all�grement dans un petit pain, regardant de temps en temps l'horloge pour ne pas �tre en retard � son travail. Un message sur le r�pondeur �tait diff�rent des autres, il se pr�cipita devant l'appareil, ses yeux s'agrandirent et son air se fit s�rieux d'un seul coup. Il lacha son petit pain et s'�lan�a dehors, d�valant les escaliers m�talliques qui menaient en bas de leur petit immeuble et prenant le chemin en terre menant directement au parc.
Nao reprenait son souffle, les mains sur les genoux, la t�te pench�e. Elle avait beaucoup couru et avait terriblement chaud, la sueur d�goulinait de son front dans ses yeux. Elle s'essuya le visage avec le bas de son t-shirt et se redressa un peu, les mains sur les hanches, respirant � fond. Un bruit de pas pr�cipit�s grandissait dans son dos. Elle se retourna et vit arriver Yosuke � vive allure, l'air pr�occup�. Tout ce qu'elle pensa � cet instant �tait qu'il courait superbement et qu'il aurait d� faire des concours d'athl�tisme. Mais son regard s�rieux l'intrigua aussi s'avan�a-t-elle � sa rencontre.
"Qu'est-ce qu'il y a ?
- Ta m�re... Il y a un message urgent de ta m�re sur le r�pondeur."
Ils reprenaient d�j� le chemin du retour alors que Yosuke continuait son explication, les sourcils de Nao commen�ant � se froncer.
"Elle semblait affol�e mais elle n'a rien dit de ce qui se passait, elle voulait que tu la rappelles le plus rapidement possible."
L'esprit de Nao se ferma � toutes les pens�es qui lui venaient et elle ne se concentra que sur le coup de fil � donner.
Elle ne put plus se retenir de courir et partit rapidement, suivie de pr�s par Yosuke. Il �tait aussi tendu qu'elle mais il n'avait jamais remarqu� comme elle courait vite. Elle avait une silhouette athl�tique mais il ne l'avait jamais vue faire du sport aussi en resta-t-il �bahi. Elle aurait facilement pu le semer si elle l'avait voulu.
Elle se pr�cipita dans l'entr�e vers le t�l�phone et appela directement sa m�re, essayant en m�me temps de reprendre son souffle. Epuis� d'un seul coup, Yosuke alla boire une grande quantit� d'eau dans la cuisine, laissant tra�ner un oeil discret pour rester au courant de ce qui se passait. Il la vit pr�occup�e, attendant des explications puis ses �paules s'affaiss�rent d'un coup comme si elles supportaient un �norme poids. Ses jambes commenc�rent � trembler alors qu'il s'approchait, intrigu�. Elle raccrocha s�chement et porta ses mains � son visage. Elle marcha rapidement vers sa chambre alors qu'il l'entendait commencer � pleurer. Il s'avan�a dans l'entr�e, s'appr�tant � lui demander ce qui se passait mais elle ressortit en larmes de sa chambre, un sac � dos � moiti� rempli de v�tements, se dirigeant vers la salle-de-bains.
"Je vais devoir rentrer dans ma famille, mon grand-p�re est tr�s malade, il est � l'h�pital. Je dois prendre le premier train qui partira."
Elle s'essuya rapidement les yeux, ne s'accordant aucune pause, aucun r�pis. Yosuke semblait perturb� de la voir d'un coup si fragile et �motive.
"Je vais t'accompagner en v�lo �a ira plus vite." Il reposa sa bouteille d'eau et prit une veste dans sa chambre.
"Ce n'est pas la peine de te d�ranger, j'irai � pieds."
Son ton �tait h�sitant, elle n'�tait pas rassur�e et il ne la laisserait pas partir comme �a.
"Pas la peine de protester je t'emm�nerai quand m�me."
Elle finit son sac et regarda partout, affol�e, v�rifiant qu'elle n'avait rien oubli�. Elle rejoignit Yosuke d�j� pr�t qui l'attendait devant la porte. Les yeux rougis de la jeune fille lui port�rent un coup au moral, il aurait pr�f�r� ne pas la voir si diminu�e, cela lui faisait peur. Elle qui semblait si forte et d�tach�e de tout se r�v�lait bien plus fragile qu'il ne l'imaginait. Il fit de son mieux pour �tre le plus rapide possible, p�dalant rageusement sur son v�lo pour arriver au plus vite � la gare.
Elle descendit du porte-bagage, regardant l'heure. Elle �tait largement en avance, connaissant les horaires par coeur. Elle se retrouva devant lui, � ne plus savoir quoi dire. Au moins quand elle avait d� se presser elle lui avait parl� simplement, sous le coup de la n�cessit� mais maintenant elle ne savait pas comment s'y prendre. Toute penaude elle murmura un petit merci et un au revoir.
"Oui c'est �a, au revoir." Il lui fit un petit signe timide de la main, se sentant honteux de n'avoir rien d'autre � lui dire.
Elle pressa le pas se dirigeant rapidement vers les guichets, laissant son esprit pratique s'occuper de tout, vidant sa t�te et ne pensant qu'� ce qu'elle devait faire dans l'imm�diat.
Elle �tait d�j� partie dans sa t�te, l'atmosph�re qui l'enveloppait �tait celle de sa maison, sa vie ici n'�tait plus qu'un souvenir. Elle ressortit avec son billet, se dirigeant vers les quais et trouva Yosuke sur son chemin qui l'avait rejoint.
"Tu.. Tu n'es pas reparti ?
- Non pas encore.
- Tu sais tu peux rentrer je vais me d�brouiller.
- J'ai rien d'autre � faire alors je vais t'accompagner jusqu'� ton train."
Il lui prit son sac, la for�ant � s'avancer jusqu'au quai. Il ne savait toujours pas quoi lui dire. Du moins il esp�rait ne pas la g�ner en restant avec elle. En fait elle �tait soulag�e qu'il resta avec elle encore un peu. Elle �tait terrifi�e et n'aurait pas support� d'attendre son train seule. Il l'apaisait rien qu'en �tant avec elle, elle �tait un peu honteuse de l'utiliser comme �a mais c'�tait lui qui se proposait, �a ne devait pas trop l'emb�ter. Il prenait un tout nouveau visage devant elle, � croire qu'elle ne l'avait jamais vraiment vu.
Devant le train il lui rendit son sac.
"Appelles-moi quand tu arrives, m�me si c'est tard. Tu sais que je me couche jamais t�t."
Il la regarda monter s'installer. Il resta jusqu'au d�part du train, lui faisant un petit signe d'adieu qu'elle lui rendit.
Elle soupira, elle �tait partie et rien ne pourrait plus l'aider � s'�chapper de la tristesse qui s'emparait d'elle. Si sa m�re l'avait appel�e ce n'�tait pas pour une simple maladie. Si elle l'avait fait venir c'�tait que son grand-p�re �tait gravement atteint. Elle aurait pr�f�r� que cela se passe le plus tard possible. Elle aurait voulu profiter de sa sagesse et de sa gentillesse encore longtemps. Elle s'�tait imagin�e lui montrant ses arri�res petits-enfants, le bonheur qu'il aurait ressenti alors lui aurait illumin� le visage. D�sormais ce n'�tait plus possible. Elle ne voulait pas le perdre. Elle se laissa aller contre son si�ge et pleura tout son sao�l ce qu'elle s'�tait emp�ch� de faire jusque l�. Puis, �puis�e, elle s'endormit, sa derni�re pens�e allant � Yosuke qui avait attendu sur le quai, un air compatissant sur le visage.
Elle arriva chez elle en pleine nuit, son p�re venant la chercher � la gare, sans un mot, sans un geste r�confortant. Il semblait fatigu� et las, il ne dit mot m�me lorsqu'ils furent rentr�s dans leur maison et il alla directement se coucher. Cet accueil glacial elle le remarqua � peine. Elle �tait encore engourdie par son voyage et n'avait qu'une seule envie c'�tait d'aller se coucher. Sa m�re l'inonda de questions qui la mirent mal � l'aise sur ses �tudes, son colocataire, si elle se rendait compte de la gravit� de la situation.
Elle l'interrompit le plus doucement qu'elle put sachant qu'il lui en serait tenu rigueur plus tard, pr�textant qu'elle �tait fatigu�e et qu'ils auraient largement le temps de parler le lendemain. Sa m�re r�la un peu puis se retira dans sa chambre, d��ue.
Enfin seule Nao s'approcha lentement du t�l�phone et composa son propre num�ro ce qui lui procura une impression �trange, comme d'avoir �t� destitu�e de son vrai lieu de vie, de ne plus y habiter ni d'y avoir sa place. Elle n'eut pas le temps de se laisser aller � ses pens�es que Yosuke d�crochait d�j� le t�l�phone, comme s'il s'�tait trouv� juste � c�t�. Cela la destabilisa un peu et la fit m�me b�gayer au d�but.
"Je suis bien arriv�e chez mes parents, d�sol�e de t'appeler si tard..
- Ne t'inqui�tes pas, c'est moi qui t'avais dit de le faire. Tout s'est bien pass� ?
- Euh oui oui sans probl�me.
- Tu as pu voir ton grand-p�re ?
- Non pas encore j'irai demain avec mes parents."
Rien que cette perspective ne l'enchantait gu�re, ses parents ne semblaient pas enclin � parler de tout �a avec elle. Une fois de plus elle ne pourrait pas se confier et tous ses sentiments allaient s'accumuler dans son coeur, l'emp�chant petit � petit de respirer.
"Ca ira ?" Yosuke avait d� sentir � son ton combien elle redoutait cette journ�e mais ce n'�tait pas � lui de s'en faire, c'�tait son probl�me � elle, elle ne l'imposerait � personne d'autre.
"Oui oui...
- Tu sais... si... si t'as besoin de parler de tout �a tu peux toujours m'appeler... n'h�sites pas et puis tu peux le faire � n'importe quelle heure �a me g�nera pas...
- Ah euh c'est sympa mais je pense pas que je te d�rangerai.
- On sait jamais au moins tu sais que je suis l�.
- Oui merci...
- Ah il est tard tu dois �tre fatigu�e de ton voyage...
- Pas tant que �a je n'ai fait que dormir dans le train.
- Ah bon ? T'arrive � dormir dans le train ? T'as pas peur de rater ta gare ?
- Oh non je risque pas de la rater ils l'annoncent tellement fort que �a me r�veille � coup s�r. Mais j'�tais g�n�e je me suis endormie sur l'�paule d'un vieux monsieur. Heureusement il �tait gentil, il n'a pas boug� pour ne pas me r�veiller.
- Ca doit �tre sympathique pour lui d'avoir une jeune fille si jolie qui le prend pour un oreiller.
- Ah en tous les cas il avait l'�paule moelleuse !
- Tu choisis bien tes voisins en fait.
- Oui il faut croire..."
Un silence s'installa entre eux alors qu'elle regardait l'heure, effar�e.
"Il est tard, je vais te laisser sinon on sera fatigu�s demain.
- Oui tu as raison. Bon courage pour demain et oublies pas que tu peux m'appeler n'importe quand.
- C'est not�. Bonne nuit.
- Bonne nuit Nao."
Elle raccrocha lentement. Elle r�alisa � l'instant qu'ils s'�taient plus parl� au t�l�phone qu'ils ne le faisaient quand ils se voyaient vraiment, c'�tait bizarre. En tous les cas ce coup de fil avait estomp� son malaise qu'elle avait ressenti � revenir dans cette maison apr�s tout ce temps. L'atmosph�re y �tait toujours aussi oppressante.
Elle se mit au lit machinalement, comme elle l'avait fait pendant toutes les ann�es de son enfance. Cela lui donna un peu la naus�e mais maintenant elle se sentait fatigu�e et pr�f�rait faire taire ses pens�es et se reposer.
Une fois la lumi�re �teinte et alors qu'elle se tournait sur le c�t�, lui revinrent des bribes de sa conversation avec Yosuke. Qu'avait-il dit ? Une jeune fille si jolie ? Il parlait d'elle ? Sur le coup �a lui avait chauff� le coeur mais elle n'y avait pas trop pr�t� attention. Non, ce dont elle se rappelait le mieux c'�tait sa fa�on de dire son pr�nom. Elle ne se rappelait pas qu'il l'ait jamais dit si doucement. Elle se sentait moins seule, moins perdue ici. Elle se redressa d'un coup dans son lit. Elle n'avait pas du tout avertit Mika, elle s'inqui�terait s�rement de ne pas la voir en cours. Elle esp�ra que Yosuke y penserait. Sinon elle l'appelerait le lendemain, elle ne lui en voudrait pas trop et comprendrait qu'elle ait du partir si vite. Elle se recoucha, heureuse d'avoir des amis comme les siens. Finalement Yosuke n'�tait d�finitivement pas un �tranger. Ils habitaient ensemble et devaient se tenir les coudes, enfin maintenant qu'elle �tait partie elle ne pourrait pas appliquer ses bonnes r�solutions. De toutes mani�res Yosuke devait s'en fiche, il avait bien support� son ignorance pendant tout ce temps, il devait �tre habitu� � vivre seul. Elle lui faisait confiance pour bien s'occuper de leur appartement tant qu'elle ne serait pas l�. Distraite par ces pens�es elle en oublia sa journ�e du lendemain et s'endormit tranquillement.

That the wind came out of the cloud one night

L'h�pital �tait calme et ensoleill�, il semblait agr�able et elle aurait presque pu oublier que la mort y rodait, invincible. Elle remontait le couloir si clair et lumineux � la suite de ses parents, laissant d�river son regard vers les chambres dont les portes �taient ouvertes, r�v�lant des petits univers, des petits bouts de vie. Il y avait des lits vides, certains entour�s d'une m�re et sa fille, souriant tristement au corps �maci� qui s'enfon�ait dans ses draps ; d'autres recevaient la visite d'une infirmi�re qui soutenait le malade alors qu'il se levait, silhouette maigre qu'enveloppait la blouse comme un linceul. Une odeur aseptis�e, de m�dicament, s'imposa � elle. Maintenant qu'elle l'avait sentie elle n'arrivait plus � s'en d�barrasser. Ils s'arr�t�rent devant une grande porte o� figurait le nom de son grand-p�re. Ses parents se retourn�rent vers elle, lui rappelant de ne pas le fatiguer, de ne pas trop rester et de ne pas parler de sa vie d'�tudiante. D'apr�s eux �a serait un trop grand choc pour lui mais Nao en doutait. Son grand-p�re s'�tait toujours int�ress� � ce qu'elle faisait avec patience et cl�mence. Elle voulait le voir et elle se fichait de tous leurs conseils. Ils la laiss�rent seule, pr�f�rant parler aux m�decins pour avoir des nouvelles sur son �tat de sant�.
Elle entra lentement dans la chambre, se faufilant par l'entrebaillement de la porte, marchant doucement vers le lit. Il ouvrit les yeux et son air devint joyeux d�s qu'il vit qui �tait entr�. Il lui tendit la main, penchant sa t�te vers elle.
"Ma petit Nao, �a me fait plaisir de te voir."
Elle s'assit � son chevet, prenant sa main si fr�le dans les siennes.
"Moi aussi grand-p�re. Comment te sens-tu ?
- Comme une vieille personne qui arrive au bout du chemin. Non, ne soies pas triste, j'y suis pr�par� depuis que ta grand-m�re nous a quitt�. Tes parents sont avec toi ?
- Oui, ils sont all�s voir les docteurs, ils viendront te voir apr�s.
- Peu m'importe qu'ils viennent, du moment que j'ai pu te voir �a me suffit. Comment se passe ta vie dans cette grande ville ?
- Tr�s bien, je ne vois pas le temps passer avec tout mon travail."
Il l'observa en silence un instant, ses yeux per�ants la scrutant.
"Tu sais que je t'aime Nao et je serai tellement heureux si tu avais quelqu'un dans ta vie. Tu es une jeune fille douce et adorable et ton caract�re solide est admirable. Ca m'�tonne que personne ne se soit battu pour avoir tes faveurs."
Elle rougit un peu, songeant � l'invitation qu'elle avait re�ue la veille. Mais devant son grand-p�re elle ne ressentait qu'un grand vide. Il s'inqui�tait pour elle alors que c'�tait lui qui �tait le plus � plaindre. Elle aurait pu s'effondrer en larmes � l'instant, ne supportant plus la peur qui la tenaillait alors que son grand-p�re affichait un visage serein.
Elle se sentait pr�te � craquer mais d'un seul coup une chaleur, une pr�sence vint pr�s d'elle, l'entourant, calmant ses nerfs tendus. Elle eut d'un seul coup un courage immense, elle se sentit pr�te et pu sourire � son grand-p�re. Ce n'�tait pas le moment de l'inqui�ter m�me si elle savait qu'il l'aurait consol�e elle ne voulait pas en rajouter.
"A ton air on dirait que tu dois avoir des pr�tendants.
- Pas vraiment mais je me suis fait beaucoup d'amis, je suis contente d'habiter l�-bas.
- Ca se voit, tu as l'air bien plus lumineuse que lorsque tu �tais ici. La libert� te va bien.
- Grand-p�re, ne dis pas des choses comme �a. Je comprends maintenant comment grand-m�re a �t� courtis�e.
- Oh � l'�poque je n'avais pas l'exp�rience que j'ai maintenant. Ta grand-m�re a �t� tr�s indulgente et tr�s patiente avec moi."
Il toussa p�niblement, se tenant la poitrine, le visage tendu.
"Je ne vais pas rester plus longtemps, il faut que tu te reposes. Je reviendrai te voir plus tard.
- D'accord. Merci d'�tre venue ma petite."
Elle l'embrassa sur le front, lui sourit, puis sortit. Rien qu'un si petit laps de temps l'avait compl�tement �puis�e. Elle ne savait pas comment elle avait pu r�sister et ne pas pleurer mis�rablement sur son �paule. Elle se dirigea vers ses parents qui quittaient le docteur et se concertaient. En la voyant revenir ils se tourn�rent vers elle et lui expliqu�rent la situation. Elle encaissa tout sans broncher, se sentant se briser � l'int�rieur. Elle perdait pied et ne savait trop quoi faire. Ses parents la laiss�rent pantelante, sans la r�conforter. Elle resta plant�e au milieu du couloir les bruits de l'h�pital s'amplifiant et r�sonnant dans sa t�te. Elle se sentait toute petite et perdue. Son regard �tait vide.
Elle se dirigea comme une automate jusqu'au t�l�phone. L'un des piliers de sa vie allait dispara�tre et elle ne pouvait rien y faire, elle �tait impuissante.
Yosuke r�pondit tout de suite et allait l'enssevelir de questions mais s'arr�ta quand il entendit sa petite voix.
"Nao ? Est-ce que �a va ?"
Elle prit une grande inspiration pour se redonner courage.
"Les m�decins sont cat�goriques, mon grand-p�re ne passera pas la nuit." Desesp�r�e � ce qu'elle disait, elle laissa ses larmes couler librement.
"Il mourra le m�me jour que ma grand-m�re, c'est romantique en un sens."
Elle renifla un peu, Yosuke ne savait pas quoi lui dire et pr�f�rait la laisser parler.
"Je resterai ici pour l'enterrement et le deuil alors je pourrai pas rentrer avant un moment. Si... si tu pouvais avertir les profs...
- Oui t'inqui�tes pas je m'en occupe.
- Ah et puis, il y a ce gar�on que je devais aller voir � son championnat... Mika sait qui c'est il faudra lui dire aussi."
Yosuke h�sita un instant. Etait-ce ce gars qu'il avait vu tourner autour d'elle ? Cela se pouvait bien. Quelque part cette commission lui sembla des plus d�sagr�ables � accomplir.
"D'accord je lui dirai.
- Je suis d�sol�e de t'appeler comme �a.
- Non, non �a va. Je t'ai dit que tu pouvais m'appeler n'importe quand. S'il y a quoi que ce soit que je puisse faire, tu me le dis.
- Ah, merci..."

Elle se sentit flancher et se mit � franchement pleurer d'un coup, se sentant b�te de faire �a alors qu'elle �tait au t�l�phone.
"Ah non ! Je peux pas te passer de mouchoir par t�l�phone !"
Malgr� ses larmes elle se mit � rire et pendant un instant une situation improbable arriva. Elle se retrouva � pleurer de tout son coeur avec toute sa tristesse et en m�me temps elle rirait comme une gamine. Elle se sentit encore plus b�te et essuya rapidement toutes ses larmes, se calmant peu � peu. Elle offrait un spectacle assez �trange au personnel hospitalier.
"Merci Yosuke, merci beaucoup.
- Bah de rien, je savais que faire le pitre �a me r�ussirait.
- Bon je vais te laisser maintenant.
- D'accord mais h�sites pas � me rappeler hein ?
- Oui je te tiens au courant.
- Bon courage.
- Merci, au revoir.
- Au revoir Nao."
Encore une fois il avait prononc� son pr�nom avec douceur. Elle se rappelait alors qu'elle s'appelait comme �a. Etre d�sign�e aussi personnellement ne lui arrivait pas souvent. D'habitude on la h�lait ou on lui tapotait l'�paule. Seuls ses amis l'appelaient par son pr�nom. Dans sa famille c'�tait plut�t "la petite" ou "toi" plus simplement. A chaque fois que quelqu'un l'appelait "Nao" elle red�couvrait qu'elle avait un nom et qu'il lui �tait personnel. Elle soupira, rassemblant tout son courage et se retourna pour rejoindre ses parents au chevet de son grand-p�re.

Yosuke raccrocha dans l'obscurit�. Il se radossa au mur, repliant ses jambes et s'assit par terre. Il �tait perturb�, bien plus secou� par ce qui se passait qu'il ne l'avait laiss� entendre au t�l�phone. Il se passa la main dans les cheveux, serrant les dents. Il avait pass� tout son temps � s�duire de nombreuses �l�ves, il savait comment s'attirer leurs faveurs. Il supportait leurs conversations creuses et inutiles, hochant docilement de la t�te. Il avait toujours vu Nao souriante et forte, affrontant tous ses probl�mes vaillamment, rejetant ce qu'elle n'aimait pas, aussi transparente et honn�te qu'il �tait possible de l'imaginer. Son caract�re si solide l'avait toujours impressionn�, il n'avait pu agir avec elle comme avec les autres filles, elle avait senti son penchant � s'attirer les bienveillances de tous ceux qui l'entouraient et s'�tait tenue � l'�cart � chaque fois qu'il avait voulu faire quelque chose. Le jour m�me o� il avait d�cid� de la traiter sp�cialement, de ne pas la ranger avec les autres filles, elle ne l'avait plus �vit� et avait �t� patiente avec lui, il n'en revenait pas de la rapidit� avec laquelle cela s'�tait pass�. Il �tait pr�t � devenir meilleur et plus proche de lui-m�me mais d'un seul coup, tout son monde s'�tait �croul�. Nao si forte, si souriante avait chu, emmenant avec elle toutes ses illusions. Il s'�tait retrouv� non pas vide mais plein de force. Il s'�tait red�couvert mais la vision des pleurs et du d�sarroi de la jeune fille l'avait �branl�. A quoi lui servait cette nouvelle force qu'il sentait en lui s'il ne pouvait m�me pas l'utiliser pour aider Nao. Il avait �t� seul si souvent dans son enfance, il s'�tait attir� la sympathie du plus de monde possible pour �tre choy�, entour� et un peu aim�. Mais tout cela �tait du vent, ce n'�taient que des illusions. Il se retrouvait seul et enfin r�alisait qu'il l'avait toujours �t�. Il avait tellement menti, � ses camarades, � sa famille. Il n'avait jamais �t� fid�le � ce qu'il �tait, il ne s'�tait jamais laiss� aller. Et pour une fois que cela pouvait changer, tout devenait sombre. Il ne pouvait rien faire.
Alors qu'elle avait prit son train il avait h�sit� � la suivre. Il aurait voulu l'accompagner vu l'�tat dans lequel elle �tait. Il n'avait pas de sous et ne pouvait pas y aller � v�lo. Il avait r�fl�chi et avait failli faire du stop. Il faisait totalement nuit lorsqu'il �tait rentr�.
Il s'en voulait de ne pas avoir de sous d'avance. Il avait d�j� du mal � se payer ses �tudes. Alors il restait prostr� dans l'obscurit�, repensant inlassablement au visage d�fais de Nao, son air perdu. Elle avait �t� un roc mais d�sormais elle �tait plus fragile que du verre. Il n'avait aucun moyen de l'aider, il �tait tributaire de ses coups de t�l�phone, le reste du temps il ne pouvait qu'attendre. Mais l'attente �tait bien pire qu'il ne le pensait. Il regarda distraitement sa montre qui r�pandit une lumi�re surr�elle sur les murs et se refl�ta dans ses yeux. Il �tait tard mais il se sentait incapable de bouger. Il allait s'endormir tel quel, assis dans le couloir et les courbatures du lendemain lui rappeleraient sa b�tise. Mais � cet instant cela lui importait peu. Il se sentait inutile et quelqu'un d'inutile se fichait pas mal de l'endroit o� il dormait.

Of those who were older than we

"Comment �a vous vous en allez ?
- Parles moins fort ! Nous ne pouvons pas rester tout le temps et puis d�s demain nous devons commencer � organiser la c�r�monie.
- D�j� ? Mais il a besoin de vous !
- On ne peut plus rien faire maintenant, on g�nerait plus qu'autre chose. On rentre maintenant.
- Mais ! Papa, dis quelque chose !"
Son p�re se d�tourna, impassible. Elle eut la naus�e devant sa faiblesse.
"Je reste.
- Ne fais pas l'enfant ! Allons, viens, nous rentrons."
Une froide r�solution �treignit son coeur.
"Non je ne veux pas. Ca ne vous change rien, je resterai ici cette nuit, vous n'avez qu'� rentrer.
- Ah mais vraiment tu es impossible ! Eh bien restes ici si tu veux mais ne fais pas de b�tises !"
Elle trouvait encore le moyen de la traiter comme une enfant, elle occultait son opinion et ce qu'elle voulait faire. Elle voulait s'�chapper de cette emprise, son p�re en subissait d�j� les cons�quences. Son esprit chaleureux et g�n�reux avait peu � peu disparu. Elle alla se chercher une boisson sucr�e pour faire partir le go�t amer qu'elle avait dans la bouche. Arriverait-elle � supporter toutes ces �motions contradictoires pendant toute la nuit ? Et regarder son grand-p�re s'�teindre devant elle n'allait-il pas lui briser le coeur et l'�touffer sous la noirceur de la r�alit� ?
Elle avait peur, plus peur qu'elle n'avait jamais eu. Finalement ses parents avaient fui s�rement parce qu'ils avaient peur de la mort. Mais elle ne pouvait se r�soudre � abandonner son grand-p�re, lui ne l'avait jamais laiss� tomber. Et il devait �tre terrifi� malgr� ce qu'il disait. Etre seul face � la mort devait �tre la pire chose qui pouvait arriver � quelqu'un. M�me si ceux qui restaient en vie supportaient le poids de la tristesse et le regret de n'avoir rien pu changer.
Elle ouvrit doucement la porte de la chambre et s'y glissa le plus silencieusement possible. Elle reprit sa place pr�s du lit et finit sa boisson. Son grand-p�re rouvrit lentement les yeux.
"Ah ma petite, tu es encore l� ? Il est tard pourtant.
- Je vais rester ici avec toi cette nuit, ne t'inqui�te pas.
- Tu ne devrais pas, �a ne changera rien. Tu seras trop fatigu�e.
- Ne t'en fais pas. Je veux rester, permets-moi de rester avec toi."
Il l'observa un long moment. Il l'avait toujours consid�r�e comme la plus pure de ses petites filles. Elle disait ce qu'elle pensait et �tait tr�s forte. Mais on ne pouvait pas tout supporter seul. Il faudrait qu'elle se trouve quelqu'un de bien.
"C'est entendu tu peux rester � condition que tu me parles de toi et de ta vie dans la grande ville."
C'�tait tout ce qu'elle redoutait. Elle se sentait mal � l'aise de devoir parler de sa petite vie insignifiante � ce moment-l�.
"Ne fais pas cette t�te, �a m'int�resse beaucoup. Et puis on n'a pas eu l'occasion de se revoir depuis que tu es partie, je ne sais rien de ce qui se passe dans ta vie."
Il respira douloureusement et s'enfon�a un peu plus dans son lit.
"Racontes-moi ton histoire comme si tu racontais un conte de f�e � un enfant qui ne demande qu'� dormir. Et ne t'arr�tes surtout pas."
Elle sentit ses yeux lui piquer mais se reprit. Si elle pouvait r�pondre � ses attentes alors elle le ferait.
Elle commen�a alors � d�crire sa vie au lyc�e, ses amis et ses activit�s. Un peu timide au d�but, elle prit confiance et se sentit plus � l'aise, les mots se suivaient les uns apr�s les autres, s'�chappant tous seuls de ses l�vres. Elle parla avec ardeur de sa passion pour la po�sie anglaise et son amour de la nature. Son grand-p�re voyait par ses yeux ce qu'il avait vu pendant sa jeunesse avec sa fougue et son innocence. Il rajeunit d'un seul coup et sourit � l'�vocation de ses souvenirs. Mais une question essentielle lui titillait l'esprit. Il savait qu'elle en avait fait l'impasse car elle �tait tr�s peu s�re d'elle pour l'une des seuls fois de sa vie.
"Parles-moi de ce gar�on avec qui tu vis, veux-tu ?
- Yosuke ? Ah et bien je ne le connais pas beaucoup...
- Pourtant vous habitez ensemble, vous devez vous voir souvent.
- Et bien, jusqu'� maintenant on s'�vitait un peu... Il me semblait bizarre, m�me s'il �tait tr�s serviable.
- Et maintenant ?
- J'ai d�cid� de lui donner une chance, peut-�tre arriverons-nous � bien nous entendre. Mais je n'ai pris cette d�cision qu'hier, je ne sais pas si �a marchera.
- Tu doutes de lui ?
- Oh non... Je pense que �a ira..."
Elle baissa la t�te, se perdant dans ses pens�es. Son grand-p�re se sentit soulag�. Elle semblait bien appr�cier ce gar�on, elle avait le visage troubl� de quelqu'un qui d�couvre son attachement pour une personne particuli�re.
"S'est-il inqui�t� de te voir partir si vite ?
- Oui... Pourquoi ?
- Je voulais juste v�rifier. Je ne veux pas que ma petite fille soit avec un gar�on insensible.
- Il n'est pas insensible... Enfin je ne sais pas trop."
Elle prenait vraiment � coeur cette histoire et cela l'�tonnait elle-m�me.
"Est-ce qu'un gar�on insensible s'inqui�terait qu'on l'appelle pour donner des nouvelles ?
- Je ne pense pas non. Il a donc attendu ton coup de fil ?
- Oui, c'�tait �trange. Alors qu'on se conna�t presque pas on a r�ussi � bien parler au t�l�phone.
- C'est parfait. Il faudrait que tu le rappelles alors.
- Je l'ai d�j� fait aujourd'hui..."
Nao se sentit trop pr�visible d'un seul coup et elle rebaissa la t�te. Qu'est-ce que �a faisait si elle l'appelait ? C'avait �t� n�cessaire pour l'avertir. Alors pourquoi elle voyait �a diff�remment ?
Son grand-p�re sourit, il n'avait pas besoin de plus.
"Parles-moi du temps qu'il fait l�-bas, parles-moi des paysages."
Elle se reconcentra et visualisa comme si elle y �tait les lieux familiers o� elle se promenait. Elle les d�crivit avec subtilit� et douceur, se laissant envahir par la beaut� de ses souvenirs. Lentement elle s'affaissa, s'endormant finalement en plein milieu d'un �loge sur la couleur du ciel d'automne � la fin du jour.
Son grand-p�re se sentit combl�, il avait une petite fille extraordinaire qui lui avait rappel� les beaut�s de ce monde. Son esprit en �tait rempli. Alors qu'il refermait lentement ses paupi�res, il se laissa emporter vers une colline printani�re o� pr�s d'un arbre immense qui r�pandait une ombre protectrice, l'attendait son �pouse aussi jeune et fra�che que la premi�re fois o� il l'avait rencontr�e.
Il partit alors pour cet endroit d'o� nul ne revient et qu'il aurait tant redout� s'il avait d� le trouver seul. Il se sentit lib�r� de son corps maladif et us�. Il se sentit l�ger. Il soupira d'aise et ne bougea plus, son visage refl�tait la s�r�nit� qu'il venait d'atteindre.
Le matin la trouva pleurant sur le lit de son grand-p�re, impuissante.



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