Il y a de cela bien longtemps, une veuve vivait avec ses trois fils, trois beaux jeunes hommes, mais le plus jeune était le plus beau, tellement qu’on l’avait surnommé le Bel; il était aussi le plus aimable et le plus talentueux. Il jouait du violon à ravir, accompagnant partout sa mère qui jouait du clavecin dans toutes les cours du royaume tant elle était célèbre. Laissant leur mère subvenir à tous leurs besoins, ceux-ci ne faisaient que se pavaner avec leurs beaux habits et cherchaient à impressionner.
Or, il arriva un jour un terrible malheur. Le clavecin – que de mauvaises langues disaient magique, mais allez donc savoir… le clavecin, donc, dut être abandonné en pleine forêt après que le carosse le transportant se fût enlisé dans un marécage. Les occupants eurent le temps de prendre la fuite, mais on ne sut pas ce qu’il advint du clavecin.
Après cette tragédie, la mère, ruinée, dut se résoudre à vendre sa maison à la ville pour aller vivre à la campagne avec ses trois fils. À partir de ce jour, le Bel se levait dès l’aube pour travailler sans répit dans les champs avec sa mère. Les aînés, eux, avaient bien essayé de séduire de riches jeunes filles pour les marier mais aucune ne s’étant intéressée à eux, ils se contentaient désormais de dormir une bonne partie de la journée, boudant et flânant le reste du temps.
Un an plus tard arriva un messager à la porte de leur modeste demeure : on avait peut-être retrouvé le clavecin dans les bois. La pauvre veuve décida sur le champ d’accompagner le messager dans l’espoir que c’était bien son instrument adoré.
Les deux fils aînés ne se tenaient plus d’excitation à l’idée de retrouver leur ancien mode de vie; il n’y avait déjà plus de limites à leurs demandes.
«Rapportez-nous de beaux habits», dit l’aîné à sa mère.
«Et des souliers à boucle d’argent», ajouta le second.
«Et des toques de fourrure», continua l’aîné.
«Et de beaux chevaux, aussi».
«Qu’aimerait le Bel?» demanda la mère.
«Une plume, pour écrire mes partitions de musique», répondit-il d’un air absent, car au fond, il s’inquiétait pour sa mère et tout ce qu’il souhaitait, c’était qu’elle revienne bien vite et indemne.
Après quelques jours de marche, elle fût à même de constater que le clavecin retrouvé n’était pas le sien et c’est les mains vides et le cœur lourd qu’elle prit le chemin du retour.
La troisième nuit, une noirceur d’encre tomba tellement vite sur la forêt que la pauvre femme se perdit. Après avoir passé de nombreuses heures à essayer de retrouver son chemin, elle entendit une douce musique qui ne pouvait provenir que d’une demeure toute proche. Guidée par les notes qui s’envolaient dans la nuit, elle se retrouva, grelottante, à la porte d’une vaste et somptueuse demeure. Elle n’eut pas à frapper, la porte s’ouvrit d’elle-même. Toutes les lumières brillaient mais elle ne voyait personne et la musique semblait jaillir des murs eux-mêmes.
Un appétissant repas était déjà servi sur une vaste table et, après avoir attendu quelque temps la venue du maître de céans, elle se mit à table tellement elle était affamée. Puis, tombant de sommeil, elle décida de voir si elle trouverait une chambre où passer la nuit.
Le lendemain matin, elle trouva, comme la veille, un repas sur la table et s’étonna de ne voir personne. Elle songea alors que ces lieux étaient probablement habités par une fée ou un gnome plaisantin et, avant de se remettre en route, elle remercia pour l’hospitalité.
Passant dans le parc du domaine, elle vit une belle grande plume, noire et brillante comme le jais. Elle se souvint alors du souhait du Bel et la ramassa. Au moment même où elle s’apprêtait à repartir avec la plume, elle entendit des bruits étranges, comme des cliquetis, accompagnés de bruissements et aperçut une horrible créature, une femme, semblait-il, couverte de la tête aux pieds de plumes noires et brillantes, aux yeux injectés de sang et au regard terribulle.
«Comment osez-vous voler une de mes plumes alors que je vous ai offert l’hospitalité en ma demeure!» rugit-elle. «Vous me le payerez de votre vie, ingrate.»
Terrifiée, la pauvre veuve demanda pardon et supplia qu’on la laisse en vie car, dit-elle, elle avait trois fils dont elle devait s’occuper.
«Cette plume, que j’ai dérobée, était destinée à mon plus jeune fils qui compose de si belles mélodies.»
«Fort bien. Je vous laisserai la vie sauve si, dès demain, le plus jeune de vos fils vient vivre auprès de moi, et de son plein gré». Bouleversée, et ne sachant que faire d’autre, la pauvre femme accepta le terrible marché et reprit le chemin du retour, le cœur serré par le remords et l’inquiétude.
Les fils aînés se remirent à bouder de plus belle après que leur mère leur eut appris qu’ils n’étaient pas plus fortunés qu’avant son périple mais le Bel, remarquant les yeux pleins de larmes de sa mère lui demanda :
«Pourquoi êtes-vous si triste, ma mère?» En pleurant, elle lui fit part de sa rencontre avec la Bête, mais sans trop la décrire, et de la promesse qu’elle lui avait faite.
«Ne vous faites pas de souci, mère, j’irai chez la Bête dès demain et je la convaincrai de me laisser repartir.»
Le lendemain, le Bel avait disparu. Ses frères aînés étaient, pour une fois, ravis. «Bon débarras!» dirent-ils. C’est qu’avant même que l’aube se pointe et sans éveiller personne, le Bel s’était mis en route et à cette heure précise, il était déjà dans la demeure de la Bête.
Comme sa mère, il trouva un appétissant repas sur la grande table mais il n’avait pas faim et il explora plutôt les lieux. Dans une chambre, il trouva un magnifique violon, un lutrin, du papier, de l’encre et il eût l’impression que la Bête avait aménagé cette pièce pour lui. À cette pensée, il se sentit ému. De beaux vêtements reposaient sur un chaise, dont une cape de velours bordée de magnifiques plumes noires qu’il plaça immédiatement sur ses épaules.
Des notes cristallines s’échappaient du violon et il se mit à en jouer, mélancoliquement, devant la cheminée où un bonne flamme le réchauffait. Soudain, des notes de piano montèrent dans la pièce, se mariant à celles de son violon. Étonné de ne voir ni piano ni musicien, il se laissa tenter par le repas qu’il mangea au son de la musique qui continuait à jaillir tendrement du piano.
Ce n’est qu’une fois son repas terminé que les envoûtants sons firent place, brusquement, à celui d’un pas lourd, accompagné d’étranges cliquetis suivis de bruissements. Malgré lui, il recula devant la repoussante figure qui s’avançait vers lui, jetant dans un même mouvement la cape bordée de plumes au sol.
«Puis-je vous tenir compagnie jusqu’à minuit, le Bel?»
«Oui» répondit le Bel, «vous pouvez rester. Mais dites-moi, est-ce vous qui jouiez du piano?»
«Oui, c’était moi» répondit la Bête d’une voix douce qui contrastait étrangement avec son apparence.
Le Bel trouva la créature tellement touchante, qu’il renonça à essayer de la convaincre le soir même de le laisser repartir, remettant son projet au lendemain.
«Mais, poursuivit la Bête, vous pouvez refuser que je reste avec vous, je comprendrai. Je suis tellement horrible à voir. Vous me trouvez laide, n’est-ce pas?».
«Oui, je vous trouve laide, mais vous avez sûrement une belle âme pour jouer de la si belle musique», répondit le Bel.
La Bête le remercia et l’invita à se réchauffer avec elle au coin du feu.
«Pourrais-je vous demander de me faire un peu de lecture? Toutes ces plumes que j’ai autour des yeux me brouillent la vue. »
À minuit, la Bête se retira et lui souhaita bonne nuit.
Trois mois déjà s’étaient écoulés depuis l’arrivée du Bel et jamais encore il ne s’était résolu à lui demander de lui rendre sa liberté. Chaque soir, la Bête se joignait à lui après le repas. Les jours s’écoulaient paisiblement. Le Bel composait de la musique qu’il jouait avec la Bête le soir venu. Parfois, il lui faisait la lecture.
Il en était venu à apprécier la compagnie de la Bête et c’est à peine s’il remarquait son apparence hideuse. Ce qui l’ennuyait, c’était que la Bête s’était mise à lui demander, chaque soir à minuit, de l’épouser. La première fois, il avait été estomaqué par cette demande mais chaque nuit, il se sentait un peu plus triste d’avoir à la repousser.
«Je suis votre ami, la Bête. Mais jamais je ne pourrai vous considérer comme une épouse», lui disait-il.
Une nuit, il vit en rêve sa mère, malade d’angoisse et de chagrin et c’est avec une vive inquiétude qu’il passa la journée suivante. À minuit, n’y tenant plus, il fit part de son inquiétude à la Bête et lui demanda de le laisser partir pour une semaine.
«Je suis certaine que vous ne reviendrez pas, mais je préfère mourir de chagrin plutôt que de vous faire de la peine» lui répondit la Bête, en larmes.
Subitement, un magnifique cheval blanc apparut. «Vous n’aurez qu’à lui souffler à l’oreille où vous voulez aller pour que vous vous y retrouviez à l’instant même», dit la Bête.
«Merci de votre bon cœur. Je vous assure que je serai revenu d’ici une semaine» dit le Bel. Il souffla à l’oreille du cheval et il se retrouva aussitôt devant la porte de la maison de sa mère.
La mère, folle de joie, prépara un succulent repas auquel elle avait convié les deux frères aînés qui, entretemps, s’étaient retrouvés mariés, l’un à une chipie qui l’insultait tout le jour, l’autre à sa sœur, une femme tellement capricieuse qu’il passait ses journées à essayer de la satisfaire. Ils habitaient maintenant la ville mais n’avaient plus de temps pour se pavaner.
Les deux fils arrivèrent donc chez leur mère après une journée de marche. C’est le cœur rempli de hargne et de rancœur qu’ils affichèrent une fraternelle cordialité mais tous deux devinrent franchement verts de jalousie en voyant le superbe cheval et les beaux habits de leur frère cadet.
Pour assouvir leur soif de vengeance, ils résolurent de le retenir et de lui faire manquer à sa promesse. Ainsi, pensèrent-ils, la Bête, furieuse, lui retirerait tout ce qu’elle lui avait donné. S’il ne payait pas sa trahison de sa vie, ils lui feraient épouser la troisième sœur, qui, elle, était sotte comme un âne. Ainsi, celui qui avait toujours été le préféré en tout partagerait désormais leur sort.
Bien malins, les deux frères décidèrent donc, la veille du départ du Bel, de s’emparer de son cheval et de le tuer. Ainsi, il ne pourrait aller retrouver la Bête. Mais, plus fûté que les deux frères, le cheval avait bien vu ce qui se tramait et il leur asséna, tour à tour, une ruade qui les envoya au faîte d’un arbre d’où il ne redescendirent jamais, dit-on. Ce n’est que bien plus tard que le Bel et sa mère apprirent ce qu’il était advenu des deux frères.
Pendant ce temps, le Bel était partagé entre le remords qu’il éprouvait à quitter sa mère et celui de la peine qu’il ferait à la Bête s’il ne retournait pas comme il le lui avait promis.
La même nuit, il vit en songe la Bête, morte au bord d’un étang. Il se réveilla en sursaut, le cœur brisé et il se rendit compte à quel point il aimait la Bête. Le lendemain matin, il fit ses adieux à sa mère et chuchota à l’oreille du cheval.
Aussitôt, il se retrouva dans le parc de la demeure de la Bête, près de l’étang gelé. Il y retrouva la Bête telle qu’elle lui était apparue dans son rêve. Elle semblait être d’abord tombée dans l’eau et n’avoir eu assez de force que pour en ressortir car ses plumes étaient figées sous une couche de glace. La Bête agonisait.
Le Bel se précipita vers la Bête et l’entoura de ses bras, jusqu’à ce que toute la glace soit fondue. La Bête ouvrit lentement les yeux et sourit tristement. «Je suis heureuse de vous voir pour une dernière fois», dit la Bête. «Non, je vous en supplie, ne mourez pas! Je vous aime. Je vais mourir aussi, si vous mourez. Épousez-moi!» répondit le Bel.
Un soleil éblouissant fendit alors les épais nuages. Sentant dans ses bras une forme chaude, le Bel se tourna vers la Bête mais, au lieu du visage horrible auquel il s’était si bien habitué, il vit qu’il tenait dans ses bras une fort belle jeune fille.
«Qu’avez-vous donc fait de la Bête, jeune fille?» dit le Bel, horrifié. «Seriez-vous une sorcière? Ou une fée?»
La jeune fille lui raconta alors comment un vilain gnome lui avait autrefois jeté un sort parce qu’elle ne voulait pas l’épouser.
«Votre amour véritable m’a libérée de cet horrible sort.»
Et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps.
~FIN~
Épilogue
Ainsi donc, l’histoire, encore une fois, finit bien, et c’est tant mieux ! – Sauf, bien sûr, pour les deux frères qui seraient toujours au sommet de leur arbre perchés. On dit qu’ils auraient fait la connaissance de deux sœurs transformées en statues à la porte de la maison de la Bête. Mais enfin, peut-être ne saurons-nous jamais ce qu’il advint réellement d’eux… ;o)
© 2000-2001, Lustucru
Éléments théoriques - introduction, conclusion, références.