Le boucher baisse la tête. L’homme ne poursuit pas avant. Sur le comptoir, le serveur leur amène deux pressions.
- En fait Daniel, finalement, je vais pas rentrer direct à la ferme… Désolé de t’avoir fait poireauter, faut que je reste encore.
- L’hosto te garde ce soir ?
- Non, j’ai… Deux-trois trucs à régler.
- Bon, comme tu veux… Je dois repasser demain, si tu veux je te ramène du coup.
- Oui demain, très bien, à quelle heure ?
- Ben en fin de journée, on a qu’à dire qu’on se retrouve ici. Bon allez, faut que je me sauve alors… Salut Alain…
Après le départ du boucher, l’homme qui répond au prénom d’Alain se rend aux toilettes de la brasserie. Assis sur les sanitaires, il s’injecte une canule dans l’épaule en sous-cutanée. A cet endroit, de multiples piqûres ont laissé des hématomes sur sa peau comme si on n’avait pas suffisamment varié les zones d’injection. En quelques instants, la morphine produit son effet cotonneux. Alain dodeline de la tête puis prend appui contre la cloison barbouillée de graffitis et de salissures. Les yeux clos, il demeure immobile. C’est un client qui le tire de sa léthargie en tambourinant contre la porte. Avant de quitter les lieux, il jette la canule plastique dans la trombe.
Alain quitte la place du Coderc par la rue Limogeane. Depuis la cathédrale Saint-Front, un nouvel autobus le conduit à la place de la gare. Là, il prend une chambre dans un hôtel bas de gamme où il passe la nuit. Il somnole étendu tout habillé sur le lit et ne ressort pas pour dîner. Des bruits de plomberie, de portes et de pas constituent le fond sonore de l’établissement. Parfois, des conversations traversent les cloisons mais elles sont rapidement étouffées. A trois heures du matin, il s’injecte une nouvelle canule de morphine.
C’est par le train de six heures et demi qu’il se rend à Bordeaux. Il fait nuit pendant le trajet. Il n’a pas pris de billet mais aucun contrôle n’est opéré. A son arrivée à la gare Saint-Jean, il semble légèrement mieux. Ce regain perdure le temps qu’il passe à reprendre des forces dans le salon d’attente grands voyageurs du TGV.
L’autobus numéro 8 le dépose à La Victoire. Les travaux du tramway ont bouleversé les lieux et sa correspondance met longtemps à arriver. Au final, il est près de onze heures lorsqu’il descend à l’arrêt Pey-Berland. Les cloches de l’église carillonnent alors qu’il patiente dans un café. Personne n’a répondu lorsqu’il a sonné à un interphone, au numéro 7 de la place.
Entre ses doigts, il fait jouer une canule de morphine, les toilettes sont au sous-sol, mais de l’autre côté de la rue, il observe une femme. Elle descend de voiture, un monospace, celui qui vient de stationner sur le terre-plein central. De petite taille, elle est vêtue d’un imperméable défraîchi et traverse la chaussée en arrêtant les voitures à l’aide de grands gestes expressifs. C’est au pied de l’immeuble qu’Alain l’aborde. Les cheveux coupés très courts, les traits fins et le visage parsemé de taches de rousseur, elle doit avoir une quarantaine d’années.
Quand Alain se présente à elle, la femme fouille dans son sac de toute évidence à la recherche de ses clefs. Cet homme qui surgit devant elle la fait sursauter. Elle plisse les yeux pour le dévisager comme les personnes myopes. - Je suis venu voir Elie lui dit alors Alain.
La surprise s’accentue sur le visage de la femme à l’imperméable.
- Elie, mais il habite plus là !
- Tu me reconnais pas… Sylviane, c’est ça ?
- Non, je… Désolée, je vois pas qui vous êtes.
- C’est vrai que c’est pas récent… Je suis Alain, Alain l’ami d’Elie, celui à qui vous avez trouvé la ferme y a huit-neuf ans.
Une interjection de surprise échappe à Sylviane. ->

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