Le vilain petit canard

Un conte d'Andersen

C'était le coeur de l'été. Une cane couvait ses oeufs;
il lui tardait bien de les voir éclore.

Enfin les oeufs commencèrent à crever les uns après
les autres; on entendait pip pip; c'étaient les petits canards
qui vivaient et tendaient leur cou au-dehors.

Rap rap, dirent-ils ensuite en faisant tout le bruit qu'ils pouvaient.

-Etes-vous tous là... demanda la mère en se levant.
Non, le plus gros oeuf n'a pas bougé: Dieu! que cela dure longtemps!
J'en ai assez.

Et elle se mit à couver, mais d'un air contrarié.

-Eh bien, comment cela va-t-il? dit une vieille cane
qui était venue lui rendre visite.

-Il n'y a plus que celui-là que j'ai toutes les peines du monde à faire crever.

-Montrez-moi un peu cet oeuf qui ne veut pas crever, dit la vieille. Ah! vous pouvez me croire, c'est un oeuf de dinde et elle s'en alla.

Enfin, le gros oeuf creva. Pip pip, fit le petit, et il sortit. Comme il était grand et vilain! La cane le regarda et dit:

-Quel énorme caneton! Il ne ressemble à aucun de nous.

Le lendemain, il faisait un temps magnifique; la mère des canards se rendit avec toute sa famille au fossé et elle sauta dans l'eau... Rap rap, dit-elle ensuite, et chacun des petits plongea l'un après l'autre; même le vilain grand caneton gris.

- Ce n'est pas un dindon, dit-elle. Comme il se sert habilement de ses jambes et comme il se tient droit! C'est mon enfant aussi : il n'est pas si laid, lorsqu'on le regarde de près. Rap rap! Venez maintenant avec moi : je vais vous faire faire votre entrée dans le monde et vous présenter dans la cour des canards.

Ils entrèrent tous dans la cour des canards.

Quel bruit on y faisait! Deux familles s'y disputaient une tête d'anguille et, à la fin, ce fut le chat qui l'emporta.

- Vous avez là de beaux enfants, la mère, dit un vieux canard. Ils sont tous gentils, excepté celui-là: il n'est pas bien venu.

- Il n'est pas beau, c'est vrai, mais il a un si bon caractère! Et il nage à la perfection, dit-elle.

Le petit canard était si triste qu'il partit à travers champs et arriva près d'une cabane. Une vieille dame habitait là avec son chat et sa poule. Quand la vieille dame aperçut le petit canard, elle se dit en elle-même: «À présent, j'aurai aussi des oeufs de cane.»

- Ponds-tu des oeufs? demanda la poule au canard.

-Non, répondit-il.

-Ronronnes-tu? demanda le chat au canard.

-Non, répondit le canard.

-Tu n'es pas bon à grand-chose, alors, dirent-ils d'un ton méprisant.

- C'est pourtant bien joli de nager sur l'eau, dit le petit canard, quel bonheur de la sentir se refermer sur sa tête et de plonger jusqu'au fond!

- Suis nos conseils, et tâche de pondre des oeufs ou de faire ron ron.

-Je crois qu'il me sera plus avantageux de faire mon tour dans le monde, répondit le canard.

Et devant l'incompréhension de la poule et du chat, le petit canard préféra aller nager dans l'eau, mais tous les animaux le méprisèrent à cause de sa laideur.

L'automne arriva, les feuilles de la forêt devinrent jaunes et brunes, le pauvre caneton n'était, en vérité, pas à son aise.

Un soir que le soleil se couchait glorieux, toute une foule de grands oiseaux superbes sortit des buissons; ils étaient d'une blancheur éblouissante, ils avaient le cou long et souple. C'étaient des cygnes. Ils étendirent leurs longues ailes éclatantes pour aller loin de cette contrée chercher dans les pays chauds des lacs toujours ouverts.

Le caneton ne savait comment s'appelaient ces oiseaux, ni où ils allaient; mais cependant il les aimait comme il n'avait encore aimé personne.

Et l'hiver devint bien froid, le caneton nageait toujours à la surface de l'eau pour l'empêcher de se prendre tout à fait, mais, chaque nuit, le trou dans lequel il nageait se rétrécissait davantage. Enfin, il se sentit épuisé de fatigue; il ne remuait plus et fut saisi par la glace.

Le lendemain matin, un paysan vint sur le bord et vit ce qui se passait; il s'avança, rompit la glace et emporta le canard chez lui. Là, il revint à la vie.

Les enfants voulurent jouer avec lui; mais le caneton, persuadé qu'ils allaient lui faire du mal, se jeta de peur au milieu du pot au lait, si bien que le lait jaillit dans la chambre. La femme frappa ses mains l'une contre l'autre, de colère, et lui, tout effrayé, prit son vol au-dehors.

Il serait trop triste de raconter toutes les souffrances qu'il eut à supporter pendant cet hiver rigoureux.

Il était couché dans le marécage entre les joncs, lorsqu'un jour le soleil commença à reprendre son éclat et sa chaleur. Les alouettes chantaient. Il faisait un printemps délicieux.

Alors tout à coup le caneton put se confier à ses ailes, qui battaient l'air avec plus de vigueur qu'autrefois, assez fortes pour le transporter au loin. Et bientôt, il se trouva dans un grand jardin où les pommiers étaient en pleine floraison, où le sureau répandait son parfum et penchait ses longues branches vertes jusqu'aux fossés. Comme tout était beau dans cet endroit! Comme tout respirait le printemps.

Des profondeurs du bois sortirent trois cygnes blancs magnifiques. En les voyant, le caneton fut saisi d'une tristesse indicible.

«Je veux aller les trouver, ces oiseaux royaux; ils me tueront pour avoir osé, moi, si vilain, m'approcher d'eux; mais cela m'est égal... Mieux vaut être tué par eux que d'être mordu par les canards, battu par les poules et souffrir les misères de l'hiver.»

Il s'élança dans l'eau et nagea à la rencontre des cygnes.

Ceux-ci l'aperçurent et se précipitèrent vers lui.

-Tuez-moi! dit le pauvre animal, et, penchant la tête vers la surface de l'eau, il attendait la mort.

Mais que vit-il dans l'eau transparente? Il vit qu'il n'était plus un vilain oiseau mal fait, d'un gris noir, mais un cygne.

Et les grands cygnes nageaient autour de lui et le caressaient de leur bec.

Des petits enfants vinrent au jardin et jetèrent du pain dans l'eau, et le plus petit d'entre eux s'écria:

- En voilà un nouveau!

Et les autres enfants poussèrent des cris de joie :

-Oui, oui! c'est vrai, le nouveau est le plus beau!

Alors, son cou si svelte s'élança vers le ciel et il s'écria:

- Comment aurais-je pu rêver d'un tel bonheur, au temps où je n'étais qu'un vilain petit canard?

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