Contes et stéréotypes
Un thème fréquemment rencontré dans les contes : l’amour
La majorité des contes traditionnels traite, que ce soit de façon primaire ou secondaire, d’un thème vieux comme le monde : l’amour. Le sujet est complexe car l’amour se présente sous plusieurs formes. Les philosophes grecs en distinguaient trois principales, qu’ils désignaient sous les noms d’Éros, de Philia et d’Agape. La première, Éros, correspond à l’amour de la beauté physique. La deuxième, Philia, serait plutôt une attirance, une inclination pour autrui. Enfin, la troisième, Agape, est une forme de compassion envers le genre humain.
La lecture de nombreux contes traditionnels révèle que la forme d’amour que vivent les personnages varie en fonction du sexe du héros.
Héros ou héroïne?
Il n’est pas rare qu’une belle jeune fille en vienne à tellement aimer un héros, laid ou présenté sous une forme animale et repoussante, qu’elle le désensorcèle et qu’il se transforme en beau damoiseau. Dans ces récits, on retrouve le thème de l’amour humain véritable, c’est-à-dire d’un amour qui dépasse largement l’épiderme et les apparences. C’est l’amour sous sa forme Agape.
Lorsque le conte met en scène une héroïne, la situation devient tout à fait différente. Il s’agit toujours d’une belle jeune fille dont s’éprend, dès le premier regard, un personnage masculin, habituellement un prince ou un roi, qui souhaite la marier sur le champ. Le sentiment amoureux n’est alors que désir, désir s’apparentant à celui de posséder un bel objet, l’amour sous sa forme Éros.
Bien sûr, les contes sont porteurs d’un puissant contenu sous-jacent appartenant à l’inconscient collectif – les archétypes. Cet aspect des contes est fascinant, mais je me limiterai ici au contenu manifeste de certains contes dans la mesure où ils véhiculent un stéréotype sexuel qui est probablement, lui aussi, vieux comme le monde.
Le stéréotype de la beauté et ses répercussions
On peut définir le stéréotype comme une catégorie socialement établie dans laquelle les gens sont «catalogués» du seul fait de leur identification à un groupe. C’est surtout avec l’émergence de la psychologie sociale, dans les années soixante-dix, que les stéréotypes en général on commencé à faire l’objet d’études systématiques, et celui de la beauté en particulier.
Le stéréotype de la beauté fait partie des stéréotypes sexuels, lesquels assignent aux personnes des rôles en fonction du sexe auxquelles elles appartiennent. Nous conviendrons que notre appartenance à un sexe ou à un autre constitue un attribut fondamental dans la vie de chaque être humain.
Même si chacun de nous est à même de constater qu’il existe des différences habituellement évidentes entre les femmes et les hommes, les recherches menées sur le sujet des stéréotypes sexuels sont des plus importantes car elles permettent de réaliser à quel point ces stéréotypes influencent l’ensemble de la vie d’une personne. J’aimerais rappeler, très brièvement, les conclusions auxquelles sont arrivés des chercheurs dans ce domaine.
Certains chercheurs rapportent que les gens attribuent des caractéristiques socialement désirables aux personnes des deux sexes jugées au haut de l’échelle des attributs physiques et ce, même si de telles caractéristiques ne se vérifient pas dans la réalité. On anticipe pour eux une vie conjugale, sociale et professionnelle remplie de bonheur.
Sur l’autre versant, les femmes peu attrayantes sont davantage pénalisées que les hommes se trouvant dans le même état; ces derniers seraient perçus comme étant plus réceptifs, curieux et dotés de plus d’assurance que les femmes peu attrayantes. Les inférences faites à partir de la seule apparence d’une personne sont nombreuses et habituellement dénuées de fondement. Dans les contes de fées, on attribue de surcroît aux filles ou aux femmes laides ou simplement moins belles qu’une autre, des caractéristiques peu enviables qu’on ne retrouve habituellement pas chez des personnages masculins. Elles sont très souvent jalouses, méchantes et persécutrices.
Plusieurs chercheurs en arrivent à la conclusion que le principal atout, voire même, le seul déterminant de l’attraction du sexe opposé envers la femme est sa beauté. Une recherche a également démontré que les femmes connaissent ce critère majeur dans leur évaluation par les hommes. Il a également été observé que la beauté de la femme sert à l’homme comme reflet externe de ses atouts sociaux. On attribue à l’homme ayant une belle compagne plus de confiance en soi, on le croît même plus amical et plus aimable! Se pourrait-il que le conte de fées joue un rôle dans cette perception, ou encore, ne ferait-il que transposer une réalité ayant de tout temps existé?
Bien entendu, le stéréotype de la beauté n’est pas nuisible que pour la femme. Les hommes aussi en sont «victimes», mais ces derniers sembleraient s’en tirer mieux que les femmes; les conséquences peuvent être très lourdes chez ces dernières. Par exemple, les adolescentes éprouveraient plus de problèmes avec leur image corporelle que leurs pairs masculins, et l’on est en mesure de penser que ceci affecte à la baisse leur estime de soi.
L’industrie de la beauté est florissante. Les produits «miraculeux» se succèdent, semant des espoirs bien vite déçus. Certaines personnes optent pour une mesure draconienne, la chirurgie esthétique; à ce sujet, in est intéressant de noter que la majorité de la clientèle pour de telles interventions se compose de jeunes filles âgées de 18 à 22 ans. Que dire aussi du nombre sans cesse croissant d’adolescentes et jeunes femmes éprouvant des troubles alimentaires graves.
On investit beaucoup plus sur le paraître que sur l’être et, au fur et à mesure que les technologies se raffinent, la situation semble s’amplifier. L’accent mis sur le paraître vient souvent fausser les relations entre les femmes et les hommes et nous avons tendance à perdre de vue ce qu’est vraiment l’amour, valeur humaine pourtant fondamentale.
Il faut bien reconnaître qu’au chapitre de la beauté, tous ne naissent pas égaux. C’est aussi un concept qui varie dans le temps, selon les époques et les sociétés. Il importe de prendre le plus pleinement possible conscience de la réalité des inférences que nous faisons à propos de la beauté au féminin, pour en tempérer les effets parfois dévastateurs sur la petite fille puis sur l’adolescente et la femme qu’elle devient. Une telle conscience permettrait probablement d’éviter beaucoup de souffrances inutiles.
Selon Marie-Louise von Franz, l’homme a souvent tendance à se montrer un peu frustre et indifférencié dans le domaine du sentiment. Il ne voit pas la personne qu’est sa compagne et ses besoins, ni ce qu’elle aurait à lui apporter. Selon cet auteur, si la femme est capable de soutenir ses droits d’être humains, elle peut avoir un rôle éducateur et transformant sur l’éros de l’homme.
Le conte qui m’a toujours beaucoup impressionnée par sa façon d’aborder le thème de l’amour sous sa forme Agape est celui de La Belle et la Bête. C’est pourquoi j’ai pris plaisir à en imaginer une version où les stéréotypes se retrouvent inversés. Peut-être le conte pourrait-il, lui aussi, jouer un rôle éducateur dans la découverte de l’amour véritable.
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Conclusion:
Selon Bettelheim, et je partage son opinion, La Belle et la Bête raconte ce qu’est le véritable amour et il informe l’auditeur que, malgré leur apparence différente, l’homme et la femme peuvent réaliser une union parfaite si leurs personnalités se conviennent et s’ils sont liés l’un à l’autre par l’amour. Pour cet auteur, ce type de conte de fées aide aussi l’enfant à comprendre la nature de ses difficultés oedipiennes et lui donne l’espoir qu’il parviendra à les maîtriser.
Ce conte parle aussi à l’enfant, puis à l’adolescent, du renoncement qu’il aura à faire de sa relation d’enfant avec son parent de sexe opposé avant de pouvoir vivre sa vie d’adulte.
J’aimerais conclure par une citation de Chesterton (cité par Bettelheim), qui souligne la morale intrinsèque des contes de fées ainsi, ajouterais-je, que le pouvoir éducatif des contes :
«La grande leçon de la Belle et la Bête, qui veut qu’une chose soit aimée avant d’être aimable… j’ai adopté une certaine façon de concevoir la vie, qui a été créée en moi par les contes de fées.»
Je crois que ce pouvoir des contes de fées pourrait être utilisé avantageusement comme agent de maturation et de développement dans la société aux valeurs incertaines et chancelantes qui est la nôtre.
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Références bibliographiques
BETTELHEIM, Bruno, Psychanalyse des contes de fées, Paris : Laffont, 1976.
VON FRANZ, Marie-Louise, La femme dans les contes de fées, Paris : La fontaine de Pierre, 1979
Recueils de contes
LEPRINCE DE BEAUMONT, La Belle et la Bête, Ill. de Fiona Moodie, Paris : Cerf-Boham Press, 1981.
LEPRINCE DE BEAUMONT, La Belle et la Bête, Adapté par Sarah Hayes, Ill. de David Scott, Paris : Albin Michel Jeunesse, 1985.
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